Les gilets jaunes et la révolution 14

De la révolte à la résistance. Atteindre le plafond, c’est toucher la clé du système ; le crever serait renverser la relation de subordination.

Au point de fixation atteint par le mouvement au bout de huit semaines, il était temps de comprendre que la résistance ne consiste ni en demandes d’attention bienveillante, ni en occupations de ronds-points, ni en manifestations de rue, ni en déclarations, proclamations et revendications. Ni en affrontements avec la police.

Les demandes d’attention bienveillante sont des enfantillages, les manifestations de rue sont des rites racornis, les proclamations sont des anachronismes, et la police dans un État capitaliste n’a pas pour fonction de protéger la population, mais les intérêts de ceux qui la paient.

L’adversaire qu’on rencontre sur le terrain quand on va protester dans la rue sont les forces de police. Elles constituent précisément ce qu’une résistance organisée aurait pour premier souci d’éviter de rencontrer.

De toutes façons ce ne sont pas elles qui sont la clé du système. Elles ne sont que sa première ligne de défense.

Depuis l’accession de Macron à la tête de l’État elles sont infiltrées ostensiblement par la garde prétorienne d’un président devenu si impopulaire qu’il était obligé, dans les premières semaines, d’aller se terrer de planque en planque, puis, en janvier, de mettre en état de siège toutes les villes où il allait tenir son « Grand Débat » bidon. Ces forces régulières et irrégulières sont l’opposition armée qu’on rencontre sur le terrain quand on « va chercher » le président cracheur d’insultes.

Mais pourquoi aller le chercher ? Lui non plus n’est pas la clé du système. Il n’est que son exécutant. Le gouvernement français et l’internationale occulte qui le dirigent ont tout intérêt à fixer les mécontents sur cette première ligne de défense, qui retient leur mouvement dans un affrontement stérile. C’est pourquoi toute dramatisation de la violence policière sert les intérêts du gouvernement et de ses commanditaires. Elle épuise les forces des manifestants en les arrêtant sur un seuil d’escarmouches qui ne mènent à rien.

La fixation du mouvement sur l’affrontement avec la police est un piège « à rallonge » au demeurant, si l’on tient compte de l’auto-médiatisation de ces affrontements, où l’on voit brandir plus de iphones qu’on n’entend circuler de mots d’ordre utiles. Selfies en tête, sur la défensive, cette fusion narcissique collective focalisée sur le seul fait de l’affrontement victimisant en entraîne deux autres : une délation involontaire mais effective (Dettinger identifié par la vidéo où on le voit frapper le bouclier d’un crs) et l’enlisement judiciaire pour la défense des inculpés, qui prend beaucoup de temps et d’argent. Temps et argent qui seraient mieux employés en procès orientés sur des cibles plus offensives.

La découverte de l’ « anormalité » du régime politique actuel n’est qu’une conscience détournée de la situation réelle dans son ensemble. Révélée par la violence de la réaction gouvernementale, cette « anormalité » aurait dû être comprise pour ce qu’elle était dès le départ : un dispositif dans une stratégie globale, non seulement française, mais européenne et planétaire – ne fût-ce qu’en tirant la leçon du quinquennat précédent, où la « guerre », annoncée de façon fort théâtrale par le tribun auto-proclamé François Hollande, « contre la finance » (qualifié d’ « ennemi invisible »), avait tourné en eau de boudin.

Partir à la recherche de la normalité perdue pour changer le système, c’est se condamner à le remonter sans arriver à s’élever aux véritables causes, ou penser comme Zénon au mouvement d’une flèche d’une manière qui ne sert qu’à prouver qu’elle n’arrive jamais. La première conséquence qui en a été tiré, de pousser plus haut les revendications tout en continuant à jouer aux gilets jaunes, mettait le mouvement en porte-à-faux.

À partir de là, l’amplification de la mobilisation ne pouvait plus jouer en faveur du mouvement ; elle le faisait basculer dans une hyper-simulation, tout en remplissant les fichiers des renseignements généraux.

Qu’importe, après toutes les analyses sur le capitalisme d’État qu’on a pu lire depuis deux siècles, qu’il se trouve encore des gens pour demander : « Mais que veulent les gilets jaunes? »

Qu’importe, après toutes les mutilations qu’on a pu déplorer, qu’il se trouve encore des gens qui continuent à croire que la police est là pour les protéger.

Ces hébétés de la télé ne feront pas « bouger les choses ».

Il en va de même des “indignés”, à chaque nouveau tour de prestidigitation présidentielle, comme des dénonciateurs de la corruption. Après Chirac, Sarkozy, Cahuzac, Fillon, Balkany… en attendant les autres, tout se ramènerait à une question de corruption.

Ce qui n’est pas réfléchi ici est toujours la même chose. Incriminer des membres du gouvernement de corruption revient à dire que le système est bon et qu’il tournerait bien s’il était servi par des gens intègres. Mais comment se fait-il qu’un système qui est bon soit incapable de se prémunir contre la corruption?

La vraie question serait plutôt d’essayer de comprendre comment ce système génère la corruption comme sa conséquence inévitable. Comment la corruption en fait partie intrinsèquement, parce que ce qu’on appelle corruption n’est que la pratique ordinaire de la collusion du capital et de l’État, que tout le monde accepte tacitement en fermant les yeux comme sur un secret de famille ; comment ce qui, du côté de ceux qui sont lésés, est vu comme corruption, n’est rien d’autre que le mode d’emploi « incestueux » (et ordinaire) appliqué par ceux qui profitent du système mis en place par leurs congénères.

Ce genre de réflexion prête plus à conséquence que des indignations au coup par coup, car elle entraîne, par nécessité interne, une suite questions qui vont au fond du système. À commencer par celle-ci : « Quelles circonstances sont spécialement favorables à un développement sans frein de cette « corruption ordinaire », jusqu’à son bouclage en privilège de caste sans possibilité de retour en arrière ? »

Et notamment, parmi ces circonstances : la crédulité publique, la soumission toujours disponible et ses retournements aussi prévisibles que l’enthousiasme dans la démission, prouvant le pouvoir des nababs qui ont porté Macron à la présidence pour y être leur exécutant. La même crédulité démissionnaire et la même ferveur rancunière qui pourraient bien, le jour venu, consacrer une véritable répression...

 

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