L'aurore

Par ces temps que nous font subir les despotes et devant ce dont ils nous menacent, ciels troubles ravivés avec hargne par ces tyrans pourtant repus du sang des populations, il nous souvient quelques vieilles paroles qui nous prévenaient du pire et, même, osaient nous annoncer le meilleur, ou l'inverse, ou réciproquement. Du bout des lèvres, qui remuent à peine. Mais durent !... L'Une de Nous.

Mésange sortant de la nuit © L'Une de Nous, 15 janvier 2020 Mésange sortant de la nuit © L'Une de Nous, 15 janvier 2020

Scène X

Électre, le mendiant, la femme Narsès, les Euménides. Elles ont juste l’âge et la taille d’Électre.

 

UN SERVITEUR. – Fuyez, vous autres, le palais brûle !

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – C’est la lueur qui manquait à Électre. Avec le jour et la vérité, l’incendie lui en fait trois.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Te voilà satisfaite, Électre ! La ville meurt !

ÉLECTRE. – Me voilà satisfaite. Depuis une minute, je sais qu’elle renaîtra.

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Ils renaîtront aussi, ceux qui s’égorgent dans les rues ? Les Corinthiens ont donné l’assaut, et massacrent.

ÉLECTRE. – S’ils sont innocents, ils renaîtront.

PREMIÈRE EUMÉNIDE. – Voilà où t’a mené l’orgueil, Électre ! Tu n’es plus rien ! Tu n’as plus rien !

ÉLECTRE. – J’ai ma conscience, j’ai Oreste, j’ai la justice, j’ai tout.

DEUXIÈME EUMÉNIDE. – Ta conscience ! Tu vas l’écouter, ta conscience, dans les petits matins qui se préparent. Sept ans tu n’as pu dormir à cause d’un crime que d’autres avaient commis. Désormais, c’est toi la coupable.

ÉLECTRE. – J’ai Oreste. J’ai la justice. J’ai tout.

TROISIÈME EUMÉNIDE. – Oreste ! Plus jamais tu ne reverras Oreste. Nous te quittons pour le cerner. Nous prenons ton âge et ta forme pour le poursuivre. Adieu. Nous ne le lâcherons plus, jusqu’à ce qu’il délire et se tue, maudissant sa sœur.

ÉLECTRE. – J’ai la justice. J’ai tout.

LA FEMME NARSÈS. – Que disent-elles ? Elles sont méchantes ! Où en sommes-nous, ma pauvre Électre, où en sommes-nous !

ÉLECTRE. – Où nous en sommes ?

LA FEMME NARSÈS. – Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE. – Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT. – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

(Giraudoux : Électre, 1937, dernière scène)

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