Les gilets jaunes et la révolution 10

L’inaboutissement

Quant aux menues concessions qui sont des leurres, elles relèvent d’une tactique bien rodée de l’État (visiblement depuis Sivens et Notre-Dame-des-Landes ; en réalité depuis Athènes et Rome). Cette tactique consiste à :

  1. Répondre du bout des lèvres à la revendication initiale (comme si c’était une concession considérable, hyper-coûteuse, et pour les protestataires une victoire énorme);
  2. Rendre la concession inopérante par un dispositif secondaire qui l’annulera (moratoire, mesure provisoire, prélèvements compensatoires, nouvelles pressions) ;
  3. Opposer un refus catégorique aux revendications plus importantes, qui ne sont pas soutenues par une base consistante, que le pouvoir se fait fort de briser en augmentant la répression et en criminalisant les manifestants ;
  4. Doubler le mouvement en organisant depuis le sommet une parodie de consultation (« grand débat » bidon) ;
  5. Compter sur les élections pour déplacer le terrain de la confrontation.

Dès le départ, les concessions avaient un objectif clivant, par la différence qu’elles faisaient entre ce qui était accordé aux inventeurs de la protestation et ce qui était refusé à ceux qui l’avaient prise en route : les premiers (réduits à une sous-classe de petits entrepreneurs qui demandaient une diminution des taxes, mais ne tenaient pas trop à voir augmenter le SMIC de leurs employés) se contenteraient, espérait-on, de la satisfaction donnée à leur première revendication et ne suivraient pas les seconds dans leurs exigences plus consistantes.

Une bonne raison à cela était que ces exigences allaient contre les intérêts de ces petits patrons, qui n’ont aucune pensée politique, parce que leur existence est limitée au court terme, du fait que leur profession dépend de décisions politiques et du développement de technologies sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils ne peuvent donc pas se projeter dans l’avenir (c’est une des raison de leur désarroi) comme « classe nécessaire », dans la nouvelle conjoncture où non seulement tous les employés sont devenus remplaçables, mais les petits patrons eux-mêmes sont facilement éliminables. Ils ne pourraient se projeter dans l’avenir qu’en devenant décideurs de leurs conditions d’existence. Pour cela, il faudrait qu’ils prennent une conscience exacte de leurs possibilités collectives par rapport aux forces qui commandent la conjoncture, et plus profondément qu'ils pensent à leur nécessité sociale.

Les exigences qui se positionneraient sur ces lignes de réflexion seraient politiquement élevées, pratiquement hardies, et par conséquent contestables, voire irrecevables, aussi bien par l’État que par les grands entrepreneurs, parce qu’ayant toutes les chances d’être dénoncées comme « révolutionnaires », contraignant les petits patrons à se cantonner dans des demandes limitées et d’autant plus fortement vociférées.

Ce ne seront donc pas les mêmes que ceux qui avaient clamé en premier des revendications qui porteront ces exigences dans un second temps, mais les mieux avisés politiquement et les mieux formés juridiquement, et ceux qui auront la vision la plus cohérente de la situation présente, auxquels des participants du début du mouvement et d’autres se rallieront éventuellement.

C’est ainsi qu’on a commencé à assister au bout de six semaines à un chassé-croisé entre une mouvance revendicative issue de la classe “hors champ”, qui avait des chances d’atteindre sa limite une fois ses premières demandes satisfaites, puis de s’amortir dans un processus de répétition en se poursuivant sans progresser réellement, incapable de trouver en elle-même les forces nécessaires à son dépassement, et une mouvance radicale, qui s’appuyait sur la première comme sur une vague, ou s’y glissait pour bénéficier de son courant et porter en avant des exigences plus intelligentes, sans la moindre assurance toutefois d’être suivie par la masse de ses premiers participants jusqu’à son aboutissement – ni même, à supposer qu’elle parvienne à crever le plafond, passée la protestation émotionnelle contre l’« injustice » de la politique macronienne et son « déni de démocratie », dès la phase offensive contre son dispositif bien compris et clairement posé comme une usurpation politique doublée d’un crapuleux détournement de fonds.

