Les gilets jaunes et la révolution 9

A propos des gilets jaunes, une réflexion sur les rapports entre le peuple, l’État, l’argent et la répression, et sur ce qui signifie aujourd’hui le mot révolution.

On agissait donc en vue de trois choses à la fois :

1. Économiquement, bloquer une dérive ploutocratique.

2. Socialement, récupérer les acquis sociaux gagnés par quatre-vingt ans de lutte, depuis le Front populaire et la Libération (voire, quant aux « grands principes », depuis la Révolution, par-delà deux siècles et demi jalonnés de restaurations, d’empires et de républiques impérialistes), systématiquement déboulonnés par Macron depuis son accession au pouvoir (déboulonnage commencé en réalité avant, avec le « Travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy, et sous Hollande la loi Travail à laquelle Macron avait participé à l’ombre de Valls).

3. Politiquement, arrêter une dérive droitière, revenir à l’État d’avant Macron, Hollande et Sarkozy – à un État correspondant à la notion « commune » d’un « État de droit idéal ». Un État (historiquement, depuis la Révolution, institutionnellement, dans la constitution, mais somme toute théoriquement) où la légitimité du gouvernement vient du peuple.

Le normal et l’anormal

Théoriquement, car quand a-t-il réellement existé, cet État idéal ? Sinon dans une équation républicaine implicite, où « État de droit » = « État social ». Équation aussi contestable que l’idée d’ « harmonie préétablie » du libéralisme, et exposée aux mêmes contradictions, qui renvoie à une même tension entre forces opposées provisoirement égales, dans l’idée que ce qui est déséquilibré ne peut pas durer éternellement, mais tend forcément vers un extrême – monarchie virant à la dictature ou démocratie se « dévoyant » en anarchie – pour revenir à son point de départ, dans une succession de cycles oscillant autour d’une moyenne en équilibre instable ; voire, dans l’idée commune à Rousseau, Montesquieu et Machiavel selon laquelle « lorsqu’un État cesse d’agir pour le bien public il cesse d’exister » ; mais idée qui vient peut-être aussi d’une équivoque sur la notion même de « droit », révélatrice d’un schisme plus profond : car qu’est-ce qui fonde le droit dans un État ? La justice ou la force ? Idée, en tout état de cause, qui ne remet pas l’État en question, mais demande bien plutôt son rétablissement en bonne et due forme.

D’ailleurs, tant qu’à s’instruire par les contrastes, il n’y a pas que « la légitimité du Souverain par le peuple » et « le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » qui tiquent, dans la rhétorique démocratique. Il y a aussi Liberté Égalité Fraternité. Que d’idéaux proclamés dans la République ! Que de contrastes entre ses idéaux et sa pratique ! Entre la Révolution et nous depuis, que de trafics ! Liberté pour qui ? Égalité entre qui et qui ? Quant à la Fraternité, comment ne pas s’attrister de la pénalisation, par l’État soi-disant de droit, des gens qui viennent en aide aux migrants ? Ce chagrin manquait chez les gilets jaunes.

La parade gouvernementale

Face à une pensée politique aussi peu assurée et une aspiration à une normalité si accommodable, la réaction gouvernementale a été disproportionnée.

Disproportion marquée d’entrée de jeu par le contraste entre le caractère limité de la revendication initiale et l’importance du dispositif répressif de l’État.

Pourquoi ce déploiement ? On peut y voir quatre raisons.

Une raison de classe. Prétexte a été donné de la violence dans les « beaux quartiers ». Avec raison. Une Porsche est brûlée, une classe est visée, cette classe répond.

Une raison gouvernementale. Cette classe est celle qui gouverne. Le gouvernement ne représente pas le peuple mais les banquiers.

Une raison personnelle : « Qu’ils viennent me chercher ! » a lancé Macron. Les gilets jaunes sont allés chercher le fanfaron.

Une raison d’État.

L’usage répressif de la police est la dernière chose qui devrait surprendre dans un État. Il est dans l’ordre des choses. C’est ce que Macron a traduit en novlangue à sa façon lorsqu’il a déclaré le 17 mai 2019 : « Il n’y a pas de violence policière dans un État de droit. »

Le problème c’est que toutes ces raisons s’emboîtent. Dans cet emboîtement de raisons de classe, de gouvernement, de personne et d’État, le peuple ne figure pas. Son désaccord avec le gouvernement en fait un ennemi avant même qu'il n'en ait pris conscience. Cette dramatisation de l’opposition est la conséquence du fait que le droit invoqué par un président élu à un pourcentage insignifiant ne peut être qu’une usurpation.

