IL Y A DEUX ANS LES GILETS JAUNES (2) REVOLTE A LA FRANCAISE

Chronique d'un anachronisme. Si une révolution consiste à ramener une civilisation à son principe, une telle démarche étant totalement hors de portée des gilets jaunes, un regard porté sur leur mouvement à partir de l’idée de révolution ne risquait-il pas de tourner à la critique de leurs inconséquences ?

Cette critique aurait-elle été juste ?

Au-delà du côté personnel de la question, il y en avait une autre qui avait à voir avec l’opportunité de la parole publique à un moment de l’évolution d’un mouvement social, forcément politique mais pas forcément lucide, qui s’inscrivait dans un temps programmé.

Dans la conscience de ce temps, une chose était claire : trois mois après de début du mouvement, aussi vite que celui-ci ait évolué, le temps n’était pas encore venu pour une pensée révolutionnaire – une réflexion de fond.

Ici les contradictions faisaient entendre une stridence. 

Ce qui se disait dans cette stridence était impossible à formuler.

Il était impensable de dire aux ronds-points où l’on grillait des merguez : « Est-ce que vous entendez les cris des animaux que vous mangez ? »

La chute d’un aérolithe n’aurait pas créé plus grande stupeur. C’aurait été introduire la question de la civilisation dans la révolution.

Qu’est-ce que le consensus passe sous silence ? 

« Qu’est-ce qu’on tue pour manger ? Quelles raisons on se donne ? »

Entre ceux qui entendaient les cris des abattoirs et ceux qui ne les entendaient pas, l’écart était abyssal. Et ceux qui n'entendaient pas dominaient le mouvement. Au point qu’on pouvait se demander si c’était seulement une question de civilisation. 

Le poids d’habitudes sanglantes inconscientes empêchait qu’on la pose. La pesanteur d’une tradition de coutumes barbares immémoriales, entrées comme par hasard pour l’occasion en résonance avec une façon consensuelle de considérer le mouvement de gilets jaunes comme un mouvement moins politique que social. Culturel à sa façon.

Comme si la grande affaire était d’être ensemble et de manger des merguez. Comme si c’était le fond des choses. Comme si le mouvement des gilets jaunes se résumait en une nouvelle expérience de convivialité dans la révolte à la française.

Rien de tel qu’un bon vieux sacrifice pour faire sortir un « nous » de circonstance d’une masse impuissante. Le temps d’une digestion.  

On n’était pas près de changer de civilisation.

La nécessité ne s’en était pas encore imposée.

On ne s’était pas encore rendu compte qu'on était malades de ce qu’on assassinait, massivement.

On était loin de penser aux tortures qu’on infligeait aux animaux mondialement.

C’est-à-dire qu’on était loin de penser tout simplement.

 

Il est douteux qu’on puisse faire une révolution en s’en dispensant.

 

Ramener une civilisation à son principe, c’est la confronter à son fondement. Dans le cas de la nôtre, vieille de 5 000 ans : le droit de tuer.

Qui n'étant pas un droit, mais une usurpation, ne tiendra pas éternellement la rampe

 

Quant à la parole, quel meilleur usage en faire que de la prendre pour ceux à qui elle est déniée ?

Tous ces sans voix. Tous ces massacrés en silence. Par millions. Quotidiennement. A s’en rendre malades. En toute inconscience.

Telle était la tension qui m’avait incité à écrire en prise directe sur l’événement il y a deux ans.

L’écart entre la parole et l’inconscience.

Ecrire comme on tient un journal. Penser à distance, tout en étant dedans.

Pour mémoire.

Chronique d’un anachronisme donc – avec la conscience aigüe d’être soi-même symbolique de cet anachronisme… et quelques autres… en silence…

En attendant que l'idée ait fait son chemin.

Jusqu'à ce qu'on comprenne que la révolution commence quand on prend conscience de ce qu’on a dans le ventre.

Eyquem

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