Apocalypse 0

« Après » ? “Le monde d'après”, disent-ils ?... – Pour moi, ça a commencé au lendemain du bombardement atomique sur Hiroschima... et difficile de détromper l'impression qu'hélas, ce n'est pas fini !

Réflexions autour de ce qui nous arrive

Garçon devant une photographie d'Hiroshima après le bombardement atomique de 1945, Musée mémorial de la paix, Hiroshima © Toru Hanai/Reuters, 2007 Garçon devant une photographie d'Hiroshima après le bombardement atomique de 1945, Musée mémorial de la paix, Hiroshima © Toru Hanai/Reuters, 2007

Ce n’est pas les documents mais la tête des gens qui manque… (André-Georges Haudricourt)

Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles (...) des millions de personnes appauvries, affamées, assoiffées, congédiées pour un grand nombre d’entre elles, par leurs employeurs et propriétaires, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, malades, aveugles, handicapés entamèrent une longue marche de retour vers leurs villages. En rentrant chez eux ils savaient pouvoir s’attendre à y mourir lentement de faim (…) En chemin certains ont été brutalement frappés et humiliés par la police (…) Quelques jours plus tard, inquiets à l’idée que cette population puisse répandre le virus dans les campagnes, le gouvernement a donné l’ordre de fermer les frontières interétatiques, y compris aux piétons, et ceux qui marchaient depuis si longtemps ont été obligés de rebrousser chemin vers des camps dans les villes qu’ils avaient été forcés de quitter.
(Arundhati Roy, 12 avril 2020)

Tant que nous n’aurons pas accepté la mort, nous serons affolés à chaque épidémie. Et pourquoi tant de compassion geignarde autour du Covid-19, et pas pour la guerre en Syrie, la tragédie des migrants ou les neuf millions d’humains (dont trois millions d’enfants) qui meurent de malnutrition? C’est moralement et psychologiquement insupportable (André Comte-Sponville, Le Temps, 17 avril).

La mort si présente autrefois, tant elle était familière, va s’effacer et disparaître. Elle devient honteuse et objet d’interdit (citation de Philippe Ariès, 1985, dans Le Monde du 15 avril).

 

Et toute la fin de l'article de Jérôme Baschet paru dans Lundi.am : « QU'EST-CE QU'IL NOUS ARRIVE ? »

Même si beaucoup rêvent du vaste examen de conscience d’une civilisation enfin confrontée vraiment à ses limites et à ses effets mortifères, on doit bien reconnaître que les forces systémiques qui ont conduit le système-monde globalisé au point où il en est n’ont pas magiquement disparues, par la seule vertu d’un virus vengeur . Elles sont toujours à l’œuvre et à la manœuvre – et toujours dominantes. Il est donc plus que probable qu’elles imposent, dès que les conditions sanitaires le permettront, un retour au business as usual – si possible plus sécurisé encore qu’auparavant. Bien entendu, tout dépendra de l’ampleur de la crise économique, qui risque de s’accentuer rapidement aux États-Unis, avec l’enchaînement probable de la hausse vertigineuse du chômage (qui pourrait atteindre 30 millions de personnes supplémentaires), le défaut des ménages en situation d’endettement, la crise bancaire qui devrait s’en suivre et accentuerait la séquence annoncée de faillites d’entreprises. Mais passé ces épisodes extrêmes, la tendance à la reprise du cours ordinaire de l’économie devrait l’emporter, en jouant de la nécessité de la récupération et peut-être aussi d’un consumérisme de rattrapage. Il est fort probable que les urgences de la relance économique, joints aux impératifs de restriction budgétaire, à nouveau mis en avant et justifiés par les déficits et l’endettement faramineux provoqués par la crise sanitaire, relégueront au second plan les enjeux climatiques et écologiques, remettant ainsi à plus tard les minces avancées en cours ou attendues [37]. Par ailleurs, tout ou presque a déjà été dit sur la stratégie du choc, en cours et à venir, qui permet et permettra de renforcer les mesures d’exception, les atteintes aux libertés sous couvert d’état d’urgence, l’intervention permanente et discriminante des forces de police, les formes de surveillance et de contrôle, etc [38]. Toutefois, si la crise sanitaire est une bonne occasion de renforcer ces tendances, il faut rappeler qu’elles étaient déjà largement présentes auparavant. A l’évidence, le régime chinois n’a pas eu besoin du coronavirus pour imposer un contrôle généralisé et brutalement répressif de sa population, appuyé depuis longtemps sur les techniques numériques [39].

