Les gilets jaunes et la révolution 8

Désengourdissement et persistance

Plus d’un avait beau faire la fine bouche, qui la veille encore se désespérait : c’en était fini de l’apathie. Enfin on protestait massivement.

Les gilets jaunes n’étaient peut-être pas le top, mais avec eux ça recommençait à bouger. Aux ronds-points où on filtrait les automobilistes et aux péages où on les faisait passer gratuitement, les revendications étaient joviales et on pouvait entendre dire : « J’espère qu’IL nous entendra. » C’était bon enfant. On entrait dans le jeu de l’enfant-roi sans trop oser l’avouer. Comme si, les premiers surpris par leur réussite, les gilets jaunes avaient senti qu’il convenait de tempérer de modestie l’ampleur de leur mobilisation, dont l’efficacité était encore loin d’être garantie.

Parallèlement à cette poussée des revendications, on pouvait observer une modulation des actions, des filtrages aux ronds-points aux blocages aux pompes à essence, à emmaillotement des radars, aux piquets devant les grandes surfaces, aux préfectures devant lesquelles on faisait un peu de fumée...

Non seulement c’en était fini de l’apathie, mais, du désengourdissement provoqué par une manifestation astucieusement ciblée le 17 novembre, on était passés à un mouvement qui s’installait dans la durée.

Le temps de faire connaissance. Des gens qui ne s’étaient jamais rencontrés partageaient aux ronds points le boire et le manger. Et le rire. Une nouvelle convivialité était en entrain de se créer. Les membres atomisée d’une société blessée « retrouvaient le bonheur de se sentir appartenir à quelque chose » (J. Branco).

Pendant ce temps, dans les grandes villes, la police flashballait allègrement. C’était un signal pour toute la France. Le peuple grogne, l’État cogne, à bon entendeur salut, c’est le nouvel ordre.

À partir de cette réponse en forme de barrage faisant monter la vague, le mouvement a commencé à prendre de la hauteur tout en élargissant sa base.

Dévoilement du système

Et ça a été du coup, aussi, la fin de l’opacité : la complexité ne faisait plus écran. On n’était plus surplombés par une puissance impénétrable dont les ressorts se perdaient dans les nuées. Vue des ronds-points, l’abrogation par Macron de l’ISF pouvait apparaître à tous les regards comme le point culminant de son système, le plus révélateur, en même temps que, symboliquement, le plus faible : un « cadeau aux riches » trop ostentatoire pour ne pas apparaître au bout du compte comme un acte de servilité envers ses commanditaires.

N’empêche. Le renflouage des banques par l’État en 2008 avait été un coup de massue pour les non-initiés ; la rigueur imposée à ceux d’en bas pour payer les dettes contractées au sommet l’avait redoublé. Après ce double coup de massue, ou bien ce cadeau aux riches était un lapsus magistral d’un jeune président inexpérimenté, ou c’était une franche déclaration de guerre.

Le peuple, sonné, contre toute attente, réagissait.

En tout cas, pour ceux qui auraient encore pu avoir des doutes sur la question de savoir « ce qu’était le peuple », on avait maintenant une définition claire : le peuple, c’est ceux que l’État fait payer pour rembourser ses dettes.

La taxe en trop fut le révélateur d’une politique concertée ; la répression le confirma, tout en propulsant la révolte dans l’auto-éclaircissement de revendications ascensionnelles. Comme s’il avait suffi de faire tourner le même système en sens inverse : davantage de taxes au sommet et moins à la base, pour rétablir la justice sociale. Une égalisation, en somme, entre un haut et un bas inévitables…

Pour irréalisable qu’elle soit (comme on ne tarderait pas à s’en apercevoir), la demande de rétablissement de l’ISF avait donc un double avantage : comme un repère en altitude, permettre à ceux qui n’en étaient pas encore conscients de voir comment le système fonctionnement réellement, dans une logique plus conforme à la réalité des choses que celle de l’opposition traditionnelle, horizontale, entre gauche et droite : une logique verticale, avec une base et un sommet, hiérarchique, fixe, non négociable, avec une opposition entre haut et bas à partir de quoi toutes les autres s’emboîtaient : riches/pauvres, dominants/dominés, exploiteurs/exploités, gouvernants/gouvernés, créanciers/débiteurs... Et du coup permettre de poser sur cette pyramide des droits une échelle de revendications pour monter à l’assaut de son sommet degré par degré.

