Les gilets jaunes et la révolution 11

L'État dans le vague

Étant donné le point où on en était quatre mois après le début du mouvement, on pouvait s’interroger sur les raisons de sa persistance et de son inaboutissement. Ce n’était pas en effet le moindre de ses paradoxes que de durer sans progresser.

La première raison de ce paradoxe était sa composition sociale, évoluant d’une classe moyenne rurale hors champ à des composantes encore plus disparates. Il en est résulté un mélange difficilement cernable, y compris par lui-même, dont la seule base commune était l’expérience vécue dans l’opposition au gouvernement, où l’affrontement avec la police, déplaçant l'attention de la province vers les capitales, jouait un rôle de plus en plus grand.

Une deuxième raison était la méconnaissance de l'opposant. Cette méconnaissance a pour cause principale une distance sociale (on vit dans le même pays, mais on ne mange pas à la même table, ni les mêmes plats, et on ne couche pas dans les mêmes draps) augmentée d’une culture médiatique inadéquate. Conséquence : ne connaissant pas ceux qu’ils affrontaient, les gilets jaunes ne savaient par quel bout les prendre, et se fixaient sur l’adversaire le plus visible : the big Mac. Mais c’est à la police qu’ils se colletaient.

Troisième raison : une absence de vision de l'histoire dans laquelle s’inscrit l’épisode Mac. D'où une difficulté à faire la part du fantasme dans l’appréciation de leur propre rôle en tant que « peuple en révolte ». A quel jeu les gilets jaunes jouaient-ils réellement?

Suffisait-il qu'on leur agite un chiffon devant les yeux pour qu'ils foncent dedans?

Dans le film où s'emboîtaient ces fixations simplificatrices, la figure du chef émergeait comme celle du « méchant » qu’il aurait suffi de remplacer pour que tout revienne à la normale.

Le fantasme de la normalité est un bon indicateur du consensus mou, tel qu'il s'est enflé dans la première phase du mouvement, correspondant à son souhait d’être « entendu » sans avoir à faire trop de casse. Étant admis qu’il ne remettait pas le système en question, lequel il ne se souciait pas de redéfinir à son usage, pas plus qu'il ne cherchait à en décortiquer les causes, et qu'à part bloquer des voitures aux ronds-points, sa philosophie de l'action se ramenait à pratiquer, comme à regret, par prudence plus que par conviction, une fade non-violence.

Sans toucher au capitalisme. Ni à l’état. Ni à leur collusion. Ni aux banques, ni aux grands patrons. Ni à Bernard Arnault, cinquième fortune du monde, première de France. Excusez du peu! Comme s'il ne le voyaient pas... Ni ne soupçonnait son existence. S'il y a aujourd'hui un roi en France... - Comme s'il n'y avait pas un Conseil derrière le chiffon...

Si bien qu'en empilant revendication sur revendication, le mouvement s'élargissait sans doute, mais il réduisait à mesure la possibilité de chacune d'aboutir, faute de s'en prendre à celui qui tenait toute la France entre ses mains.

Le fantasme de l’état normal

Le principal défaut de la révolte contre Macron est qu'elle s’appuyait sur une notion de normalité inexistante.

La normalité en politique n’est définie ni par des exemples ni par des lois. Pour une raison simple, qui elle est une loi : c'est que dans tout état, c’est la force qui crée le droit. Lequel droit consistant à légaliser des intérêts dominants revient à faire passer comme allant de soi que la loi n’est rien sans une force capable de la défendre.

Fantôme des théories de l’histoire qui ont failli, la normalité cherchée dans un état est l’ersatz que traîne après lui un néant de pensée politique, qui n’est pas imputable aux seuls gilets jaunes mais est partagé par une majorité de la population mondiale.

C’est un des effets de la massification des classes dépendantes, comme le consumérisme, auquel il fait pendant.