Cependant, la crise du coronavirus pourrait-elle marquer une certaine inflexion dans le déploiement des forces systémiques ? Deux points semblent presque faire l’unanimité, jusque dans les cercles dirigeants et médiatiques. Il s’agit d’abord de la nécessaire relocalisation de certaines productions dont la crise a fait apparaître le caractère vital, notamment en ce qui concerne l’industrie pharmaceutique – sans parler des masques en papier, propulsés au statut de critère décisif de la souveraineté des plus grandes puissances mondiales (au moins sont-elles immunisées contre le ridicule !). Selon Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur, cette relocalisation à venir est déjà actée. Mais il serait évidemment téméraire d’en conclure à une conversion à la démondialisation : il ne s’agira probablement que d’un réajustement des chaînes de production, au sein d’une globalisation continuée. En second lieu, on évoque volontiers une revalorisation des services publics, voire un retour de l’État-Providence. Mais doit-on croire à la soudaine conversion de ceux qui, comme Emmanuel Macron, après avoir été les fidèles exécutants des diktats de l’économie néolibérale, semblent soudain parler le langage de l’intervention affichée de l’État, au bénéfice de l’intérêt collectif ? Et doit-on croire ceux qui, selon une rengaine récurrente depuis une bonne dizaine d’années, annoncent la fin du néolibéralisme ? La ficelle est trop grosse et la chose a déjà été bien expliquée : les politiques (néo-)libérales ont toujours eu besoin de l’État, à la fois pour les mettre en place (dans le cas du néolibéralisme, au cours des années 1980) et comme garant en dernier recours, de sorte qu’en cas de crise, c’est l’État qui est appelé à la rescousse pour socialiser les pertes, tandis que lorsque la machine repart, il se désengage à nouveau pour laisser libre cours à la privatisation des bénéfices. C’est ce qui s’est passé en 2008-2009 et il n’y a guère de raison pour qu’il en aille autrement cette fois-ci. Reste que, même si les paramètres fondamentaux du néolibéralisme n’ont guère été affectés, les turbulences de l’après-2008 sont restées marquées par des interventions plus affichées de l’État, moins certes dans le domaine social que par l’accentuation de sa dimension policière et répressive. Il est hautement probable que s’accentue une telle évolution vers ce qui a été qualifié de (néo-)libéralisme autoritaire [40]. Pour autant, le système de santé ayant tenu le rôle que l’on sait dans la crise du coronavirus, on voit mal comment il serait possible, après avoir tant célébré le dévouement héroïque des soignants, de ne pas paraître faire au moins quelques gestes significatifs à leur endroit. Et on ne voit pas non plus comment il serait possible de rester tout à fait sourd à une très puissante demande sociale en matière de santé et de soins. Une augmentation des dépenses dans ce domaine ne pourra guère être évitée, même si on ne doute pas que la mise en œuvre des promesses faites sous le coup de l’urgence et de la nécessité absolue de contenir la colère des soignants usera de tous les stratagèmes possibles pour privilégier, plutôt que l’indispensable augmentation des moyens et des postes, les mêmes mesures de réorganisation et de rationalisation qui ont conduit aux défaillances et aux pénuries révélées par la crise du coronavirus.

