Du roman vrai

Ensemble de traits spécifiques d’un genre romanesque appelé « roman vrai ».

Sur le roman vrai – Naïvement © Jean-Jacques M’U Sur le roman vrai – Naïvement © Jean-Jacques M’U

Un roman vrai raconte des événements existant ou ayant existé.

Le roman vrai appréhende le monde. 
Il fonctionne en puisant sa matière parmi les personnes réelles et les situations vécues par un.e personnage qui témoigne, raconte et analyse.

Il est motivé par les yeux de ses mots.
Le roman vrai alterne et mélange les trois points de vue : – d’en haut, – avec, et – à côté.

Il s’efforce à la parole de vérité. Dangereuse vérité.

Il tient du roman son statut, son mode narratif, introspectif et investigateur, exploratoire.

Ses objectifs le dépassent.
Comme la liberté, la démocratie, la justice, c’est un idéal à atteindre,
c’est une tentative peut-être désespérée de parler vrai ;
et nul ne peut assurer que ses promoteurs ou ses amateurs parviennent à accomplir ou à remplir cette ambition.

Du moins, saisissent-ils ce moyen pour considérer leur(s) monde(s).

 

(1) Fonctionnement

(2) Motifs

(3) Parrêsia

(4) Les quatre vérités de l’auteur.e

(5) Statut romanesque

(6) Objectifs ultimes

Femmes criant - tissu d'après Guernica © Sull Fillo Dell’Arte Femmes criant - tissu d'après Guernica © Sull Fillo Dell’Arte

 

(1) FONCTIONNEMENT

Écrit généraliste

À la fois observateur et observé, son cheminement à travers la page – unité de sens – commente l’action en train de se vivre et de se dire.

Comme le font les sciences et les techniques, la sociologie, l’histoire, la géographie, la physique, la psychanalyse ou la chimie…, il tente d’approcher les êtres et les situations.
Et ce qui en ressort produit une connaissance à interroger, des cas d’espèces, des particularités, des lois générales.
De sorte que le roman vrai permet d’analyser les causes, d’expérimenter les conséquences, de jouer, travailler, tordre, redresser, baisser ou élever les éléments dans leurs ensembles respectifs.

L’être et la cité sont les thèmes et les sujets de prédilection qu’aborde le roman vrai ;
il s’efforce d’énoncer les questions de nos existences et il en questionne les réponses elles-mêmes, les solutions et les résultats qui en découlent
dans les sociétés de nos temps.

Le roman vrai raconte ses vérités sans viser à détruire ni à offenser.

 

(2) MOTIFS

Écritures intimes

Au contraire d’une auto-fiction, qui agit en roman à clés, son rapport au réel (r)établit ce qui relève intrinsèquement de l’auteur.e.
Il ne repose pas sur les jeux d’identification à deviner ;
son mode est celui des doutes assumés autant que des faits avérés.

Aux frontières du journal de bord, du point d’étape, du libelle, du folklore de foyer, de l’écrit intime, de l’autobiographie, de la lettre ouverte, de la confession, de l’enquête familiale, des mémoires, du témoignage... le roman vrai revendique les réalités vécues par l’intéressé.e qui éprouve le besoin de s’exposer dans ces pages.

Le roman vrai peut rappeler les démarches naturalistes ou savantes sans aller jusqu’à porter sur la société le regard d’un scientifique –
il n’a d’ailleurs guère à se féliciter du structuralisme, de la modernité et du “progrès” dont il ne manque pas d’en dégonfler les prétentions.

Bien que procéder à un inventaire de la réalité ou concurrencer l’état-civil ne gênent pas l’auteur.e de roman vrai, contrairement au roman
que défendent des Maupassant, des Zola ou des Sartre, son objet fondamental n’est ni de montrer ni de démontrer.

Contrainte principale : repenser les visions qui s’y expriment.
Penser, repenser et se penser font partie des priorités du roman vrai.

Un peu comme chez les naturalistes, le premier caractère du roman vrai est la reproduction la plus exacte possible de la vie perçue par l’auteur.e, et, partant, l’absence de tout élément romanesque, fictionnel, ce qui n’exclut ni les extrapolations de l’imagination ni la reconstitution des rêves ni l’exposition des illusions.

Le deuxième élément porte sur l’équilibre entre, d’une part les pensées qui ont pu conduire à une situation donnée
et, d’autre part, les pensées qui en ont découlées.
Il y a dans le roman vrai des moments de relecture des événements, de révisions, de doutes, de remises en question, de recherche de la vérité, d’enquête sur ce qui fonde nos actes et ceux dont nous sommes témoins.