L’état n’est pas perçu comme un accident de l’histoire de l’humanité, mais comme une nécessité. A la fois protecteur et contraignant, il n’est pas rapporté à ses éléments constituants ni à son fondement violent par ceux qui acceptent de lui devoir obéissance. Tantôt bienveillant, tantôt méchant, sa « normalité » ressurgit périodiquement comme un revenant, lorsqu’un gouvernement perçu comme abusant de son autorité fait rêver par contraste d’un état qui serait juste. L’idée d’un état normal procède ainsi d’une idéalisation de l’état, ravivée en France depuis quelque temps par la nostalgie de « l’état providence » hérité de la Résistance, qui en fait une possibilité vraisemblable.

Mais un état juste n’est pas un état qui agit selon une idée de la justice remontée jusqu'à son principe. C’est un état qui agit en conformité avec des idées qui sont partagées par ceux qui en appelaient, au XVIIIe siècle, au « Souverain ». Dans tous les régimes, selon cette acception, le Souverain est le peuple, quelle que soit la personne ou l’instance qui le représente ou en qui il s’incarne, roi ou république. Dans les régimes constitutionnels, ces principes sont ceux qui sont inscrits dans la constitution qui les légitime. C’est ce qui fait des états abritant ces régimes des « états de droit ».

Dans la constitution française de la Ve République, ce droit est rendu contestable par une contradiction fondamentale entre les principes énoncés dans son préambule, qui en sont l’âme, et le corps de la constitution, dont tous les articles sont le démenti systématique. Contradiction entre l’âme et le corps pour ainsi dire, qui a pour raison l’esprit politique, auquel il est difficile de dénier une capacité de tromperie. Pour n’en prendre ici que deux exemples : comment concilier le principe du « gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » avec le fait que le gouvernement est composé de gens qui ne sont pas élus : les ministres? Quant à ceux qui sont élus, comment concilier la démocratie avec l’article 27 qui spécifie : « Tout mandat impératif est nul »? Tromperie bienveillante ou moquerie cynique? Or ce texte a été approuvé par plébiscite. A croire que les Français n’ont lu que le préambule.

On pourrait objecter que les membres du gouvernement tiennent leur légitimité, indirectement, du président, qui lui est élu. Ils auraient donc une « légitimité indirecte ». Le problème est que le caractère indirect de cette légitimité fait de l’exécutif un organe autonome, en soustrayant les ministres au contrôle des électeurs après les avoir privés du droit de les élire, et n’empêche pas que cet organe puisse être constitué de gens qui leur sont hostiles. Ce qu’ils ne se privent pas de manifester dès leur installation dans les meubles de la République avec arrogance et mépris.

Cette autonomisation de l’exécutif est renforcée en outre par l’ambiguïté de la fonction présidentielle, que la constitution de 1958 a rendue possible, où le président de la République est à la fois le chef de l’état par élection et le chef d’un gouvernement dont les membres peuvent lui être imposés par de plus puissants que lui.

Plus fondamentalement, quelle que soit sa constitution, la justice dans un état ne peut exister que de façon exceptionnelle, transitoire, et plus apparente que réelle, parce qu’un état juste est un objet contradictoire dans les termes, une chose qui n’existe pas historiquement et est intenable aussi bien théoriquement que durablement. Car un état juste supposerait d'abord une société où toutes les classes seraient égales, où donc aucune ne pourrait monopoliser le pouvoir au détriment des autres ; or une société où aucune classe ne monopoliserait le pouvoir serait une société sans état.

D’autre part, la justice vers laquelle un état paraît tendre à certaines périodes, par la plus grande abondance dont jouissent les citoyens dans leur ensemble et une meilleure protection de leurs droits sociaux, dépend de circonstances non durables, parce qu’elles ne sont pas justes à l’échelle du monde.

La pression qui s’exerce moins fortement sur les bénéficiaires d’une expansion impérialiste, dont les dévastations sont majoritairement ignorées comme on l'a vu dans les Trente Glorieuses jusqu'à l’écœurement, est alors reportée sur des prolétaires d’autres continents. La prolétarisation des classes exploitées, consubstantielle au fait étatique, ne fait donc que se déplacer, y compris sous la forme du travail forcé des enfants. Ce point fondamental aurait demandé, pour être éclairci et éclairant, un supplément de réflexion qui, au début du mouvement, était impensable chez les gilets jaunes, comme faisait défaut l’idée qu’un état pût être constitutivement inégalitaire, et que sa force vînt de cette inégalité même.

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