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Billet de blog 21 mai 2022

AN 2046 : DIALOGUE AVEC UN JEUNE EFFRONTÉ

Par Sophie Tlk

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Écrans © Sophie Tlk

AN 2046 : DIALOGUE AVEC UN JEUNE EFFRONTÉ

Il lève le nez de son livre. Il me fixe sans dire un mot. Il me fusille du regard. Mes yeux se déportent vers le titre du bouquin : “Histoire d’un effondrement annoncé, 1999-2030.” L’effronté brise le silence : 
– Si vous saviez, pourquoi vous n’avez rien fait ? 
« Rien fait !?... » j’ai soudain envie de lui en coller une.
– Pardon ? Et bien si. Nous avons manifesté. 
– C’est-à-dire : vous avez marché dans la rue en criant des slogans tout en ayant, au préalable, pris le soin de déclarer vos manifestations auprès de la préfecture de police, préfecture qui était un organe d’état au service d’oligarques responsables des inégalités, du racisme systémique, de la crise écologique et donc étant à l’origine de votre colère. Était-ce courant dans les années 2020 de demander l’autorisation à ses bourreaux pour leur exprimer vos griefs ? 
– Oui, tout acte hors de ce cadre était sévèrement punis par la loi. Mais même lorsque nous nous rendions en manifestation, selon les ordres du ministère de l’intérieur, la police pouvait procéder à des arrestations arbitraires ou des mutilations. 
– Et donc quel bénéfice en tiriez-vous ? Aviez-vous gain de cause ? Quelle victoire ? 
– Peut-être le fait de voir que nous n’étions pas seul à être conscient des injustices et de la folie meurtrière du Capitalisme. 
– Je note l’expression “folie meurtrière”. Vous aviez donc bien conscience que la bourgeoisie capitaliste, aussi appelée les 1%, menait une guerre sociale et économique contre le reste de la population et le vivant dans son ensemble, dans le but de s’enrichir et de conserver leur pouvoir, menant inéluctablement à la destruction de l’environnement, à la disparition de milliers d’espèces animales, à la pollution des océans et de l’air, à l’asservissement, aux exodes de population, aux guerres, à la famine, à la pénurie d’eau potable. VOUS N’AVEZ RIEN FAIT.

– On a occupé des centres commerciaux, des sièges d’industrie pétrolière, des banques.
– Occupé ??? C’est-à-dire : Vous vous êtes assis dans ces lieux avec des banderoles et vous avez brillé sur ces trucs que l’on appelait “les réseaux sociaux” ? Mais puisque vous connaissiez leur crime – empoisonnements, pollutions, exploitation de travailleurs précaires – pourquoi ne les avez-vous pas attaqués plus violemment ? Tiens ! Comme par exemple faire partir en fumée un Data-center ? 
– Impossible ! Ces lieux étaient plus surveillés que la Banque de France ! 
– Vous manquiez de détermination et de coordination. Vous n’aviez pas besoin d’être des millions pour organiser des actions violentes ciblées contre certaines personnalités politiques et médiatiques.
– Mais nous ne pouvions pas ! Nous aurions été taxés de terroristes !! 
– Catalogués comme “terroristes” par ceux qui vous terrorisaient, vous mentaient, vous mutilaient, vous exploitaient, par ceux qui détruisaient la planète, par ces bellicistes qui fomentaient des guerres pour s’accaparer les ressources ou étendre leur emprise ? Et alors qu’est-ce que ça pouvait bien vous foutre que ces gens-là dénués de toute humanité vous voient comme des terroristes ? 