« Normalement », lorsque la revendication monte, un gouvernement assuré de sa légitimité négocie. Face à la protestation contre ses exagérations, Macron a mis l’État sur la défensive. Il n’a pas cherché à dialoguer, il a d’emblée surenchéri sur la raideur constitutive de l’État par le recours à la « violence qui n’en est pas une » (tout en étant la seule “légitime”). Ce n’est pas seulement du gouvernement qu’il est question dans cet abus, mais aussi de l’État qui met ses moyens à sa disposition, lorsque l’exécutif, le gouvernement – ce locataire éphémère mais tout puissant, cet amant de passage, ce volage qui n’a que cinq ans pour se faire des couilles en or – pique une petite rage.

Mise à disposition qui s’est renforcée depuis quelque temps.

Toute protestation n’est pas forcément une contestation de la présidence ni de l’État. Mais après l’avoir jouée perso et s’être offert pour cible, Macron a fait plus qu’utiliser l’État pour se défendre : il a feint que la protestation visait l’État, non son gouvernement, à travers lui.

On n’a peut-être pas assez souligné le rapport entre ce maniement de la présidence et une militarisation qui s’étend à la police. La violence de l’État en interne a atteint dans les récents événements un degré qu’on n’avait pas connu depuis plus d’un demi-siècle. Mais ce qui est vraiment nouveau, à part l’amplification impressionnante des moyens, c’est que cette violence est à la fois exposée aux yeux de tous et démentie. Raison du surenchérissement ? La novlangue : dire le faux jusqu’à ce qu’il paraisse plus vrai que ce qu’on constate. D’emblée les protestataires ont été traités comme des ennemis, c’est-à-dire des gens avec qui on ne parle pas. Réaction d’une dame qui suivait les événements à la télévision : « Si la police frappe les gilets jaunes, c’est la preuve que ce sont des voyous. » La novlangue efficace se forge dans le cynisme du maniement de la force. S’y perd complètement dans la masse amorphe des votants le sentiment du droit de manifester des citoyens. Cette dilution des droit des citoyens, à commencer par ceux des lycéens, au profit de l'État qui le monopolise avec arrogance, est une chose qui risque bien de marquer toute une génération. 

Mondialisation de la répression

Donc une réaction qui est dans la logique habituelle de l’État, et qui n’a d’ailleurs pas attendu Macron pour devenir une crispation. Mais elle était passée inaperçue en quelque sorte. En réalité, elle a commencé avec Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’intérieur, et bien avant. Mais le passage par un État providence et le rêve inconscient de son retour font écran à la perception de sa réalité brute. Ce qui le réactive aujourd'hui est qu'il y a depuis une dizaine d’années une militarisation des forces policières. La fabrication du terrorisme et les relances de guerres, qui font de la France le boute-en-train des USA, n'y sont pas étrangères ; elle l’inscrit cette militarisation dans  une stratégie mondiale.

Cette stratégie consiste à gérer les oppositions intérieures par les armes. Ce qui se passe aujourd’hui en France est du même ordre et peut aider à en clarifier la vision.

Au terme de cette stratégie, les États capitalistes sont entrés dans une phase où ils sont continuellement sur le pied de guerre.

La raison étatique ordinaire de la répression se complique ainsi de l’organisation d’un nouvel ordre militaire. Un abus de pouvoir se doublant forcément d’une corruption, on assiste à l’infiltration dans cette organisation de malfrats armés et d’entrepreneurs de guerre, non seulement tolérés mais exhibés par les médias d’État pour stupéfier le public et attiser la révolte.

De sorte que la question du but de la répression policière est débordée par une raison renvoyant à une finalité inavouable.

Dans l’action qu'a menée le gouvernement depuis le début du mouvement, il s’est agi de le fixer à son niveau le plus bas, en commençant par refuser tout dialogue, mais en envoyant la police, puis, sous la pression populaire (tout en continuant à envoyer la police, de plus en plus de police, et une police de plus en plus meurtrière), à faire de menues concessions, en enflant d’autant plus leur importance que c'étaient des leurres.

Mais aussi en habituant la population à être traitée sans ménagements. Depuis Macron, le statut de la citoyenneté en France a diminué considérablement.

En fait, ce n’est ni une raison d’État ni une outrance présidentielle qui explique la forme prise aujourd’hui par l’organisation d’une nouvelle armée policière. C’est la convergence d’une logique de classe et de gouvernement moyennant une représentation qui continue à faire illusion. C’est la combinaison d’une double pression de l’État et de la finance, typique d’une nouvelle configuration mondiale de la gestion des populations. Une nouvelle « série » : l’histoire en direct, en l’absence apparente de scénario pré-écrit, dont les chefs d’États ne sont pas les producteurs, mais les réalisateurs d’occasion. Macron dans cette configuration ne fait pas exception.

 

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