Degrés qui s’appelaient : réforme fiscale, pour en finir avec l’écrasement des pauvres, la gabegie gouvernementale et le gavage des financiers ; réduction des écarts de salaires (y compris de ceux, insulte à la démocratie, que la classe politique s’octroyait) ; taxation équitable et sa redistribution prioritaire aux services publics et à des investissements justifiés (et non à des Grands Travaux Inutiles comme ceux contre lesquels, depuis des dizaines d’années, les zadistes se mobilisaient) ; maintien enfin et rétablissement des aides, compensations et avantages sociaux conquis depuis des décennies de haute lutte...

Retour à la case départ des luttes sociales en somme ; nouveau 36 ; assaut qui, suivant la déclaration de guerre à la finance de François Hollande en 2012 avait manqué. Et du coup décalage. Avec six ans de retard, enfin le peuple se mobilisait ; mais il n’avait plus de chef pour le commander. Au contraire : le chef de l’État était devenu la cible de sa révolte.

Si donc il s’agissait de reprendre la « guerre contre la finance » qui n’avait pas eu lieu (faute, pourrait toujours arguer Hollande, de mobilisation populaire pour le soutenir), d’un président au suivant c’était contre son propre état-major qu’il faudrait au peuple mobilisé la mener, avec le handicap d’une démocratie compromise au sommet.

Telle était la situation qui se dessinait au bout de trois semaines de revendications en escalade, une fois le mouvement parvenu au sommet de sa vague, d’où l’on pouvait commencer à entrevoir la politique réelle à travers l’enfumage gouvernemental, au sommet duquel, tel un consul romain frais émoulu, à cheval sur deux régimes en attendant une posture plus dictatoriale, le nouveau président paradait.

Comme, au petit matin, on reçoit des coups de feu dans la brume, et l’on suppose la présence de l’ennemi sans pouvoir lui répondre (c’est ainsi que Tolstoï décrit les premiers moments de la bataille de Borodino dans Guerre et Paix), lorsque enfin les brumes se dissolvent, une vision éclaircie du paysage permet d’apercevoir l’ennemi caché dans les broussailles, et bientôt son armée tout entière en ordre de bataille : alors la situation devient moins fantomale et le combat peut devenir moins inégal ; de même, en revenant aux rond-points semaine après semaine et en y restant jusqu’à l’évaporation des gaz vague après vague, le mouvement des gilets jaunes, par sa persistance, a forcé l’adversaire à une visibilité qu’il n’avait pas auparavant.

C’est le premier point marqué par les gilets jaunes : ils ont reconstruit une image du système. Et ils en ont refait une langue. Il n'y en avait plus pour dire le réel, tout le monde était dans le vague, la propagande de l'État boostée par les média aux mains de la finance avait exercé son action dissolvante.

Un second point est qu'ils se sont révélés à eux-mêmes en se mobilisant. Ils se sont découverts en se mettant en campagne. Des classes appartenant à des sphères d'activité et de pensée qui ne s'étaient jamais rencontrées ont partagé du temps, du risque et de la joie ensemble. Et ce qui manquait de pensée au début du mouvement s'est mis à germer. À force de se rencontrer, de discuter, de “fraterniser”, ils ont commencé à se faire une culture politique commune.

Troisième point : ils se sont révélés au pays tout entier, ainsi qu'au monde. Une nouvelle lueur d'espoir s'allumait sur la carte des révoltes.

Quatrième point enfin et la démonstration était faite, la boucle bouclée : ils ont obligé le régime à se montrer tel qu’ils disaient qu’il était, et qu’il était réellement, par l’usage immodéré qu’il a fait des « forces de l’ordre ».

