Les gilets jaunes et la révolution 12

En dessous du plafond

Au bout de huit semaines, ayant tenu jusque là, on aurait pu penser que le mouvement allait se développer en proportionnant la montée de ses objectifs à un élargissement de sa base, permettant la percée d’une véritable conscience politique, de manière à pouvoir exercer le moment venu un maximum de pression sur des objectifs judicieusement choisis.

Cet accroissement proportionné aurait pu prendre la forme d’une série de « cônes emboîtés », d’une base élargie à des objectifs de mieux en mieux ciblés, au-delà des revendications classiques qui tournent en rond (taxes, augmentations, échelle des salaires), jusqu’à un plafond au-dessus duquel on aurait pu sortir du piège inflationniste, qui condamne les réductions de taxes et les augmentations de salaire à leur annulation. Ou pour le dire plus simplement : une fois déterminé ce qui fait obstacle à ce que l’État rentre dans une logique « conforme à sa destination », qui est (ou devrait être, idéalement) de servir les intérêts de la population.

Quand bien même on se serait laissé tenter par cette perspective optimiste, on aurait buté dès le premier pas sur le fait que l’obstacle à sa réalisation n’est pas dû au hasard.

Ce n’est pas un accident de l’histoire qui empêche un État d’être prioritairement au service de la population qu’il administre. Cet obstacle tient à la nature de l’État en tant que système d’appropriation et à la volonté d’hommes déterminés à faire prévaloir leurs intérêts, en se servant de l’État lorsqu’il existe, en le créant lorsqu’il n’existe pas, comme d’un moyen supplémentaire pour augmenter leur puissance.

Caractéristique des États dès leur origine et répétitivement tout au long de l’histoire, où de nouveaux État furent créés et d’anciens furent relevés de leurs ruines, la nouveauté de cette instrumentalisation des États est qu’elle s’inscrit aujourd’hui dans une stratégie mondiale.

On a beaucoup parlé ces derniers temps des ultimes frontières du capitalisme, dans un contexte d’épuisement des ressources et de privatisation de tout. On a beaucoup agité l’épouvantail catastrophiste des déprédations écologiques et de leurs limites dans la perspective d'un choc en retour. On a moins prêté attention à l’histoire persistante de la mise en place par le capitalisme d’États à son service.

La conquête de tous les États de la planète correspond à la phase ultime du capitalisme une fois gagnée la mondialisation économique. Dans cette stratégie, la tactique qui a consisté à placer, le plus légalement du monde, sans chars ni coup d’État, mais par les urnes et les médias, à la tête de l’État français un poulain du capitalisme, fut un coup de maître des grandes fortunes et un fameux pied de nez à la démocratie par-dessus la tête de tous les Français réunis.

De l’assujettissement du peuple au pillage de l’État

C’est la volonté suprématiste de ces grandes fortunes qui est la cause de la réduction de plus en plus marquée de l’État à sa fonction de pillage des ressources, et de son dévoiement en système de pillage de l’État lui-même par le creusement du tunnel sans fond des intérêts que sert son nouveau personnel. Volonté vicieuse, installée au cœur de l’État comme un cancer, qui travaille à sa destruction.

Cette volonté, qui est le ressort de l’impérialisme financier, est la clé du système Macron, en tant que produit de la subversion de l’État par le capital pour réaliser à plein son entreprise de dépeçage de la nation.

Si cette analyse est correcte, toute l’action aurait dû être concentrée, non pas sur la personne d’Emmanuel Macron, pour le faire changer de cap – car ç’aurait été comme lui demander de changer de patron –, ou pour obtenir son remplacement – ce à quoi personne ne pouvait songer sérieusement, et n’aurait rien changé au fond –, mais sur les moyens dont sa volonté, alignée sur celle de ses patrons, dispose pour atteindre leur objectif. Avec pour contre-objectif d’affaiblir ou de détruire ces moyens, ce qui aurait été assurément difficile, mais aurait eu le mérite d’être cohérent.

Il aurait fallu en clair s’attaquer à la main-mise des grands patrons sur l’État, en commençant par faire le procès de la financiarisation médiatique de l’élection présidentielle, comme l’a fait Juan Branco avec son Crépuscule librement accessible depuis janvier sur internet. On aurait pu alors élaborer une contre-attaque en situation de légitime défense manifeste.

Or ce n’est pas ce qu’on a vu faire.

Il n’y a pas eu de contre-attaque, parce qu’il n’y a pas eu de perception claire de l’attaque comme ressortissant à une logique de guerre, ni de dénonciation en règle de son dispositif, qui aurait pu fournir la base d’une légitime défense.

Il y a eu pour commencer une mobilisation réactive, puis il y a eu pléthore de revendications et, dans cette pléthore, confusion de cibles.

La demande de rétablissement de l’ISF en fut le meilleur exemple. La revendication égalitaire a pris le pas sur le refus de l’inadmissible : la réduction de l’État français à un comité de gestion des intérêts des grands patrons. Mais elle a pris aussi le pas sur la réflexion et l’exigence d’une analyse rigoureuse, comme si la politique n’était pas un terrain approprié pour une telle exigence. Qu’importe dès lors que les revendications se soient multipliées ? Aucune n’attaquait le problème au sommet. Ce qui fait qu’il y a eu un écart entre les revendications et la réalité, et que cet écart s’est reporté en chiasme entre la mobilisation et l’action.