Enfin, troisième caractère ou élément, dans et par le roman vrai, l’auteur.e invite ses lecteurs et ses lectrices à se penser au sein du monde :
comment nous représentons-nous ces personnes qui nous ont fait naître, et celles qui ont contribué à notre formation ?
On écrit ou on lit du roman vrai dans le souci d’aider à (se) re-construire – un monde meilleur à vivre, plus juste et mieux adapté à nos dimensions.

 

(3) PARRÊSIA

Écrire ses quatre vérités

L’auteur.e prend les risques que Michel Leiris prête à la tauromachie.

Pour aller au bout de sa démarche contre les conformismes à prétention universaliste, l’auteur.e écrit à partir de ses perceptions.

Comment restituons-nous les actes et les paroles des êtres chers ?
Que faisons-nous avec ce trésor et que disons-nous à leur suite ?...

En roman vrai, l’auteur.e s’offre au jugement, à l’analyse, à l’entendement, mais ne peut ni ne veut en aucune façon faire de procès à qui que ce soit, même si le ton peut parfois rappeler celui du réquisitoire.

En revanche, il est question d’accélérer les processus introspectifs.
Ni juge ni procureur ni avocat – ni accusé ni plaignant – le roman vrai opère en véritable mise au point chez ses protagonistes.

Le roman vrai est une finalité à mettre au jour :
rien ne permet de dire que ses promoteurs y parviendront mieux que leurs épigones ou que leurs détracteurs.

Sur le modèle de la parrêsia, en Grèce antique, son récit se fonde sur l’ici et maintenant de l’actualité du narrateur ou de la narratrice, à la fois témoin et partie prenante.
D’où l’exactitude au plus juste des thèmes traités et des propos tenus.

Le roman vrai se conçoit (s’imagine, se projette) comme une parole au sein d’un rectangle :
la longueur d’en-haut serait démocratique au sens étymologique, – parole avec, par et pour le peuple –
la longueur d’en-bas serait la (les) raison(s) et raisonnements des personnages au plus près de l’auteur.e, sa vie, ses préoccupations.
Les deux largeurs sont des des pivots – sur lesquels s’appuie l’auteur.e :
Le premier de ces deux pivots est l’ascendant de l’autorité, déterminisme infligé aux personnages, instances supérieures qui les travaillent, rôles assignés et mission dont chacun.e s’acquitte avec plus ou moins de bonne grâce, avec plus ou moins de cœur.
Et le second pivot, c’est la condition morale de l’auteur.e, sa prise de conscience, son aptitude à – son courage de – dire ses quatre vérités face aux circonstances dont il lui faut rendre compte.

Que circule la parole, sinon : « pas de vérité, pas de roman » !

 

 (4) LES QUATRE VÉRITÉS DE L’AUTEUR.E : UN RECTANGLE

Parole écrite

Le rectangle de la parrêsia Le rectangle de la parrêsia

Entre éthique et esthétique, la subjectivité du roman vrai s’assume en confrontant entre eux les êtres participant de l’action, et ces êtres restent inscrits dans une histoire qui déborde largement la plupart des cadres – littéraire, spatial, temporel...

Le roman vrai répugne aux définitions et aux catégorisations dont raffolent pourtant particulièrement la doxa et les medias actuels.

Surtout, le roman vrai affectionne les fonctionnements.

Il y a du témoignage dans le roman vrai, un peu comme dans l’expérience du roman du réel, il peut partir d’un moment de crise que l’on dissèque et décortique...
… mais il peut aussi questionner l’instant présent.

S’interrogeant sur nous-mêmes et sur nos contemporains, proches ou lointains, le roman vrai peut – pourquoi pas ? – poser quelques-uns des fondements d’une société plus juste à bâtir.

 

(5) STATUT ROMANESQUE

Écrits exposés

Moins halluciné que visionnaire, le roman vrai voudrait pouvoir susciter ces mêmes pistes de réflexions que les lecteurs tiennent pour justes, pertinentes et réalisables, adaptables pour construire de meilleures conditions d’existence.
Si la colère et l’exaspération rejoignent la volonté de vivre de manière digne et pacifiée, il y a roman vrai. À réaliser par la contamination des consciences.

L’objectif essentiel du roman vrai est d’aider à élucider au mieux les facteurs qui permettent de prendre clairement nos responsabilités.

Simple acteur social, mais entier, mais complet :

« ¡Mira como vengo yo! »
(Regarde comme je viens ! – dans quel état j’arrive !)...

