Les gilets jaunes et la révolution 22

La violence étant la poursuite de la politique par d’autres moyens et la guerre étant « le moyen extrême » (Clausevitz), théoriquement la guerre apparaît comme la seule solution possible d’un conflit une fois que toutes les négociations ont échoué.

La parole est rompue, même la tentative de compromis par le rappel de dispositions constitutionnelles sur lesquelles on aurait cru pouvoir s’accorder a échoué. On passe à la violence organisée. C’est souvent ce que, dès le départ, l’un des protagonistes, ou les deux secrètement de concert sur le dos des peuples, visaient.

L’excès et l’équivoque

A partir du moment où un ensemble de décisions gouvernementales convergentes pouvaient être perçues comme une attaque en règle et ces attaques étaient illégitimes, comme l’est toute guerre non déclarée, la cohérence eut été de réagir de manière stratégique.

Les gilets jaunes n’ont rien négocié avec le gouvernement – ni personne d’autre à leur place – avant de passer aux actes. C’était l’apathie généralisée. Ils n’ont été ni prudents ni organisés. Impatients, bouillonnants, ils sont partis d’un point de détail dans une situation d’ensemble qu’ils n’ont guère analysée. Et il ne leur a été proposé aucun compromis institutionnel pour les calmer. Ils sont passés d’emblée à l’occupation d’espaces publics – quoique non sans l’avoir annoncé.

Était-ce une action? C’est toute l’équivoque.

En tout cas ce n’était pas un acte de guerre.

A partir des ronds-points, forts de leur capacité de bloquer en nombre la circulation (violence faite aux automobiliste, violence détournée, contestable, mal ciblée, bientôt heureusement corrigée par son inverse : neutraliser les radars et ouvrir les péages pour rétablir la liberté de circuler) plutôt que de s’en prendre au véritable adversaire, c’est-à-dire sans vraiment se battre, les gilets jaunes ont prétendu exiger comme s’ils étaient en position de force.

Or le nombre ne suffit pas. Et parce que l’action, malgré le nombre, n’était pas assez forte, d’autant moins qu’elle était détournée de ce qui aurait pu constituer un objectif stratégique (ou pour le dire plus clairement : parce qu’elle n’était pas une riposte à l’attaque subie sur le terrain de la lutte), le théâtre des mots, avec leur enflure et leur confusion, est revenu en force. On s’est installé dans la médiation et la médiatisation de la médiation et on y a pris position selon la tradition la plus éculée. Et des actes sans aucune portée autre que « symbolique » ont été prises pour une action.

Toutes ces contradictions peuvent être rapportées à deux « concepts » réciproques : immaturité politique et quelque chose de très français : « Pourvu qu’on ait l’ivresse... »

A cloche-pied

L’immaturité politique, au départ, était flagrante, comme elle l’est restée dans nombre de groupes locaux. A cet égard le mouvement des gilets jaunes offre un terrain d’observation intéressant sur les phénomènes de masse et sur l’époque. Pour cadrer le sujet, disons que ce n’est pas le moindre de ses paradoxes que le contraste entre son ampleur et son immaturité. Quel est le rapport entre les deux? Faut-il ne pas trop penser pour être nombreux à marcher du même pied? 

On comprend mieux le mouvement en observant sa démarche.

Il marche sur deux pieds – quoi de plus banal direz-vous. Sauf que cette banalité a pour particularité dans le cas visé que le second pied a rejoint le premier en cours de route. Jusque là le mouvement allait à cloche-pied. Il sautillait. Il n’est pas vain d’aborder un phénomène social comme un être mythique. Avec le recul, quand on se demandera : qu’est-ce qui s’est réellement passé? on pourrait en voir l’utilité.

Les gilets jaunes ne sont pas des Cyclopes (on se souvient du rôle décisif que ceux-ci ont joué dans la prise de pouvoir par Zeus sur Cronos  dans le mythe grec, cf billet 19). Ce sont des unijambistes qui sont devenus bipèdes à force de sautiller.

Le contraste entre les deux pieds des gilets jaunes est manifeste. Le gauche focalise toute l’attention médiatique. Tandis qu’il continue à sautiller, le droit procède à des avancées qui ne sont pas perçues du grand public.

Cette opposition se double d’une série d’autres, à commencer par la charge sociale portée par l’un et l’autre pied.

