Les gilets jaunes et la révolution 21

Grâce aux gilets jaunes, on a vu apparaître au grand jour ce qui se fait ordinairement dans les gouvernements en coulisse. Une certaine impatience a fait prendre ces agissements pour une dérive. On s'est cru alors en situation d'exception.

Le peuple et l’état

S’agissant, non d’instaurer une société nouvelle ou de réaliser une utopie (société sans classes ou sans état par exemple) mais de revenir à une situation considérée comme « normale » (situation pré-existante et qui prévalait encore il n’y a pas si longtemps), ce rétablissement devait pouvoir se faire sans révolution.

Jusqu’à la deuxième semaine, le mouvement n’allait pas vers quelque chose de nouveau. Il n’allait pas en avant, vers l’inconnu, à l’aventure, mais en arrière, pour revenir à un état antérieur. Peut-être pas comme à un état idéal, en tout cas comme à un moindre mal. Il s’agissait de rétablir ce qui existait avant. Telle était la dimension conservatrice – « réactionnaire », « restauratrice » – inconsciente du mouvement. Elle répondait à un sentiment qui avait commencé à se propager depuis le tournant du siècle, qu’on était entrés dans un temps de régression. Donc revenir en arrière était comme aller vers une amélioration.

Jusqu’aux débordements de violence policière, il n’était pas question de révolution. En aucune façon. Il ne s’agissait pas de changer de régime. Et il ne s’agissait pas non plus de renverser le gouvernement, même si on le proclamait haut et fort : on disait encore, à ce stade, beaucoup plus qu’on ne pouvait faire. – Il ne manquait d’ailleurs pas d’automatismes répétitifs dans cette pléthore, et dans ces répétitions, de faux semblants. C’est souvent le cas dans les événements qui sortent de l’ordinaire ; c’est par l’histoire ordinairement qu’ils s’éclairent. Ils s’y trouvent grandis, à défaut de se voir plus nettement ; magnifiés, comme soustraits à leur cours incertain par un courant jadis fort, ce qui leur permet de se sublimer tout en se dissimulant à eux-mêmes ce qu’il peut y avoir de flou dans leur contenu : processions d’icônes historiques, rhabillage des morts.

Il ne s’agissait pas davantage de transformer la société – et encore moins le monde. Témoin le slogan maussade opposant les « fins de mois » à « la fin du monde ». Il ne s’agissait au départ que de taxes – cause historique de maint soulèvement assurément ; puis il s’est agi, par une suite d’actions et de réactions, de revenir à une « normalité » définie par une répartition équitables des contributions, un pouvoir d’achat soutenable, des salaires conséquents et ce qu’on a commencé aussi à appeler « un rétablissement (ou un sauvetage) de la démocratie », comme si c’était de cela qu’il s’agissait au fond, comme si c’était le fond du problème, par la conscience revigorée dans l’action qu’elle ne fonctionnait plus, elle non plus, « normalement », qu’elle était compromise, attendu que la démocratie ne consiste pas seulement pour les citoyens à élire périodiquement des représentants qui les oublieront, mais aussi en l’obligation pour ceux-ci de tenir leurs promesses – sauf que ce n’est pas garanti par la constitution (cf. l’article 27 évoqué précédemment) – ; en tout état de cause, d'être assez intègres pour ne pas, une fois élus, retourner leur veste, et de rester imperméables à la corruption. 

D’où nouveau chantier de réflexion. Quitte à se rappeler aussi que la démocratie comme on l’entend aujourd’hui exigerait pour être effective une vigilance que ses partisans n’observent pas toujours avec rigueur. C’est, à vrai dire, pour les citoyens, le régime le plus exigeant du monde. Au moindre défaut d’attention, tout risque de partir en vrille… Donc dispositifs de contrôle, etc.

Dans cette situation non exempte d’équivoques où pouvaient encore se plaider des incertitudes, il ne s’agissait donc pas de faire tomber le gouvernement : le faire plier, l’infléchir sans doute, le « convaincre » éventuellement, mais pas l’abattre. Ni même, d’ailleurs, remettre en question son mode de désignation. (Qui ne parlait alors, qui ne parle encore du gouvernement comme s’il était élu, en oubliant que les ministres sont choisis par le président à sa discrétion, quand ils ne lui sont pas imposés par plus puissant que lui?) Lui faire sentir qu’on existait en exerçant sur lui la pression qui faisait défaut au parlement pour le ramener au bon usage de son régime légal, le freiner dans son dévoiement et remettre l’état au service de la nation. Rectifier, en somme, une dérive, comme si l’état, mal piloté, avait dévié de sa trajectoire normale depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron.

Pour cela, il fallait trouver la bonne mesure entre se faire entendre et se faire bien comprendre, entre demander et imposer des exigences. (Ou entre « attendre » et « faire advenir », pour reprendre l’opposition implicite dans le document évoqué dans le billet 10, qui ne parle ni de revendications ni d’exigences, mais d’« attentes ».) Il n’aurait fallu envisager de renverser le gouvernement que si celui-ci avait prétendu faire prévaloir des principes contraires à ceux qui fondaient son pouvoir légitime.

Conflit de légitimités

C’est là que la partie risquait de devenait difficile pour le gouvernement, étant donné ce qu’il était réellement – chose qui, quant à lui, ne faisait aucun doute, mais qui pouvait encore abuser une partie de l’opinion. Mais la difficulté n’était pas moindre pour les gilets jaunes, de le faire céder sur un position-clé : pas seulement obtenir des promesses sur un point de détail, une taxe entre autres choses, mais le déloger d’une position stratégique, ce qui pouvait – et devait sans doute – impliquer d’agir sur la force qui lui avait permis de s’avancer jusqu’à cette position.

L’objectif n’était plus alors seulement une taxe, et ce n’était pas non plus « la clé du système », quelle qu’elle soi. Il ne s’agissait pas encore d’en comprendre toute l’organisation. En tout cas, quant à sa façon d’avancer jusqu’à une position hasardée, de ne pas manquer de relever le pas de trop – l’erreur éventuelle – , et du coup, dans la manœuvre ou le système, peut-être, le ou un point faible – qui se situait quelque part entre la légitimité et une légalité dont on ne voyait pas encore bien clairement qu’elle était en plein déménagement...

Quoi qu’il en soit, il ne suffisait pas d’incriminer le gouvernement au nom de principes théoriques, ni de retourner à Macron l’évidence, assumée et revendiquée par lui depuis son dévoilement, qu’il était « le président des riches » (et même, plus précisément, comme Hollande s’était plu à le souligner, « des super-riches ») en enfonçant le clou, pour le faire céder. Dès lors qu’un combat était engagé, qu’il y avait occupation de rues, on ne négociait plus, on entrait dans un rapport de forces, la parole ne suffisait plus.

On ne pouvait plus se contenter de dénoncer, de revendiquer, ni même d’affirmer des exigences. Les choses ne se jouaient plus au niveau des mots, des pancartes et des slogans. On avait beau invoquer l’histoire, sans bien la distinguer du mythe, on n’était pas au théâtre ni dans un film. Il allait maintenant falloir proportionner l’énoncé de ses exigences à la capacité de les imposer. C’est-à-dire qu’il allait falloir disposer d’une force correspondant à la légitimité que l’on pensait être de son côté...

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