IL Y A DEUX ANS, LES GILETS JAUNES (5) Des catastrophes graduées...

... comme système de gouvernement. Un des intérêts de cette histoire est que, toute secrète qu'elle soit, elle fut extraordinairement populaire pendant plusieurs siècles avant de disparaître, effacée par le mythe biblique.

Simultanément disparurent les Sumériens, « phagocités par les Sémites », écrit Jean Bottéro.

Un autre intérêt de cette histoire est qu'elle nous fait prendre connaissance d'un système étatique structuré dès sa fondation (il y a plus de 5 000 ans) en trois classes : au sommet les dieux-gouvernants, au milieu leur administration, en bas le peuple, esclave ou dépendant.

Un troisième intérêt est de nous apprendre que les cataclysmes ne sont pas seulement des phénomènes naturels ou des punitions surnaturelles, mais aussi des moyens de gouvernement.

On voit effet très nettement comment une série graduée de cataclysmes a été programmée, au temps où s'inventaient les premières dynasties sumériennes, pour résoudre un problème de surpeuplement.

Vu d’en bas, c'était inimaginable. Vu d’en haut, c'était simplement faisable, et décidable à tout moment.

Le mythe sumérien du Déluge se déroule à trois niveaux. De haut en bas : 1) Le niveau supérieur, qui est celui des dieux, où les décisions se prennent ; 2) Un niveau intermédiaire, où une relation se noue entre un dieu ambivalent et un homme exceptionnel ; 3) Le niveau inférieur, qui est celui de tous les vivants, où personne ne sait rien.

C’est au niveaux supérieur que se joue l'intrigue principale, où l'autorité du chef des dieux est minée en secret par l'un d'entre eux. Sans comprendre ce qu'Enki ourdit, Enlil est obligé de modifier ses plans.

L'intrigue secondaire se déroule au niveau moyen, où le dieu intermédiaire se sert d'un homme pour faire échouer le plan de ses pairs et mener le sien à terme.

Ce qui est complètement absent dans cette tragédie, c’est comment l’inimaginable est vécu par ceux d'en bas. La raison est simple : c'est que le peuple n'a pas accès au monde des dieux.

En passe d’être englouti, il ripaille. Les viandes abondent, les bœufs saignent, les graisses ruissellent. Les dieux doivent apprécier, tout va pour le mieux.

Cause de la première intrigue dont il est la cible, absent de la seconde dont il va bientôt faire les frais, ce n'est pas comme chœur, conscience, symbole de l'humanité clairvoyante, que le peuple accède pour la première fois dans son histoire à l'universalité. C'est comme troupeau sourd et aveugle. Comme victime.

Non seulement il n'a aucun soupçon du sort que les dieux lui préparent ; mais l’homme exceptionnel, l'élu, qui seul échappera à ce sort, Utanipichtim, a été encouragé par le dieu intercesseur, Ea/Enki, à leur mentir, pour qu’ils ne soupçonnent pas la raison véritable pour laquelle il construit une arche qui le sauvera. Ils n’ont jamais rien vu de pareil. Il a prétexté un projet de voyage au fond de la mer.

Le suspens est tendu jusqu’au point où la catastrophe n’a plus qu’à être déclenchée comme un film à grand spectacle avec ses millions de victimes comme autant de figurants.

L'auteur décrit l'épouvante des dieux devant l'ampleur du cataclysme qu'ils déchaînent ; pas celle des hommes. Tels sont les grands moments de l’histoire ancienne. L’épouvante est sa dimension naturelle. Tellement naturelle qu’on la considère comme normale, en calquant sa compréhension des choses sur celle des maîtres de l'histoire. C’est le passé. La tragédie ne se joue qu’au sommet. En bas rien de notable. Des millions de morts dans l’antiquité n'ont jamais étonné personne; comme si les guerres modernes n'en faisaient pas davantage. On admet le despotisme comme allant de soi dans les époques reculées. Quant à l’inégalité, est-ce que ça n’est pas la condition naturelle?

Aujourd’hui où le peuple ne sait plus ce qu'il est, l’horreur qui ne laissera aucune trace vire au mélodrame. Quelques blessés soulèvent une indignation d’autant plus véhémente chez les manifestants qu’ils ne peuvent pas plus imaginer prendre les armes qu’être en butte à un plan d’extermination. 

L’enflure des discours de la base compense son incapacité à s’élever au niveau de ce qui se trame au dessus d'elle et contre elle. Les intimidations d’usage (technique « complotisme ! ») et les autoflagellations complices remplissent leur fonction de rendre le réel impensable.

Cet état d’esprit est du même tonneau que celui qui n’osait pas la révolution il y a deux ans. Il a pour base le même aveuglement volontaire sur la nature du pouvoir et procède de la même peur du réel, de la même complicité inconsciente et de la même culpabilité toujours exploitable.

La soumission générée par l’immobilisation générale est le miroir implacable du révolutionnarisme impuissant. 

Un même non-dit y plane.

Eyquem

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