Bilan des revendications

Le 18 janvier 2019 (soit deux mois après le début du mouvement) les gilets jaunes ont diffusé le document suivant :

LES DIX PLUS GRANDES ATTENTES DES GILETS JAUNES

  • #1 Démission Macron & Co
  • #2 Augmentation des salaires
  • #3 Suppression des privilèges des politiques
  • #4 Davantage de referendums
  • #5 6e République participative
  • #6 Rétablissement de l’ISF
  • #7 Baisse des salaires du gvt
  • #8 Baisse du nombre des parlementaires
  • #9 Plus de moyens pour le milieu médical
  • #10 Combattre la fraude fiscale

À quoi se sont ajoutées par la suite des revendications de maintien des APL et des retraites, et de réduction des taxes sur les produits de 1ere nécessité.

Ces « attentes » témoignaient moins d’une volonté de changement politique en profondeur que d’une triple frustration, pécuniaire, sociale, démocratique.


Elles se repartissaient en effet sur 3 axes :

  1. Justice fiscale (de la taxe carbone à l’ISF : proportionnalité);
  2. Justice sociale (services publics);
  3. Justice politique (démocratie, initiatives citoyennes).

Ces attentes étaient plus demandeuses qu’exigeantes, en contraste avec l’effervescence médiatique des affrontements, abordant le conflit de manière moins réfléchie qu'émotionnelle, alignées sans qu’elles s’en rendent compte sur celle du gouvernement, beaucoup plus calculée, elle, malgré les apparences, et surtout plus gérable, car outre que ce gouvernement a la capacité financière de s’entourer de conseillers fort bien payés, il dispose des armées civile et militaire que constituent la classe innombrable des fonctionnaires, alors que les gilets jaunes ne semblent pas s'être souciés un seul instant de mettre en commun leurs possibilités pour budgéter une action cohérente.

*

La vague anti-macronienne est un remake de la désillusion qui avait suivi l’élection de Hollande. « Il nous a trompés », s’indignait-on alors, à peu de frais de rigueur intellectuelle... Voilà qu’on recommençait, sans compréhension ni tentative de décorticage des ressorts de la tromperie – aussi bien du côté des trompeurs avertis que des trompés consentants.

La violence de la réaction gouvernementale, dès la deuxième semaine, a stupéfait, autant que l’ampleur du mouvement avait surpris dans la première. Mais elle n’a pas pris de court les mêmes. Elle a fait voir subitement à ceux qui ne le voyaient pas en quoi ce système consistait réellement. Et cela dépassait de loin la personne du président. Sans parler de ce que tout le monde a pu entendre aux nouvelles, la leçon qui en a été tirée par les gilets jaunes a consisté à persister tout en faisant monter leurs revendications.

Mais cette escalade n’a pas été accompagnée d’un approfondissement de la connaissance de l’adversaire jusqu’à une vision suffisamment claire de son plan pour en tirer des conséquences en termes d’attaques ciblées pour ruiner ses attaques et affaiblir ses défenses. Une pareille perspective de lutte n’a pas été adoptée, dès la première escarmouche, et ne le fut jamais par la suite. Autant dire qu’elle fut abandonnée d’emblée, ou pour mieux dire ignorée, comme « oubliée »...

Il en est résulté que ces revendications, qui visaient plus haut dans le système, ne suffisaient pas à donner au mouvement une base susceptible de l’atteindre dans ses parties vitales.

Elles étaient incapables de forcer le gouvernement, parce qu’elles n’étaient pas portées par une classe dotée de réelle puissance, ni même seulement consciente de ce qu’impliquait le fait qu’elle n’était pas maîtresse de ses conditions d’existence. Masse indistincte, « moyenne », hétéroclite, incohérente, et surtout, dans son ensemble, économiquement dépendante, dépourvue de culture politique de surcroît majoritairement, considérant le réel à travers des verres déformants sans s'en rendre compte, ses revendications ne pouvaient constituer un moyen, ni intellectuellement, ni physiquement, d’exercer une pression suffisante sur une cible adéquate, et restaient en-dessous du niveau où il aurait été possible de satisfaire ne fut-ce que la plus modeste d’entre elles.

