IL Y A DEUX ANS LES GILETS JAUNES

Tout d'abord pardon amies et amis lecteurs de reprendre cette histoire à la première personne ; cela ne durera que le temps d’un raccord…

Au printemps 2019, j’ai publié dans ce blog une série de billets sur le mouvement des gilets jaunes sous le titre Les gilets jaunes et la révolution. Au 23è je me suis arrêté. Pourquoi ? Le mouvement n’était pas terminé. Mais ma réflexion, si. Je me suis rendu compte alors que le décalage entre ce qui se passait et ce que je pensais n’était pas rattrapable. Pire : que ce que je pensais n’était pas recevable. Par le gouvernement, cela va sans dire, et ce n’était pas mon souci; mais par les gilets jaunes non plus, qui brassaient de plus en plus de monde, mais ne parvenaient pas à surmonter les contradictions dont ils étaient partis. Ou était-ce moi qui n’avais pas pris la bonne mesure de ce qu’ils étaient ?

Pourtant ces contradictions crevaient les yeux : entre les causes d’une révolte qui était largement partagée et les raisons que se donnaient les gilets jaunes; entre leurs aspirations et leurs objectifs proclamés ; entre ces objectifs et les moyens qu’ils employaient pour les atteindre ; entre les classes qu’ils brassaient, qui au bout de trois mois n'étaient plus les mêmes ; entre la place réelle de ces classes dans la société transitoire actuelle et leur positionnement imaginaire comme « peuple éternel » ; entre une pratique protestataire et une posture révolutionnaire…

Contradictions palpables dans leur langage, cette façon qu’ils avaient d’invoquer l’adversaire comme de front à front sur un champ de bataille fantasmé. Pour lui demander : « Rendez-nous les clés. » Pas pour lui lancer : « Tirez les premiers ! »

L’affrontement avec la police faisant illusion, ils ne voyaient pas qu’ils se battaient contre une chimère et que leurs manifestations tenaient plus de l’exorcisme que de la révolution.

Contradictions « dialectiques » en somme, tablant sur des déplacements d’ambiguïtés, à partir du moment où, s’étant lancés dans la révolte comme on jette un pavé dans la mare, telle la Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf, les gilets jaunes se contemplaient au miroir de la Révolution.

De sorte qu’on pouvait se demander si la raison de leur incapacité, non seulement à hausser leur mouvement au-dessus d’un certain niveau, mais à atteindre quelque objectif que ce soit, n’était pas tant due à la force supérieure de l’adversaire qu’à leurs propres contradictions, qui se ramenaient à une seule : l’impossibilité pour les gilets jaunes de se reconnaître pour ce qu’ils étaient, faute d’avoir clairement identifié leur adversaire ; faute par conséquent de l’avoir débusqué.

Faute surtout d’avoir repensé la Révolution, en la prenant pour autre chose qu’une recette toute faite - bonne à resservir inchangée de siècle en siècle - pour faire tomber des têtes ou renverser une classe et la remplacer par une autre, mais comme le retour d’une société à son principe.

Avec le recul que cela impliquait.

Ce recul, non moins que l’adversaire, était hors de portée des gilets jaunes, incapables de comprendre que la violence fondamentale de la révolution n’est pas celle qui oppose une classe à une autre, mais celle qui les implique toutes dans la même complicité dans l’abus du monde.

Et incapables de le comprendre, non par débilité mentale ou manque d’éducation, mais par engluement dans leur civilisation.

Comme si cet abus était normal

Dès lors, un regard porté sur les gilets jaunes à partir de l’idée de Révolution, dont l’image leur servait de plus en plus d’étendard, ne risquait-il pas de tourner à la critique de leurs dérobades ?

 Eyquem

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