Les gilets jaunes et la révolution 15

Réforme, résistance, coup d’État, révolution

Avant que l’installation de l’armée dans les villes ne rentre dans la sphère des choses ordinaires et que les manifestants ne soient traités comme des terroristes (à propos, où sont-ils passés ?... Que d’occasions manquées ! À croire que leurs commanditaires avaient d’autres chats à fouetter...), la position du gouvernement étant verrouillée et son mépris envers le peuple clairement revendiquée, il aurait fallu en tirer les conséquences, avec une compréhension sans faille de l’État macronien comme organe de gestion des intérêts des grands patrons, où le fragile équilibre ménageant les intérêts de classes antagonistes était rompu. 

Il aurait fallu procéder à une critique des protestations, des proclamations et de l’idéalisme petit-bourgeois qui prend les principes invoqués en préambule à la constitution pour argent comptant.

Il aurait fallu comprendre que le gouvernement ne se laisserait pas intimider par un mouvement de masse incohérent et qu’il ne pouvait être défait que par une force organisée au moins égale à la sienne.

Autrement dit, il aurait fallu procéder, pour le moins, à une double vérification.

La première : savoir qui on était. Les gilets jaunes sont-ils un mouvement réformiste ou un mouvement révolutionnaire ?

La seconde : qui est l’adversaire, quel est son plan, quels sont ses moyens d’action et de défense ?

On a beaucoup glosé sur la fluidité du mouvement et sa résistance à la récupération. On a moins relevé le rapport entre sa composition et le réformisme.

Précarité des classes moyennes

Tant que le mouvement n’est constitué que des classes moyennes, il ne peut être que réformiste, parce que les classes moyennes ne se dressent contre la classe dominante que pour sauver leur existence de classes moyennes de la disparition qui les menace. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices.

« Bien plus, disaient Marx et Engels à propos des mêmes classes en 1848, elles sont réactionnaires ; elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer sur celui du prolétariat. »

Malheureusement, il n’y a plus de prolétariat en tant que classe mobilisée pour la révolution, – il y a été mis bonne fin, – et le mouvement des gilets jaunes est aussi composé de déclassés de toutes sortes, ce qui lui donne un potentiel révolutionnaire dont l’objectif est rien moins qu’évident.

Le fond du problème avec les classes moyennes, c’est qu’elles ne servent à rien. Les « services » en quoi elles se résument sont circonstantiels. La seule chose qu’elles veulent conserver – à savoir elles-mêmes – est un produit du capital. Les ouvriers ont eu le même problème, lorsqu’ils étaient indispensables à l’industrie. Puis ils sont devenus remplaçables. Pareillement, les classes moyennes, les classes de serviteurs, n’ont pas de nécessité durable. Elles ne servent que dans le cadre d’un système qui peut se passer d’elles et les éliminera le jour venu.

Or, ce même système qui les a créées, non seulement est instable, mais condamné à terme, parce que parasitaire, à l’échelle écologique que tout le monde voit aujourd’hui. Tous les services qu’il fait proliférer, tout en précarisant leur base sociale par le machinisme, sont relatifs à une massification de la population liée à son atomisation en « individus», gérée par une administration pléthorique, et à un abus d’industrie. Cette pléthore et cet abus, favorisant une course à un « niveau de vie » au-dessus de ce que la planète peut soutenir, ne sont pas viables. Il n’y a au demeurant aucun avenir souhaitable pour les aveugles mangeurs de viande, complices du massacre des bêtes porté à un degré d'industrialisation nazi, les accros infantiles de la publicité et les zombies des grandes surfaces. Comme il n’y a aucun avenir souhaitable pour le système qui se nourrit de ces comportements nuisibles.

Tout en sachant cette classe condamnée comme lui, le système industriel capitaliste en a fait une gigantesque bulle sociologique, à qui elle a réussi à faire croire qu’elle est pérenne, et qu’elle offre au monde pour modèle de civilisation accomplie.

Une approche révolutionnaire du problème consiste à partir de ce qui est viable. Il est probable que les classes moyennes disparaîtront dans cette perspective. À vrai dire les classes moyennes sont plus menacées par une révolution que par la poursuite du système qui dispose d’elles. La principale différence est qu’une révolution les éliminerait de façon plus rapide et plus radicale, tout en offrant à ses membres libérés d’un travail nuisible un terrain de reconversion infini. La terre n’étant plus, dans une société révolutionnée, la propriété d’aucun capital, et le principe même de la propriété de la terre, cette aberration abyssale, étant aboli, il n’y aurait plus besoin de services inutiles et davantage d’artisans autonomes et solidaires. L’utilité sociale à partir de laquelle une multiplicité de métiers se redéploierait ne serait plus définie par la réduction de tout métier à une activité marchandable. N’étant plus fondée sur le droit de tuer, cette utilité aurait la richesse de la vie elle-même et sa diversité redeviendrait inépuisable.

L’attaquant

Si le mouvement des gilets jaunes était un mouvement révolutionnaire, il serait parti d’une vision du possible autant que d’une critique radicale du système actuel, depuis ses prémisses jusque dans ses conséquences les plus extrêmes. À partir de cette vision et de cette critique, sans se faire d’illusion sur l’attaquant, passant de la défensive à l’offensive, il aurait cherché la faille dans son dispositif de défense et aurait concentré toute son action sur elle.

La deuxième vérification à faire était de voir si l’analyse que le mouvement faisait de l’attaquant était juste.

Une vision floue de l’attaquant – ou pire : une absence de vision de celui-ci, confondu à un « ennemi de classe » à l’ancienne, considéré davantage comme un adversaire que comme un ennemi, dans une confusion idéologique et un conflit à fleurets mouchetés où tous sont « partenaires » d’un même système – rend la lutte impossible. Seule une vision claire de l’attaquant comme ennemi implacable et une anticipation dûment calculée de sa stratégie, soutenue par une ferme volonté de résister et de vaincre, permet de passer des revendications oiseuses à des actes, sans se fourvoyer à vociférer des slogans anachroniques ni à échafauder des programmes racornis. Rassembleurs en interne, provisoires, inconsistants par nature, de tels programmes n’ont qu’une utilité de propagande. C’est ajouter confusion sur confusion que de prendre un programme de société pour une arme.

La réalité étant « l’État livré aux financiers » signifie que le gouvernement légifère au profit des grandes fortunes, pour qui la terre n’est qu’une manne, et que ces gens sont devenues nos souverains effectifs, sans qu’il y ait eu de légalisation du changement de régime consacrant le passage à leur souveraineté invisible. Si tel est le cas, il y a un coup d’État « en marche ». Comment l’empêcher d’aboutir ?

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