C’est ce qui condamnait le mouvement des gilets jaunes à l’inaboutissement.

Le point de départ était une question d’argent touchant les classes moyennes hors champ. Le premier motif de la protestation, sa raison de base, était le manque d’argent. Ce n’était pas une raison morale, une raison humanitaire, écologique, encore moins spirituelle… C’était une protestation de gens en difficulté financière, inquiets pour leur avenir ; voire, la peur au ventre. – Mais pas une peur égale à celle des naufrageants qui aurait pu les inciter à agir dans une solidarité plus entreprenante.

L’argent est piégeant. Une question d’argent est une question piégeante. C’est une question de manque d'argent où personne ne se demande d’où vient l’argent. Une question d’argent de gens qui ont l’arme fiscale sur la tempe. La seule différence entre cette arme et un pistolet concret est que le fisc s’arrange pour le mettre à la fin entre vos mains. Ses commandements, amendes, menaces et incarcérations n’en sont pas moins des témoins à charge irrécusables.

Le premier degré dans l’escalade des revendications élargissait le champ de l’inquiétude monétaire mensuelle, et du coup ratissait plus large : il touchait à une question de justice touchant au rapport entre hauts et bas salaires.

Un second degré fut franchi avec la demande de rétablissement de l’ISF. Ce degré fut décisif. Avec lui, on atteignait le pivot de l’injustice fiscale et on pouvait situer celle-ci dans une circularité où elle faisait système. Ce n’était plus seulement le portefeuille qui parlait. Il s’y mêlait une réflexion qui ouvrait une nouvelle onde dans le mouvement.

Mais cette réflexion n’allait pas jusqu’à saisir la raison du système et visualiser le plan : la collusion du capital et de l’État, l’État aux mains du capital, ni la manœuvre qui avait rendu possible cette prise de possession, qui était la clé de l’élection de Macron. Ni tout ce qu’impliquait cette manœuvre, en amont et en aval, comment elle s’intégrait dans une politique plus générale, où ce qui se passait en Europe et en France n’était qu’un effet de la « mondialisation ». Cette réflexion existait ailleurs, mais elle n’était pas pour l’heure au cœur des manifestations.

Dans ces conditions, exiger le rétablissement de l’ISF sans exiger du même coup la séparation du capital et de l’État était ne rien exiger du tout. C’était comme dire : « Voila ce que nous voudrions, mais nous ne pouvons pas le dire, parce que n’avons pas les moyens de l’obtenir, n’étant armés, ni physiquement pour nous attaquer aux causes de l’injustice qui nous révolte, ni intellectuellement pour comprendre vraiment ce qui se passe et d'où vient notre impuissance. Tout ce que nous pouvons faire c’est de la surenchère sur des principes illusoires. »

Telle fut la contradiction principale du mouvement des gilets jaunes, qui s’est mise en place et a sous-tendu sa dynamique dès la deuxième semaine.

Cette contradiction s'est doublée d'une autre, entre spectacle et action, entraînant une surestimation de l'importance du mouvement : piège médiatique où le nombre peut faire illusion jusqu'à la sanction “démocratique” où c'est en nombre de votants que se font les bilans. Le nombre des votants ne correspondant pas forcément au nombre des contestataires, la « traduction électorale » du mouvement ne pouvait que lui être défavorable, puisque ce n'était pas son terrain, et les abstentionnistes ont été seuls cohérents. Cette traduction, le 26 mai, n'en a pas moins sonné le glas du mouvement.

Conclusion provisoire :

  1. Mise à part l'exigence d’un quorum pour qu'une élection soit valable, et non une majorité par rapport au FN,
  2. Plutôt que de se rassembler semaine après semaine pour protester théâtralement contre ce que le gouvernement impose aux dépossédés en fait de dépossessions supplémentaires, ne serait-il pas plus opportun que ceux-ci mettent le peu qu'ils possèdent encore en commun, de façon à sortir de l'atomisation où chacun individuellement est pauvre et impuissant, et prenant acte de leur richesse commune, d'en faire quelque chose ?

 

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