Les gilets jaunes et la révolution 20

En 51 avant J.-C., Jules César fit couper les mains des derniers de ceux qui lui avaient résisté. Il y eut dix mille mains coupées. Les Gaulois ne pourraient plus jamais se battre. Un an après Alésia, cela se passait au pied de la colline d’Uxellodunum, près de Vayrac, non loin d'où coule la Dordogne, dans le Lot. Ainsi finit la résistance gauloise dans ce qui allait un jour devenir la France.

L’illusion constitutionnelle

L’illusion du RIC va dans le même sens que le projet de constituer une VIe République : prétendre apporter une solution au « manque de démocratie » en additionnant des voix sur une liste.

Qu’est-ce que vous voulez que ça leur fasse, ce que vous voulez, à ceux qui détiennent les forces armées et vous tiennent par le porte-monnaie ? Et que vous le proclamiez et que vous croyiez que cette proclamation constitue une force, par-dessus le marché ? À partir de combien de voix pensez-vous que vous les forcerez ?

Qu’est-ce que vous voulez que ça leur fasse, ce que vous voulez, à ceux qui vous crèvent les yeux pour que vous ne puissiez pas voir plus loin que votre révolte ?

L’illusion démocratique a pour première source l’aveuglement du « peuple » au fait qu’il n’a pas de droit dans un État du seul fait qu’il existe, ou qu’on dit qu’il existe, ou qu’il croit qu’il existe, parce qu’un droit dans un État n’est rien d’autre qu’une puissance.

Une fois la force établie sur la terre et cette force convertie en droit, c’est-à-dire depuis cinq-mille-cinq-cents ans, mais guère plus, on n’y a de droit qu’à proportion de la capacité qu’on a de l’imposer et de le maintenir. De quelque côté qu’on se place, la force est établie et il n’existe de droits que ceux que soutient la suprématie militaire. Par conséquent invoquer un droit en croyant par là forcer l’adversaire n’est pas faire preuve d’intelligence soucieuse d'efficacité.

C’est pourquoi le référendum aussi est un leurre.

Primo parce qu’on a vu en 2005 ce que l’Europe des trusts fait d’un référendum quand le résultat ne lui convient pas – et la leçon de ce coup d’État (acte de naissance de « l’Europe » made in USA) n’a pas encore été tirée.

Secundo parce que la solution référendum (dire ce qu’on veut en masse à ceux qui n’en ont rien à battre) prend la place d’une série de questions que les classes dépendantes devraient commencer par s’adresser à elles-mêmes en vue de se désaliéner.

Que sont-elles ? Quelle est leur véritable utilité ? Que veulent-elles ? Que peuvent-elles ?

Peuvent-elles se penser dans un devenir – au-delà de leur disparition inévitable et de leur transformation éventuelle ?

Faire d’un point de détail, ou d’un pion poussé par l’adversaire, l’objet d’une réclamation, ajoute l’imprévoyance à l’illusion de pouvoir tout obtenir, parce que c’est accepter d’avoir un décideur au-dessus de soi – comme si cette hiérarchie-là était la véritable loi du monde, qu’on le savait et qu’on l’acceptait, et non l’égalité rêvée.

Or tout part de là – non des rêves, qui sont du futur, ni de la misère, qui nulle part n’a jamais été première. Comme la dépendance, comme la soumission, la misère, le manque de tout à en mourir, est fabriquée depuis le sommet. Demander à ceux qui les fabriquent de bien vouloir les diminuer, au lieu d’œuvrer à rendre leur fabrication impossible, ne fait que reconduire et raffermir la relation qui les fonde, d’assujettissement consenti, d’impuissance avouée et d’incapacité à se doter de quelque pouvoir/droit que ce soit. Alors que c’est cette relation même, de dépendance – à l'état, à l’argent – qu’il s’agit en premier lieu de casser, pour que l’ange de la révolution rouvre ses ailes...

Droit et puissance

Un des aspects du problème est que le peuple est aliéné. Pas plus qu’il ne possède un centimètre du sol sur lequel il est né, il ne se connaît lui-même en tant qu’être – esprit et corps. Coupé en morceaux, perpétuellement en quête de ce qu'il n'a pas, il a toujours l'argent de l’état entre lui et lui-même, et le plus souvent n’en est pas conscient. Comme on a l’argent et l’état entre soi et soi à tous les échelons de la société, dès la naissance et l’acte qui la précède ; dès qu’on sort de chez soi ; et même – de plus en plus – chez soi, pour ce qu’il reste de “chez soi”. Au point qu’on pourrait dire que l’argent, l’état et la société ne font qu’un, la dernière devenue inexistante, le premier et le second rivalisant de puissance en se faisant prendre pour deux entités différentes, comme on l'a fait pendant toute une époque – les trente glorieuses – où cette confusion masquée par une croissance faite pour durer éternellement allait de soi.

Pire que la dépossession territoriale et son prolongement dans l’inconscient, l’état et l’argent sont comme une architecture hologrammatique – devenue électronique – substituée à son système nerveux, que le peuple déterritorialisé aurait dans sa chair. Comment dissoudre, par quel laser, l’état entre nous, sans d’abord le dissoudre chacun en soi-même ? Cette question est en passe de trouver une solution pour ceux qui sont sortis de la léthargie par la fusion de leurs énergies, le mouvement, la résistance.

La question n’en demeure pas moins : quand nous disons nous, qui sommes-nous ? Les Français, la société, une partie de la société, une classe, une sous-classe, « le peuple », des "travailleurs" (pour ne pas dire des employés), un groupe (un parti, n'en parlons plus), des individus, des électeurs ?…

Est-ce la nationalité qui nous unit ? Est-ce notre conscience ? Sont-ce nos désirs ? Est-ce la misère ? La révolte ? Des idées ? Cherche-t-on à nous pousser à bout pour que nous nous révoltions à en devenir fous ?

