Non, ne me demandez pas de chanter confiné !

« Non ne me demandez pas de saluer les archers du roi » (chanson d'Albert Santoni, sur la musique d'A. Pontin, 1961)

Un message circule sur les réseaux sociaux :

« Tout le monde à sa fenêtre ou son balcon à 20h pour applaudir le personnel hospitalier. Tous les soirs à 20h pile. Passe le message à tes voisin·e·s ! On ne sera que quelques un·e·s ce soir mais petit à petit cela va se répandre. »

Hymne national et drapeau national : Merci qui ? © L'Italie confinée chante Hymne national et drapeau national : Merci qui ? © L'Italie confinée chante

Non, non, non, je ne peux pas, je ne peux ni chanter ni rire ou danser, même en pensant tout le grand bien que je pense pourtant très sincèrement du personnel hospitalier.

Non, je ne peux manifester quelque plaisir qui soit quand nos gouvernements successifs ont depuis au moins trente ans cassé progressivement les services publics en général et l'hôpital en particulier.

Je ne peux jouer à la personne « libre malgré tout » quand les autorités et leurs services de communications réussissent le tour de force de nous enfermer chez soi (même... « pour notre bien » – sic ! la belle affaire ! qui avalise la pénurie de lits et d'hôpitaux civils)*.

Je ne peux penser à quoi que ce soit qui serait d'ordre festif, ou tout ce qu'on rubrique sous le terme de jeux ou de plaisirs, d'art et de culture, quand nous nous retrouvons des millions soit à travailler la peur au ventre soit n'être autorisé.e.s à sortir que sous la surveillance de la force publique et pour le seul profit de la grande distribution, de la Française des Jeux et du tabac et des stations d'essence.

Impossible de me plier à ces raisons, elles ne sont pas miennes !

Je ne peux pas considérer le drapeau ou l'hymne autrement que comme les symboles des pouvoirs d'États qui se moquent de leurs populations, les enferment et les livrent à des services désormais délabrés ou militaro-policiers. Non non non non et non, impossible, je ne peux pas, je ne leur ferai pas ce plaisir, à ceux qui nous gouvernent, qu'ils puissent se dire que nous acceptons avec philosophie leurs désastreuses décisions.

Je me sens trop humilié de devoir accepter de fait la destruction du service public et d'avaliser la suppression des lits d'hôpitaux

On me dira que chanter, cela dope le système immunitaire, comme le rire ;) et que ça c'est biologique !!... Oui, on peut toujours le dire. Je n'en crois rien. Je suis sûr et certain que si l'on peut constater tous les jours qu'il existe effectivement de très nombreuses personnes aussi capables de hurler avec les loups que de chanter et danser tout autant sur du fumier, moi, ça n'entre pas dans ma nature, ça n'entre pas dans mon éducation, ça n'entre pas dans mon expérience. Ni dans mes goûts ni dans mes valeurs.

Chanter sous les chaînes, c'est toujours supporter des chaînes.

On m'a dit aussi que tant que l'on attend quelque chose des gouvernants, on perd... d'ailleurs dès qu'on « attend » tout court... on perd. Et c'est juste, oui, un juste droit ne se réclame pas, il se prend. On me dit en plus que les gens qui chantent n'attendent pas, qu'ils font, qu'ils sont dans le faire, dans l'action... car la liberté est intérieure, me dit-on aussi, qu'elle est intime, qu'elle vient de notre liberté de conscience, de notre autonomie de pensée... ne rien attendre de qui que ce soit.... c'est ça le libre arbitre...

Je suis d'accord sur le principe, en théorie, mais voilà, je ne peux pas. On me dit que chanter serait de l'action, c'est une façon de voir (ou d'entendre), soit ; seulement, en toute sincérité, réflexion faite, pour moi, tant que les décideurs continuent et continueront de décider en nous imposant leurs lois iniques, je ne peux pas me mentir à moi-même, je ne peux pas appeler de l'action ce qui ne se réduit en termes de résultats qu'en simples agitations. Qu'en vaines agitations. Sans aucun résultat tangible. Qu'importe le joli mot de NO PASARAN quand les nationalistes passent et quand ils éliminent sans pitié leurs opposants.

