Les gilets jaunes et la révolution 2

Les gilets jaunes n’ont pas commencé par s’attaquer au sommet du système, auquel il n’est pas évident que tous, au début, s’opposaient. Ils l’ont pris par le petit bout : le centime en trop à la pompe qui manquait à leur porte-monnaie.

Peu d’entre eux voyaient alors le système énergie-finance-États dans son entier. Bien que quelques uns aient été lucides quant au moment de ce système, dans la perspective d’une stratégie anti-populaire mondiale, il y avait entre le mondial et le local des failles dans lesquelles ils n’arrivaient pas à introduire le bon levier. Du coup leurs actions étaient décalées (ils les revendiquaient alors comme « symboliques »). Au point qu’on pouvait se dire que si l’explosion que l’on sentait venir finissait par se produire, ils en seraient les premières victimes. Et le mouvement serait balayé.

Or, en six mois, ce mouvement s’est transformé. Sur de nombreuses revendications, les points de vue se sont précisés, en même temps que la participation s’est diversifiée, faisant des gilets jaunes une entité aussi multiple qu’insaisissable.

Un nouveau temps s’est alors mis à exister. Aujourd’hui, toutes les revendications sont mobilisées, et la répression de la mobilisation en ajoute chaque semaine de nouvelles. Quoique le gouvernement puisse faire, la riposte est prête : il est devancé. Les abus de l’état financier ne se produisent plus dans le vide d’une apathie généralisée. Ils se produisent dans le temps d’une ZAD qui s’est étendue au pays tout entier.

C’est un renversement du temps politique. Une révolution déjà en ce sens : le calendrier a changé de mains. Le moteur de l’histoire est passé du côté de ceux qui refusent de se soumettre. Le « gouvernement » aussi, du coup, au sens où gouverner est prévoir. Dans la politique de la révolte, le temps du coup par coup est dépassé. On est entré dans le temps d’une révolution qui se développe selon sa propre logique.

Un soulèvement durable

L’algorithme, entend-on dire aujourd’hui, dirige le monde.

Qu’est-ce qu’un algorithme ? Un chemin pour aller d’un point a à un point b. Ou, comme l’a succinctement posé Descartes dans son Discours de la Méthode (1637), une méthode consistant à « diviser une difficulté en autant de parties qu’il le faut pour la mieux résoudre ».

Le problème, avec les algorithmes, c’est leur caractère réducteur. Leur linéarité. Ils font l’impasse sur tout un pan de réalité. C’est la limite de leur fiabilité.

Quel est l’algorithme du système énergie-finance-États ? L’inégalité étant la condition du profit, il s’agit de maximiser l’inégalité. La réalité dont il n’est pas tenu compte dans cet algorithme est la supportabilité de l’inégalité.

Quel est l’algorithme de la révolution? Remonter de degré en degré le système jusqu’à son sommet pour le faire tomber?

Poser la question de la révolution en termes d’algorithme n’est pas décrire ce qui est en train de se passer, c’est anticiper sur le possible. Aucune masse ne peut se comporter de son propre chef avec méthode, pas plus qu’elle ne peut se lancer d’emblée à l’assaut d’aucun sommet.

Le sommet paraissant inexpugnable, il n’est pas certain d’ailleurs que ce soit la meilleure cible. Si le système politique qui fait obstacle à l’instauration d’une société juste ne peut être renversé par le sommet, il peut y avoir avantage à le détruire par le bas, en sapant ses fondements ; ou mieux encore, à le priver d’avenir, en l’empêchant de se reproduire.

Ce qui distingue un mouvement de masse imprévu et non contrôlé, mais qui a des précédents et  n’est pas seul au monde comme celui des gilets jaunes (il est au bout de six mois en train de le démontrer) est sa capacité de s’élever en élargissant sa base, de se diversifier sans se morceler, de se concentrer sans se structurer, de se déplacer en multipliant ses sources ; de se répandre ; et surtout de durer. C’est comme une eau sourdie du sol en train de monter. Il n’a pas pour but de conquérir, de détruire, ou de fonder une société nouvelle. Son but est d’abord d’exister, en se constituant comme être autonome capable de durer assez longtemps pour atteindre la force de ce qui croît par nécessité.

L’originalité du mouvement des gilets jaunes est d’avoir créé un soulèvement durable.

Peut-être vaut-il mieux ne pas tout voir clairement pour se lancer dans une révolte. Peut-être que l’aveuglement de l’émotion, autant que son feu, est un élément déterminant de l’alchimie de l’action nouvelle. C’est ce qui lui donne une dimension terrienne autant que sociale, pétrie d’une intelligence instinctive imprévisible…

 

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