Si la politique pro-riches est le premier volet de l’anormalité du système Macron, la police en est le deuxième : sa surcharge déséquilibrante.

À l’abrogation de l’ISF par Macron démasquant son gouvernement comme comité de gestion des intérêts du capital, la répression a ajouté la démonstration : « Police d’État = police du capital » (démonstration qui, soit dit en passant, pour nombre d’entre les sympathisants, n’était plus à faire depuis longtemps. Mais à chaque génération son apprentissage par l’expérience) : non pas une force publique formée de volontaires voués à la protection des habitants dont ils font partie eux-mêmes, mais des mercenaires au service d’une clique jouant sur l’équivoque de la pseudo légitimité électorale de son patron mettant en pleine lumière le caractère aberrant du système issu des dernière élections.

Un système qui ne correspond plus à sa définition légale

On le disait depuis quelques mois ironiquement, on le voyait maintenant à son corps défendant : c’était une monarchie qui n’osait pas encore se revendiquer comme telle, mais en prenait de plus en plus les travers, et dont la volonté de restauration se trahissait par ses impatiences. Pour l’heure, ce n’était encore qu’une velléité, une restauration « comme si », dont on pouvait dauber la puérilité brouillonne, à condition de ne pas oublier que cette pseudo-restauration s’était faite sans changement de constitution qui aurait pu en poser le fondement légal. Ni référendum. Dans sa hâte d’advenir au mépris de toute contestation, cette velléité ne faisait sentir ses objectifs qu’avec plus d’outrecuidance, sans s’embarrasser d’une concession démocratique qui aurait pu la contraindre, si celle-ci avait été autre chose qu’un marchepied électoral, et qu’une fois en place elle pilonnait en employant tous les moyens qu’un double vote avait mis entre ses mains ; et si elle osait le faire, c’est qu’elle savait, comme le sait tout politicien rompu aux changements de régime, qu’elle pouvait périmer « la légitimité précédente », à laquelle elle devait encore feindre de souscrire du bout des lèvres, par l’usage de la force dont elle augmentait sans cesse les effectifs et dont elle abusait impunément par avance.

Tout se passait donc comme s’il y avait un coup d’État sous roche, dont les effets manquaient de l’assurance qui le rendraient trop tard irrattrapable – comme il y a un krach financier imminent, dont les effets seront plus dévastateurs que les précédents lorsqu’il se produira manifestement.

Et tout se passe comme si c’était à préparer ce grand jour du coup d’État imparable – et alors plus aucun retour en arrière ne serait possible pour longtemps – que Macron s’employait avec ses fanfaronnades.

Sans aller jusqu’à caler son action sur l’éventualité d’un pareil coup d’État, la crainte d’une dérive que d’aucuns n’hésitaient pas à qualifier de fasciste planait au-dessus du mouvement.

La chose à prendre au sérieux n’était pas tant l’affectation monarchisante affichée par le nouveau président que la contradiction effective entre les intérêts qu’il servait ostensiblement et les attentes associées à sa fragile légitimation électorale, faisant de son gouvernement un régime en porte-à-faux, en transition vers un autre, et qui se mettait en situation d’illégitimité provisoire, situation équivoque dont il pouvait être tenté de sortir par un coup de force.

Il s’agissait en somme (par-delà les revendications qui commençaient à s’organiser mais n’avaient pas encore trouvé leur ligne de mire), au vu de « l’anormalité » du gouvernement, de contrecarrer ce dévoiement éventuel, de l’empêcher de se solidifier en un système, de le maîtriser, le corriger – de rectifier une dérive avant qu’il ne soit trop tard. Et pour cela on n’avait pas – et pas besoin d’une – autre société pour modèle, on avait encore en mémoire celle dont s’écartait le nouveau régime, et c’était suffisant. Comme s’il ne s’agissait finalement que de revenir à la situation antérieure, jugée meilleure. De revenir à un « état normal ». C’est-à-dire à un État social. C’est-à-dire à un « véritable état de droit ».

 

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