Liberté, liberté chéri-i-e !

Je sais parce que j'en ai croisées qu'il y a des mères démolies à vie parce qu'un jour elles ont été obligées de dire où se planquait le maquis du mari, elles l'ont fait sous la contrainte, pour ne pas voir noyés leurs enfants par les milices tortionnaires. Comment elles vivent avec ça sur la conscience, ces personnes ?... Nous sommes entouré.e.s de personnes qui ont vécu des horreurs sans pareilles, qui ont cédé aux passeurs, aux racketteurs, aux violeurs, aux flics, aux indics, aux proxénètes, aux trafiquants... Allez donc leur dire que la liberté est intérieure ?

Moi, rien que de me souvenir ce que mes parents et grands-parents me racontaient des horreurs des populations vaincues, torturées, déplacées, exilées, violées, prostituées, mutilées, rien que de me souvenir de ça, et de savoir que ça continue aujourd'hui à quelques kilomètres des logements où nous sommes confiné.e.s, je me sentirais sali si je chantais avec un monde où les dictateurs continuent de vivre, et de vivre sacrément bien, dans le luxe et le raffinement, avec un sommeil tranquille. Pendant que nos pays trafiquent leurs armes avec d'autres tortionnaires, je n'oublie pas, impossible. Impossible. Le rire ni le chant ne me viennent à la bouche, ils m'étoufferaient des sanglots qui me montent à la gorge plutôt. Le spectre des gens abandonnés et dont les cauchemars ont peuplé leurs existences autour de moi, les Soudanais, les Chiliens, les Algériens, les Syriens, les Yéménites, les Saoudiens, les Sahraouis, les Palestiniens, non, je ne peux pas chanter, pardon. Je ne partage pas cet optimisme béat, peut-être même béotien, pardon, cette attitude a le don de me réduire à l'état de traître, l'état de celui qui tuerait pour une seconde fois la mémoire des malheureux.

Le supplice et la catharsis

Ses compagnons d'infortune ont chanté avec lui quand ses tortionnaires ont coupé les mains de Victor Jara en septembre 1973. J'entends très bien, oui, et c'est incontestablement un moment intense, très fort et grandi de reprise sur soi, sur sa peur et pour la dignité face aux forces des dictatures en place. Encore une fois, je ne discute pas les motivations, affichées ou non, sincères ou non, des gens qui ont l'audace ou le courage de chanter dans l'adversité, qui peuvent danser et même, dans un contexte moins tragique, qui arrivent à faire la fête.
Je leur pose tout de même à tous et à toutes la question :
« À part l'exutoire, à part vous consoler, à part vous faire du bien, ce que je ne discute pas, qu'est-ce que ça change donc réellement, dans les faits d'avoir ou non chanté ?... en quoi la politique de nos gouvernements a-t-elle été infléchie ? »

Tant qu'on fera l'impasse de la réponse honnête à cette question, les pouvoirs autoritaires auront de beaux jours, de belles années, de belles décennies, de beaux siècles, de beaux millénaires devant eux. Il faut arrêter de se payer de mots, de se compter complaisamment – de se faire “plaisir”, et il nous faut surtout (avant tout) penser aux résultats réels qu'on veut obtenir :
– adoucir la dure réalité infligée par ceux d'en face, qui nous obligent à dépendre de leurs ordres et nous interdisent toute autonomie ?
– ou bien au contraire en finir une fois pour toutes avec les diktats de ceux qui nous ont plongé.e.s dans la catastrophe ?

Jean-Jacques M’µ

* Je ne suis pas un enfant, je suis tout à fait responsable et soucieux de mon entourage, je connais et pratique les consignes sanitaires surtout depuis que j'ai entendu dire qu'au Japon la courbe de contamination avait été baissée seulement avec un comportement collectif hygiéniste, chacun, chacune s'étant confectionné son masque et le quittant sans toucher aux parties souillées, et le lavant au savon, se lavant également durant trois minutes au moins les mains, y compris sous les ongles plusieurs fois par jour)

 

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