Sociologie d’une équivoque

Dans les six régions naturelles de la France correspondant aux bassins hydrographiques de la Garonne, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de la Meuse et du Rhône, aujourd'hui de moins en moins distinctes à force d'être uniformément déboisées et bétonnées, on trouve un mélange de gueules cassées, de sans emploi, d’intermittents, de chômeurs déclarés ou pas, d’invalides, de RSA, de salariés à moins de 900 euros par mois, d’endettés qui ne s’en sortiront pas (l’effet subprime?) et de retraités qui ont enfin fini de rembourser leurs emprunts à vie et n’ont rien de mieux à faire le week-end que de se retrouver entre copains aux ronds-points où ils trouvent une justification à leur existence, du point de vue militant un échec, du point de vue de leurs petits-enfants (le climat! – et la marée brune qui pointe à l’horizon!) une honte (avoir laissé faire ça!), mais certains avec une pension qui leur donne à la fois du temps libre à ne savoir qu'en faire et une bouffée de mauvaise conscience refoulée jusque là (certains touchent plus de 2000 euros par mois). – Bref des très pauvres, des moyennement pauvres et des presque riches, qui, outre l’exaspération devant la cupidité des banquiers doublée de la corruption des politiciens, un sentiment collectivement refoulé de culpabilité et une rage partagée face à une situation qui parait bloquée, ont en commun un cursus académique dont la brièveté les prive des outils nécessaires pour comprendre les système complexes (par exemple la dette), tout en les vouant à une consommation non-critique des prêts-à-penser médiatiques, qui les empêchent, eux, de s’élever, sauf dans leurs rêves, très au-dessus de leurs problèmes quotidiens.

Entre novembre 2018 et aujourd’hui, leur mouvement s’est augmenté de troupes plus véloces, ni totalement rurales ni totalement urbaines, plutôt nomades, relativement insaisissables, et surtout beaucoup plus jeunes. Ces « troupes » sont tout sauf immatures et intellectuellement limitées. Elles sont même très avancées dans leurs expériences alternatives et dans la culture d’une conscience écologico-politique altermondialisée. Leur boîte à outils est pointue, abondante et polymorphe. – Elles lisent! Mais on ne les voit guère aux ronds-poins. Elles tiennent des assemblées épisodiques et émettent des communiqués très formalisés. Des ronds-points, on regarde ces énergumènes – qui « savent parler » – comme la tête pensante – et l’avenir – du mouvement. Mais on n’en continue pas moins à fonctionner à coup de réactions viscérales aux provocations du gouvernement, sans progresser dans la compréhension de l’univers tout en se rassemblant entre vétérans regrettant, nouvelle avant-garde, que la population dans son ensemble « ne fasse pas comme eux », que tous « ne soient pas aussi consciente qu’eux », et en se plaignant d’être lâchés par les médias (tout en crachant sur eux) depuis les élections européennes (comme si la validation du mouvement avait dépendu d’elles...). Et en se donnant du coup comme nouvel objectif une « sensibilisation du public » – genre « regardez-nous: on est toujours là et on lâche rien ».

C’est bête, mais ça marche, parce que, sans avancer, ça dure, et que c’est cela, finalement, qui est le plus important : durer... C’est le principal objectif. Le peuple doit durer en s’assumant dans toutes ses composantes, quels que soient les lieux où l’avenir se pense, une fois bien compris que la résistance n’est pas un show télévisé. On peut donc s’attendre dans les semaines à venir à une recrudescence des manifestations symboliques...

Moyennant quoi, une ivresse compense l’analyse manquante dans les groupes locaux en poussant son défaut jusqu’à la romance. Cette ivresse consiste en un gonflement de l’illusion de puissance par la surestimation du pouvoir d’une légitimité bafouée.

C’est en somme le rouge après le bleu et le blanc. Sauf que ce rouge n’est que du jaune. Et le jaune n’est pas précisément la couleur de la grève souhaitée, mais plutôt traditionnellement, en France, la couleur de ceux qu’on réquisitionne pour la briser.

Alors, des bleus, les gilets jaunes ?

« Non seulement ils ne ne feront pas la révolution, mais à moins de passer rapidement à la vitesse suivante ils n’empêcheront pas l’inévitable d’arriver, commence-t-on ça-et-là à maugréer. En attendant, rien à craindre de l’autre côté du cordon policier... »

C’est un peu vrai. Les gilets jaunes croient en la force de la légitimité. Ils se croient forts parce que légitimes et légitimes parce que leur mouvement mobilise des classes populaires et que celles-ci sont les instances légitimatrices de la république dans une vision mythique de l’histoire issue de la Révolution de 1789. Cette croyance s’augmente du fait que ces classes ont manifesté en nombre avec persistance et que le nombre est à la fois la légitimité démocratique et par là, sensément, sa « force ». Légitimité d’autant « supérieure », donc plus forte symboliquement, que bafouée dans son opposition à la légitimité supposée moindre du gouvernement, du fait que Macron n’a été élu qu’avec un pourcentage ridiculement faible de voix – mais élu cependant – , que ses ministres n’ont par eux-mêmes aucune légitimité électorale – mais n’en gouvernent pas moins –, et qu’ensemble ils sabotent leur mince capital de légitimité par l’usage immodéré qu’ils font du capital de violence détenu par l’état. 

Reste que ce gouvernement dispose de la force armée et du monopole de pouvoir l’utiliser légalement, et que ce pouvoir est fondé sur une légitimité incontestable constitutionnellement, quelque faible électoralement qu’elle ait pu être pour Macron, et nulle pour son gouvernement.

Dans cette compétition de revendication de légitimité entre gilets jaunes et gouvernement, qui a commencé à se donner des airs de rapport de force, on a à faire en réalité à la mise en jeu d’une double faiblesse... 

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