De manière générale, ce qui se dessine est tout à fait ambivalent. Il n’y a aucune dynamique unilatérale, mais des tendances éminemment contradictoires. D’un côté, on peut anticiper quelques réajustements au sein des dynamiques continuées de l’économie globalisée (avec une accentuation de ses faiblesses, et notamment de son déficit de croissance et de son colossal surendettement), mais aussi une accentuation des pulsions autoritaires et liberticides, avec un nouveau tour de vis dans la généralisation de l’état d’exception et l’amplification des techniques de contrôle et de surveillance. Mais tout ceci ne peut pas être dissocié d’une autre tendance, déjà présente antérieurement et qui devrait être accentuée encore par la crise du coronavirus : un puissant mouvement de délégitimation à la fois des élites dirigeantes et des politiques néolibérales qu’elles appliquent [41]. Trois dimensions se rejoignent ici : une perte de crédibilité des gouvernants et une insatisfaction croissante à l’égard d’une démocratie représentative à bout de souffle (les causes profondes de ces processus étant très directement liées à la subordination structurelle des États vis-à-vis des forces de l’économie transnationalisée [42]) ; un degré d’accentuation des inégalités sociales qui les rend désormais de plus en plus inacceptables ; et, enfin, la conscience devenue aiguë, surtout parmi les plus jeunes générations, des dégâts écologiques induits par le productivisme capitaliste. Au-delà des caractéristiques et des motivations spécifiques de chacun d’entre eux, les soulèvements planétaires des deux années écoulées témoignent de l’ampleur de la délégitimation des élites et des politiques néolibérales. Après quatre décennies de toute-puissance de la « pensée unique » néolibérale, celle-ci accumule désormais les déconvenues et les déroutes, au moins sur le plan idéologique. C’est là un fait majeur, qui détermine sans doute très largement les agissements des gouvernants, qui se savent menacés d’être balayés, soit par quelque vague populiste, soit par de véritables soulèvements populaires.

Il est permis de penser que la crise du coronavirus, dans son pendant et son après, ne peut que conforter cette tendance. Elle apporte en effet les éléments d’une condamnation sans appel des politiques néolibérales appliquées au secteur de la santé, dès lors qu’elles sont la cause directe d’un manque de moyens et d’une impréparation dont la dimension criminelle est apparue aux yeux de tous. A l’inverse, s’est fait jour un immense besoin de services publics, afin de répondre aux exigences de soin, de solidarité et de protection des plus vulnérables. Par ailleurs, les niveaux d’inégalités engendrés par des décennies de néolibéralisme sont apparus avec plus de violence encore au prisme des situations créées par la crise sanitaire : c’est tout particulièrement le cas pour des classes populaires contraintes à travailler pour des salaires devenus doublement indécents, au regard des risques encourus et des morts au champ du labeur, mais aussi du caractère de haute nécessité soudainement reconnue à des tâches jadis méprisées ou mal considérées. En outre, il n’est pas exclu que l’urgence absolue de la crise sanitaire donne plus de consistance sensible à la menace du réchauffement climatique, cette « urgence lente » mais plus redoutable encore que le Covid-19. Enfin, la gestion gouvernementale de la crise du coronavirus a de quoi convaincre du caractère mensonger de la supposée nécessité de l’austérité budgétaire et de l’impérieuse soumission aux contraintes de la concurrence mondiale : en quelques jours, les gouvernements ont aligné des centaines, voire des milliers de milliards pour soutenir l’économie, montrant ainsi que, face à un danger jugé sérieux, ils pouvaient agir sans plus aucun souci comptable (« whatever it takes »). Il n’y a aucune raison de penser que, dans le monde de l’Économie, des sommes comparables puissent être mobilisées pour faire face aux dangers moins tangibles et plus lointains du réchauffement climatique, mais cette différence sera de plus en plus difficile à justifier face à la montée des préoccupations écologiques.