Il n’y a pas eu d’action décisive parce qu’il n’y a pas eu de vue d’ensemble. Et il n’y a pas eu de vue d’ensemble par défaut de culture politique sans doute, mais aussi parce qu’il y avait un ver dans la révolte : sa mauvaise conscience d’avoir laissé les choses en arriver là et d’en être majoritairement responsables, activement ou par abstention.

Ce qui n’a pas empêché les gilets jaunes, tout en sous-attaquant, c’est-à-dire en revendiquant, de se croire plus forts – et de croire le gouvernement plus faible – qu’ils ne l’étaient réellement.

Revendiquer n’est pas agir. Croire qu’on agit en revendiquant est entrer dans une logique de déplacement du réel au symbolique. Il y a avantage à en être conscient avant de se trouver pris dans son piège.

Mauvaise conscience, refoulement et action symbolique

La protestation politique offre un terrain de choix pour l’observation de la trajectoire psychologique qui va de la mauvaise conscience au refoulement, et du refoulement au déplacement de l’action dans le symbolique. Ce déplacement semble correspondre à une loi, où passant du lieu d’où vient la cause à celui où son effet se joue, celui-ci change de régime. Des officines où les décisions sont prises à la rue où elles sont contestées, on passe d’une forme de démocratie à une autre. La première, oligarchique, est fermée et légifère ; la seconde, ouverte, est populaire et sacrificielle à défaut d’être fondatrice. C’est ainsi que, d’une capacité de décision à une incapacité de réaction constructive, on a vu se déployer la panoplie des postures prises pour des actions, dont le registre n’était plus politique, mais se résolvait en assomptions victimisatrices.

Tant qu’on demande des allègements, des réductions et des augmentations, on accepte d’être trompé, parce qu’on joue un jeu dont on n’est pas maître. Parce qu’on n’en connaît pas les règles. Et donc on joue le jeu de l’adversaire sans s’en rendre compte. Et on ne touche pas à la clé du système. Soit qu’on ne la voie pas, soit qu’on la soupçonne, mais qu’on ne veuille pas y toucher parce que cela obligerait à agir en conséquence – ou quelle qu’en soit la raison : manque de temps, paresse, lâcheté, poids des habitudes, conscience de ses propres limites, ou une raison plus mystérieuse, la plus répandue étant sans doute une soumission et une acceptation plus ou moins consciente du système dont on déplore qu’il ne fonctionne pas aussi bien qu’on voudrait, parce qu’on ne sait pas très bien comment il fonctionne réellement, et encore moins ce qu’il faudrait mettre à la place pour qu’il fonctionne bien, ce à quoi on ne croit pas, par fondamental pessimisme, tout en l’espérant par complaisance... On voudrait que le système fonctionne bien pour n’avoir pas à s’en plaindre, comme on voudrait avoir un « bon président ». Ainsi les serfs rêvaient-ils d’un bon roi pour les protéger contre les seigneurs sous l’ancien régime. D’un autre côté, on aime bien se plaindre, parce qu’on est en République, quand même !

Tout se passe comme si l'on acceptait tacitement la relation de subordination qui définit les rapports entre population et dirigeants comme allant de soi malgré l’égalité prônée par la République. Comme il va de soi que le mieux est l’ennemi du bien, parce que la perfection n’est pas de ce monde… C’est le « climat » ordinaire de la révolte, qui fait de celle-ci un rite politique ; un rite au sens de répétition magique, à tendance sacrificielle, et de partie perdue d’avance.

Tant qu’on demande des allègements, des réductions, des augmentations, des améliorations, on accepte d’être trompés parce qu’on s’adresse à des dirigeants, sans remettre en question sa subordination consentante. Et donc on n’a pas vraiment d’adversaire, et d’ennemi encore moins. On ne peut pas penser la situation en termes de guerre, c’est-à-dire stratégiquement. Le monde est à feu et à sang, mais la guerre à sa porte est le point limite où la pensée abandonne la partie de la révolution. Parce qu’elle n’ose pas l’affrontement. Et donc elle ne s’en prend pas au bon. Et personne ne pipe. Et tous marchent comme un seul homme en criant « Macron démission ». À ce degré, ce n’est plus de mauvaise conscience qu’il s’agit, mais d’inconscience, parce qu’on est dans le refoulement et ses conséquences. C’est alors que la mauvaise foi devient flagrante et qu’elle peut rebondir en violences.

Macron ne démissionnera pas, à quelque degré qu'elles montent. À supposer qu’il le fasse, il faudrait élire un nouveau président. Comment l’élira-t-on ? Au prix de quelle combinaison ? Avec quelles garanties de ne pas être « trompés » encore une fois ? Quant à s’en prendre à Arnault,  Bolloré, Niel, Rothschild... pour être traités d’antisémites ! On perdrait toute considération. Et la considération, justement, c’est tout ce qu’on demande au fond... Un peu plus de considération en tout cas. Un minimum. Et d’attention...

Le problème, c’est que tant qu’on demande à être entendus, tant qu’on invoque le droit à un minimum de considération, on est plus près de l’imploration que de la détermination. Tant qu’on demande en général, on reste un serviteur qui s’adresse à son maître, un employé à son patron. Tant qu’on est dans la demande, on reste dans la subordination, et chacun reste à sa place, quelle que soit la hauteur à laquelle on hausse le ton. On reste en-dessous du plafond.

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