– Tu suggères que nos actions à leur encontre auraient dû être d’une violence égale à celle qu’ils nous faisaient subir ? La loi du Talion donc ! 
– On est très loin de la loi du Talion ! La violence du Capital est bien plus destructrice que toutes les violences que vous auriez pu lui opposer. S’attaquer et anéantir les personnes faisant vivre et prospérer ce système aurait pu sauver des milliers voire des millions de vies. En tuer un pour en sauver 100, 1000 ou plus. Tiens par exemple, j’ai lu qu’entre 2017 et 2027, en France, il y avait un président qui s’appelait Macron...
– Oui je ne m’en souviens que trop bien, c’est lors de ces années-là que la France a basculé dans l’autoritarisme. Difficile d’oublier toutes les dissolutions d’associations musulmanes ou collectifs antiracistes et anti-islamophobes, les observatoires de la pauvreté et de la laïcité, la mise en place de la loi séparatisme : loi ségrégationniste envers les musulmans, la loi sécurité globale : loi ultra-sécuritaire donnant les pleins pouvoirs à la police, les fermetures de mosquées, les mutilations et meurtres commis par les forces de l’ordre en toute impunité soutenue par un ministre de l’intérieur qui trouvait la candidate d’extrême-droite trop molle. 
– Donc si je comprends bien, à cette époque-là, il y avait la sixième extinction de masse en cours, la montée du racisme et de l’islamophobie, plus de 10 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté en France, une police en roue libre mutilant ou butant des manifestants ou personnes racisées, des centaines de milliards d’évasion fiscale et les politiques arrivaient quand même à détourner l’attention d’une majorité de français sur des questions de voile et de burkini sans que cette dernière ne se rende compte du subterfuge ? Il faut croire que la majorité était une abrutie. 

– On a essayé : nous avons voté lors des élections. 
– Voté ? Vous avez participé à un système mis en place par vos bourreaux. Je ne te comprends pas. Toi et ton partenaire de l’époque vous écriviez ces lignes, en 2021 : « James Madison, homme d’État américain, quatrième président des États-Unis et père fondateur du gouvernement représentatif, écrivait à propos de la représentation : « elle épure et élargi l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est à même de discerner le véritable intérêt du pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice seront les moins susceptibles de sacrifier cet intérêt à des considérations éphémères et partiales. » : « Élargi l’esprit », « corps choisi », « sagesse »… on traduit : seule une élite¬ — qui se dit éclairée — serait donc à même de prendre des décisions pour l’ensemble des citoyens ayant, d’après cette dernière, des préoccupations immédiates, égocentrées et serait donc incapable de se projeter dans l’avenir et d’appréhender les exigences du bien commun. Pour cette élite, le peuple est un enfant capricieux ». Tu savais donc que le vote électif était un simulacre de démocratie, tu savais que cela annihilait la démocratie directe. Pourquoi as-tu participé à cette calomnie bourgeoise ? 

– Qu’aurions-nous pu faire de plus ? 
– Vous étiez 99%, ils étaient 1%. Vous auriez pu les anéantir. Brûler ce système plutôt que des poubelles. Vous levez plutôt que faire des sit-in dans des hall de multinationale. Faire voler en éclat les médias mainstream propageant la propagande d’état plutôt que d’écrire des statuts indignés sur Facebook et Twitter. 
– Nous n’étions pas assez nombreux.
– Foutaise ! Vous n’étiez pas assez unis. 
Un bruit d’hélice retentit au loin. Je regarde l’heure : 18h56. Merde ! Je n’ai pas vu le temps passer… plus que 4 minutes.
– Adam, il faut rentrer ! Le couvre-feu est dans 4 minutes. Il ne faut pas que le drone te voit dehors. 
– Nous n’en serions pas là si vous ne les aviez pas laissé faire. 
– Tu es sacrément gonflé de me tenir pour responsable de la situation actuelle. 
– Je ne te tiens pas pour responsable. Les responsables sont ceux qui ont détruit le vivant pour satisfaire leur besoin insatiable d’argent et de pouvoir. Ceux qui ont préféré créer des mini-drones pour remplacer les abeilles plutôt que de sauver ces dernières. Ceux qui ont donné le pouvoir aux lobbies les laissant polluer nappes phréatiques et océans. Ceux qui ont créé des lois ségrégationnistes forçant des millions de musulmans et personnes racisées à l’exode. Ceux qui, profitant des chocs tels que des attentats ou des pandémies, ont pondu des lois ultra-sécuritaires nous fichant et faisant de nous des citoyens de seconde zone. Je te reproche ta passivité et ton manque de courage. 
– Mais j’ai dénoncé tout cela, j’ai écrit… 
– Tu as écrit certes ! mais maintenant : agis. 
Alors que je me dirige vers la porte d’entrée, tout d’un coup, un bruit de détonation sec et métallique retentit me faisant trembler de tous mes membres. Je me retourne, Adam se tient là, fusil à la main, le drone de la police d’État gisant à ses pieds. Il me sourit : 

– Ça commence dès maintenant, Maman.

Elle est où, la violence ? © Liberté, Liberté chééri-i-e

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