Tigres de colères et chevaux de l'instruction

Ce n’est qu’en bouleversant les impératifs temps-espace social que peuvent être imaginés de nouveaux rapports et de nouveaux environnements... On ne désire que sur la base de ce qu’on connaît. Les désirs ne peuvent changer que lorsque change la vie qui les fait naître. Clairement, l’insurrection contre les temps et les lieux du pouvoir est une nécessité matérielle et en même temps psychologique.

« Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux de l’instruction ».
(W. Blake)

À couteaux tirés © Chimères éditions À couteaux tirés © Chimères éditions

Bakounine disait que les révolutions sont faites de trois quarts de fantaisie et d’un quart de réalité.

Ce qui importe est de comprendre d’où naît la fantaisie qui fait éclater la révolte généralisée. Le déchaînement de toutes les mauvaises passions, comme disait le révolutionnaire russe, est la force irrésistible de la transformation. Bien que tout cela puisse faire sourire les résignés ou les froids analystes des mouvements historiques du Capital, on pourrait dire – si un tel jargon n’était pas indigeste pour nous – qu’une telle idée de la révolution est extrêmement moderne.

Mauvaises, les passions le sont parce que prisonnières, étouffées par une normalité qui est le plus froid des monstres glacés. Mais elles sont aussi mauvaises parce que la volonté de vie, plutôt que de disparaître sous le poids des devoirs et des masques, se transforme en son contraire. Contrainte par les performances quotidiennes, la vie se renie et réapparaît sous la figure du serf ; à la recherche désespérée d’espace, elle devient présence onirique, contraction physique, tic nerveux, violence idiote et grégaire.

Le caractère insupportable des conditions de vie actuelles n’est-il pas mis en évidence par la diffusion massive d'antidépresseurs, cette nouvelle intervention de l’État social ?

La domination administre partout la captivité, prétendant la justifier par ce qui est à l’inverse son produit, la méchanceté.

L’insurrection affronte toutes les deux.

S’il ne veut pas enfermer lui-même et les autres, tout individu qui se bat pour la démolition de l’édifice social actuel ne peut cacher que la subversion est un jeu de forces sauvages et barbares. L’un les nommait Cosaques, un autre la canaille, en pratique ce sont tous les individus auxquels la paix sociale n’a pas ôté leur colère.

(Extrait du 3e chapitre de À couteaux tirés avec l’Existant, ses défenseurs et ses faux critiques, traduit de l’italien Ai ferri corti con l’esistente, i suoi difensori e i suoi falsi critici, ed. NN, Pont St Martin-AO/Catania, mei 1998, 40p. Première parution francophone : À couteaux tirés avec l’Existant, ses défenseurs et ses faux critiques, éd. Mutines Séditions, co-édité avec Typemachine (Gand, Belgique), 112 pages, octobre 2007. Chimères Éditions, décembre 2014 – janvier 2018)
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