En résumé, l’accentuation du mouvement de délégitimation des gouvernants et des politiques néolibérales est plus que probable. Mais cela ne revient en aucun cas à prédire la fin du néolibéralisme, ni même à affirmer que la crise du coronavirus offrira un terrain propice à un regain des politiques keynesiennes, par exemple sous la forme du Green New Deal cher à l’aile gauche du Parti démocrate aux États-Unis. Il s’agit plutôt de souligner la double tendance à la fois à la délégitimation croissante des politiques néolibérales et à la poursuite de celles-ci, dès lors qu’elles correspondent aux logiques structurelles d’un capitalisme globalisé et financiarisé. La résultante de ces deux mouvements implique une tension de plus en plus explosive avec, d’une côté, l’imposition des politiques requises par les forces dominantes du monde de l’Économie, si besoin par des moyens de plus en plus autoritaires, et de l’autre, un caractère mal assuré de la domination et une probabilité croissante d’explosions sociales. Le renforcement des techniques de contrôle et de répression, désormais menées au nom de la santé et de la protection de la vie, pourra certes s’employer à contrecarrer ces risques ; mais il ne les fera pas disparaître. Il se peut même que ce renforcement ne soit dû qu’à ce risque, qu’au demeurant il peut aggraver en tentant de le circonscrire. La résolution d’une telle tension est hautement incertaine. C’est tout l’enjeu des luttes en cours, tant du point de vue de la domination que de celles et ceux qui la récusent.

C’est dans ce contexte qu’on peut tenter de repérer quelques opportunités de faire croître des possibles déjà à l’œuvre. On s’en tiendra à quelques notes télégraphiques, dans l’attente d’élaborations collectives en cours et à venir.

— « Vous ne confinerez pas notre colère ». La colère, pour l’heure contenue, déborde déjà. Colère face au caractère criminel de l’action des gouvernants qui ont soumis l’hôpital public à des cures d’austérité répétées et sont restés sourds aux revendications insistantes des soignants. Colère suscitée par l’impréparation face au risque épidémique (démantèlement de l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires, qui avait pourtant été créé en 2007 ; incapacité à reconstituer des stocks de masques et de tests à l’approche de la pandémie, etc.). Colère face à l’absence de moyens et d’organisation permettant de contenir la propagation du virus dans les Ehpad. Combien de contaminations et de décès chez les médecins et les soignants, en ville ou à l’hôpital, « partis au front sans équipement » ? Combien de contaminations et de décès parmi les candidats aux municipales et les assesseurs des bureaux de vote, le 15 mars dernier ? Combien de contaminations et de décès provoqués par des contrôles de police effectués sans protection et sans ménagement ? Combien de contaminations et de décès chez les caissières et employés des supermarchés, obligé.e.s de travailler sans protection adaptée ? Dans les usines, les transports, les entrepôts d’Amazon ou parmi les livreurs à domicile ? Les motifs de colère noire ne manquent pas. Certains médecins en appellent à « l’insurrection générale de tous les professionnels de santé » [43]. D’autres entreprennent de traduire en justice les membres du gouvernement. Les actions à venir sont légions. Sous la contention du confinement, gronde une déferlante de colère. Une colère qui n’a rien d’aveugle et qui, au contraire, s’emploie à dévoiler ce que les gouvernants tentent de masquer. Une juste colère, une digne rage, comme disent les zapatistes. De quoi, peut-être, raviver la flamme de la révolte des Gilets Jaunes. Du moins a-t-on quelques raisons d’envisager une giletjaunisation de la sortie du confinement – malgré les tours de vis que le gouvernement se prépare, pour cela même, à donner.

— « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste », disait Gébé. La version Covid-19 de L’an 01, c’est plutôt : ils arrêtent tout, c’est pas vraiment gai, mais au moins on peut réfléchir. Certes, le loisir de la grande introspection et de l’examen de conscience n’est pas également partagé. Il concerne en premier lieu les classes moyennes et aisées, confortablement confinées ; pour d’autres, au contraire, la charge de travail est plus forte encore qu’à l’accoutumée, les conditions de survie plus précaires et les inquiétudes du quotidien plus pressantes. Il n’empêche : les rythmes imposés par la machinerie économique se sont largement desserrés ; la pression accélérationiste et immédiatiste s’est relâchée. En France, huit millions de salariés sont au chômage partiel et reçoivent une part notable de leur revenu sans travailler. Beaucoup de temps libéré, même si les conditions fixent de draconiennes limites à son usage. Il reste que l’expérience d’une existence sur laquelle les contraintes du travail s’atténuent sont autant de portes entr’ouvertes vers des possibles que les routines d’un quotidien hyper-saturé d’activités ne laissaient pas même apercevoir. Si le manque de temps est l’une des principales pathologies de l’homo œconomicus, le confinement crée la situation inverse d’une énorme disponibilité de temps, même si, le plus souvent, on ne sait pas bien à quoi d’autre l’occuper qu’à tapoter frénétiquement sur son portable ou à augmenter l’audience des chaînes d’information. Pourtant, malgré toutes ces limites, la conjonction de la colère contre un état de fait de plus en plus discrédité et d’une rupture de temporalité qui ébranle les habitudes les mieux ancrées est porteuse d’un potentiel non négligeable de critiques, de remises en cause et, peut-être, d’ouverture à de multiples et infimes bifurcations. La crise du coronavirus peut aider à voir un peu mieux ce dont nous ne voulons plus et, peut-être aussi, ce que pourrait être un monde où l’on produirait moins, où l’on travaillerait moins, où l’on polluerait moins, où l’on serait moins pressés. Ce contexte de crise, dans lequel de surcroît la question de la mort est moins occultée qu’à l’habitude, donne une place singulière à des questions telles que : qu’est-ce qui est vraiment important ? A quoi tenons-nous véritablement ? C’est sans doute l’un des ferments potentiellement créatifs de la situation présente.

— Mettre l’économie à l’arrêt : beaucoup en rêvait, le virus l’a fait ! A partir de là, il est logique de prétendre récuser tout redémarrage et toute forme de retour à la normale. Reste à avoir les moyens de s’y opposer concrètement. Mais du moins doit-on souligner que la crise du coronavirus offre comme une expérimentation grandeur nature d’un blocage généralisé de l’économie (35% de l’activité globale et 44% de l’activité industrielle). Certes, il s’agit en partie d’un auto-blocage, mais il ne faut pas négliger l’impact du recours massif au droit de retrait, à d’autres formes de pression de la part des salariés, et même à la grève, en Italie par exemple mais aussi ailleurs. L’hypothèse d’une pratique généralisée du blocage, touchant à la fois la circulation, la production, la consommation, la reproduction sociale, l’aménagement des territoires, qui avait déjà été réactivée par le mouvement des Gilets Jaunes pourrait s’en trouver renforcée. L’épisode actuel d’auto-blocage de l’économie sous contrainte sanitaire pourrait ainsi permettre de faire mieux apparaître les secteurs productifs peu utiles et très nuisibles dont le blocage durable, voire l’élimination, n’entraînerait guère de conséquences néfastes et serait au contraire très bénéfique pour atténuer les causalités des futures catastrophes annoncées.

— Les pratiques d’entraide et d’auto-organisation n’ont pas attendu la crise du coronavirus pour (ré)émerger et apparaître comme la base concrète de mondes désirables et à nouveau habitables. Mais les conditions d’existence imposées par la pandémie et les mesures prises d’en haut pour l’endiguer ne peuvent qu’en accentuer le besoin et la pertinence [44]. L’expérience de l’épidémie fait apparaître, en premier lieu, la nécessité de pratiques auto-organisées du soin : des maisons de santé autonomes, un réseau de compétences partagées ou tout autre mode d’organisation envisageable dans ce domaine auraient permis, comme ont pu le faire les zapatistes, de faire émerger collectivement les mesures sanitaires nécessaires pour affronter l’épidémie, plutôt que de laisser à l’État le plaisir de nous les imposer de façon coercitive. La situation créée par la pandémie pose aussi, avec une acuité qui a cessé de n’être que théorique, la question de l’auto-production, notamment alimentaire, et des réseaux d’approvisionnement auto-organisés, qui s’avèrent cruciaux sous la menace latente de pénuries, en premier lieu dans les villes. Enfin, le tissu renforcé des pratiques d’entraide et d’auto-organisation devrait conduire assez logiquement à amplifier le désir de faire émerger des formes d’auto-gouvernement communal, permettant aux collectifs d’habitants de prendre par eux-mêmes les décisions découlant de choix de vie auto-déterminés.