Le roman vrai met en scène les processus dans lesquels nous vivons.
Les grandeurs, les misères et le quotidien s’y trouvent traités également, pour mieux évaluer nos actes et leurs effets.

S’il invite à réfléchir sur nos choix de vies, de sociétés, il y a roman vrai.

Il (ré)interroge les masques, les leurres et les certitudes de chaque individu pris dans ses limites, intimes et publiques.
Il exulte les manifestations de déni, de malentendu, de croyance…
Les sujets rencontrés, croisés, fréquentés se trouvent de fait déplacés, isolés, transcendés sous les feux de la lecture et ses interprétations.

Parce qu’il participe activement de l’invention de soi qui (s’)avance et qui (se) combine, le roman vrai reconstitue (recontextualise) les situations.
Il décrit et il explique, il commente les moments évoqués.

Le roman vrai interroge nos perceptions.

Le roman vrai s’applique très volontiers à démonter les mécaniques, rouages, articulations, moteurs, complémentarités, tensions des machineries à l’œuvre dans nos corps et dans nos existences.
Nous y étudions comment opèrent les organismes entre eux.
Et les organisations !... Avec en latence les fondements du parler vrai ! la censure, la sensure !...

Cette question fondamentale que posait Bernard Noël : la SENSURE ! la sensure du pouvoir bourgeois.
Cette insidieuse libéralisation de la parole :
Ces Jean-Foutre très officiels capables de ne pas censurer par-devant... tout en abusant du langage par derrière !
et qui dénaturent tant les mots pour mieux sauver leurs apparences ;
Cette imperceptible tyrannie de la communication, invisible, inodore, indolore, mais ô combien capable de modifier le sens de l’expression par l’inflation verbale et par accumulation, saturation, excès et surabondance d’informations ;
Ce matraquage du libéralisme de la pensée qui uniformise et entrave toute pensée critique et toute pensée non officielle, non officialisée, par l’aval des grands medias autorisés, par la norme publicitaire, par le conformisme et la conformité aux contre-sens acceptés ;
toutes ces perverses vacheries sur papier glacé, le roman vrai les conchie, tous !

Le roman vrai se cherche un chemin vrai, à soi, pas une place, fixe, non ! il se fraie un passage au sein de la foule anonyme dont il vient à travers l’espace et le temps.
Traversant les haies de broussailles, les buissons de ronces, les épines, les barrières des formes pures, les taillis des codes entendus ou à saisir,
les échardes qui arrachent nos corps et qui blessent nos pas, on avance...

 

(6) OBJECTIFS ULTIMES

« Écrivures »

Le roman vrai présuppose que, concernées ou pas, les personnes qui liront seront à même de recevoir une autre perception de notre société, et qu’à partir de cette perception, elles développeront la leur.

Et, fin finale, aussi sereinement que possible, mieux discuter ensuite chacun des aspects présentés :
les points de vue adoptés, les désirs affichés, les volontés manifestées, et quelques-uns de leurs corolaires plus secrets, insidieux, étouffés.

Rien de diffamatoire ni accidentel non plus.
Au sein de l’ouvrage, les assertions n’expriment que la seule vérité du romancier, de la romancière…
La lecture voudra bien lui accorder le bénéfice de la bonne foi, de sa bonne volonté – même faillible – même perfectible.

Rêves, ambitions, illusions, erreurs, errances… l’accompagnent, et un peu hélas ce qui risque de blesser, humilier, contrarier ou confondre,
induire en erreur, troubler nos entendements ou réclamer précision.
Cependant...
… pour si erroné que soit un énoncé du roman vrai, en tout cas jamais il ne sera trompeur ou fallacieux, jamais manipulateur.

Enfin, s’il devait en résulter un éventuel droit de réponse, il ne pourrait alors entraîner qu’un autre roman vrai, porté, lui, par un.e autre personnage devenu.e auteur.e à son tour…

Jean-Jacques M’µ
à Gourdon, le 12 août 2019

 Nota :

Cette notice peut accompagner tout écrit dont l’écriture est située dans l’esprit du roman vrai, à savoir : l’inscription dans un texte romanesque du maximum d’éléments rationnellement fondés, justes et véritables (vérifiables) qui jalonnent le récit et les parcours de vie qui s’y trouvent retracés.

C’est une tentative peut-être désespérée de parler vrai ;
et nul ne peut assurer que ses promoteurs ou ses amateurs parviennent à accomplir ou à remplir cette ambition.

Indépendamment de tout cadre éditorial, cette notice peut également intégrer les débats concernant aussi bien des sujets littéraires que des sujets philosophiques et, plus largement, sociétaux, voire d’ordre politique.

 

 

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