Autre question nous concernant : sommes-nous en conflit avec l’état ou pas ? – Question corrélative : voulons-nous plus d’argent ou voulons-nous pouvoir nous en passer, s’il s’avérait que l’argent tel qu’il existe était nocif, et mettre à la place quelque chose de plus positif ?

Oublions l'argent instant et prenons à part la question de l’état. De deux choses l’une. Ou nous ne sommes pas en conflit et nous parlementons. Nous, peuple souverain selon la constitution, société selon nos dispositions, classe d’après l’état des choses, travailleurs par dépossession et individus selon nos préférences (atomes selon nos addictions) etc., avons un point de vue et des attentes, nous les exprimons, sommes entendus et il en est tenu compte. C’est du flan. C’est l’idée bourgeoise. L’idée du peuple souverain ne sert qu’à accréditer la fiction de l’unité de la nation.

Ou nous ne sommes pas entendus, ni même écoutés, mais repoussés et maltraités quand nous nous exprimons comme c’est notre droit et, légalement (en dépit des décrets félons et des répressions dont il faudra un jour rendre compte) manifestons. C’est le monde réel. Nous ne disons pas : « Impôts décidés démocratiquement, production concertée librement », nous ne disons même pas : « Gouvernement de tous par tous », et bien sûr nous ne disons pas : « Les aristocrates à la lanterne... » Nous nous contentons de dire, après moult hésitations : « Redistribution équitable ». C’est modeste, c’est humble. C’est même aimable. Pour toute réponse on nous cogne, on nous gaze et on nous éborgne. Alors nous sommes en guerre. Parce qu’il y a eu rupture dans la parole. Nous ne parlons plus la même langue. La fiction unitaire où des droits pourraient se débattre vole en éclats dès lors que nous sommes considérés comme rien avant toute expression.

Nous voici donc bousculés, insultés, piétinés, blessés, défigurés et nous nous retenons de riposter à armes égales en position de légitime défense... Pour qui s’imagine-t-on que nous accepterons indéfiniment d’être pris et de nous prendre?

Dans ce piteux état, imaginer que l’énonciation d’un vœu et/ou la revendication d’un droit puisse faire plier l’adversaire (on entend dire encore : "reculer le gouvernement") et a fortiori "en finir avec le système", n’est pas seulement infantile. Une fois qu’on s’est mobilisés et qu’on a provoqué l’adversaire à se mettre en ordre de bataille, cela risque d’être suicidaire. Car c’est surtout montrer son manque de détermination, sa confusion, et chercher à éviter la réalité du conflit par une dérobade.

Ce n’est pas en gonflant une revendication ni en la ritualisant qu’on en fait une action. On en fait plutôt le signal d’une faiblesse qui donne à l'ennemi le temps d’organiser votre liquidation.

Dans ces conditions, récrire la constitution n’est pas une bonne solution. Non seulement parce que ce n’est pas une nouvelle constitution qui corrigera, changera ou fera tomber le régime actuel ; donc c’est un mauvais moyen d’arriver à un but au demeurant mal défini. Mais parce que l’approche constitutionnelle repose sur un défaut de compréhension de ce qu’est une constitution, à quoi elle sert, non moins que du système financier mondial et de sa stratégie actuelle, et ne peut en aucune façon être un programme d’action ni d’édification d’une société nouvelle.

Quant à la question du gouvernement, peu importe que la constitution, le jour où on s’avisera d’en rédiger une, soit écrite par tout le monde, par quelques uns ou par un seul. Qui récuserait, au nom de quoi, un nouveau Montesquieu ou un nouveau Solon ? L’important est que son but soit clair et que s’étant bien fait entendre, tel un pavé lancé dans la mare de l’opinion, il soit réfléchi, critiqué et amélioré d’onde en onde.

Le but minimal d’une constitution qui serait adaptée à une société qui se voudrait libre (non assujettie), équitable et responsable, dans le cadre d’un état provisoirement maintenu, en attendant sa dissolution, et sans préjudice d’une réflexion préalable sur le principe d’une société juste, est la suppression du dispositif anti-populaire de l’actuelle constitution qui a pour unique but l’autonomisation de l’exécutif.

Cet objectif minimal va de pair avec une réduction drastique des attributs de la fonction présidentielle, en attendant sa suppression. C’est mutatis mutandis la remise en question de la fonction monarchique au moment de la Révolution.

L’objectif moyen est le remplacement de ce dispositif par un autre, spécifiant que les membres de l’exécutif doivent être élus, et non choisis à sa fantaisie par un monarque, que leur élection doit être subordonnée à une vérification de leur honnêteté et de leurs compétences, que leur action doit pouvoir être contrôlée, qu’ils sont révocables, punissables, et payés ni plus ni moins que la moyenne ; bref, que gouverner est une responsabilité, pas une sinécure, ni le retour d’un vieux privilège.

Un second objectif moyen est la fixation d’un pourcentage minimum de votes exprimés par rapport au nombre d’ électeurs pour qu’une élection soit valide (au moins 50%, et non pas 0,1% de plus que le FN).

Tels sont les points qui restaient dans le vague quatre mois et demi après le début du mouvement. À telle enseigne que la condition minimale d’une révolution – changer notre rapport au monde, non à partir de ce que nous désirons, mais en remontant au principe hors duquel une société ne peut pas être fondée en justice : le non-droit de tuer et le respect de la vie sous toutes ses formes – ne pouvait même pas être énoncé…

Quel chemin parcouru depuis !

Comme on se sent mieux en France depuis que les gilets jaunes sont entrés en résistance !

 

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