* * *

Le coronavirus peut être considéré comme un révélateur et un amplificateur de tendances déjà présentes auparavant. Il ne saurait être à lui seul l’opérateur d’un basculement ou d’un retournement historique radical ; il n’est pas le Messie qui condamne à l’effondrement final une civilisation pervertie. Néanmoins, la crise provoquée par le SARS-CoV-2 est un véritable événement qui a obligé les gouvernants de la planète à inverser provisoirement les hiérarchies du monde de l’Économie, pour en assurer durablement la reproduction. En nous plongeant pour la première fois à une telle échelle et avec des effets aussi palpables dans le type de catastrophes caractéristiques du siècle à venir, le virus joue aussi comme un accélérateur du temps historique. En cela, quand bien même la crise immédiate est sanitaire et non climatique, elle nous fait éprouver déjà combien est exorbitant le coût du Capitalocène. Elle rend tangible ce qui se profile à l’horizon – même s’il faut d’autant moins en attendre des effets immédiats que la lecture naturalisante de l’épidémie risque fort de l’emporter.

Dire que le coronavirus ne fait qu’amplifier les tendances déjà présentes antérieurement ne signifie en aucun cas que tout reprendra son cours comme avant. Accentuer les tendances déjà présentes, et en particulier renforcer les antagonismes et les tensions résultant de ces tendances, cela crée, dans une situation chaotique où prévaut une extrême instabilité, une plus grande ouverture des possibles. En même temps qu’elle amplifie les tendances antérieures, la crise du coronavirus ouvre donc des opportunités en partie nouvelles. Les rythmes ont été chahutés ; bien des certitudes ont été ébranlées ; des équilibres ont été modifiés et des interdits levés, au moins provisoirement. Les possibles d’avant deviennent un peu plus possibles qu’avant. Bien sûr, cela vaut tout autant pour le renforcement des formes de domination – qui pourraient bien ajouter à leur panoplie déjà fournie l’état d’exception sanitaire permanent – que pour toutes celles et ceux qui sont prêts à œuvrer sérieusement pour retrouver des mondes vivables, débarrassés de la tyrannie de l’Économie.

Paris (confiné), 12 avril 2020
[mise à jour, le 19 avril 2020]

Jérôme Baschet

 

[37François Gemenne souligne à quel point la crise du coronavirus est une mauvaise nouvelle pour la lutte contre le réchauffement climatique (https://plus.lesoir.be/290554/article/2020-03-28/pourquoi-la-crise-du-coronavirus-est-une-bombe-retardement-pour-le-climat).

[38https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/24/raphael-kempf-il-faut-denoncer-l-etat-d-urgence-sanitaire-pour-ce-qu-il-est-une-loi-scelerate_6034279_3232.html.

[39Voir la pratique du social ranking  : https://www.mediapart.fr/journal/international/180818/l-enfer-du-social-ranking-quand-votre-vie-depend-de-la-facon-dont-l-etat-vous-note?onglet=full.

[40Pour les antécédents du libéralisme autoritaire, Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018.

[41Un signe qui vaut ce qu’il vaut : à la question « le capitalisme tel qu’il existe aujourd’hui fait-il plus de mal que de bien à la planète ? », la réponse est positive à 56% (et à 69% en France ; elle n’est majoritairement négative que dans les pays suivants : États-Unis, Canada, Australie, Japon, Corée du Sud et Hong Kong) Il s’agit d’un sondage portant sur 34 000 personnes de 28 pays (baromètre de confiance Edelman publié à l’occasion du Forum Économique Mondial de Davos, en janvier 2020 ; https://www.edelman.com/trustbarometer).

[42Sur ce point, comme sur quelques autres aspects évoqués dans cette partie, je renvoie à Une juste colère. Interrompre la destruction du monde, Divergences, 2019 (pdf en accès libre : https://www.editionsdivergences.com/une-juste-colere-de-j-baschet-pdf/). Version espagnole accessible en ligne : http://comunizar.com.ar/una-digna-rabia-una-aproximacion-los-chalecos-amarillos-jerome-baschet/.

[43https://acta.zone/coronavirus-confinement-et-resistances-suivi-en-continu/.

[44https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/210320/face-la-pandemie-retournons-la-strategie-du-choc-en-deferlante-de-solidarite.

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