Les gilets jaunes et la révolution 23

Faiblesse du gouvernement qui ne peut gagner qu’en poussant son illégitimité à un extrême où, pour en faire une légalité nouvelle, il lui faudrait risquer un coup d’état.

Et faiblesse du mouvement qui a pu faire illusion par le nombre, aujourd’hui réduit, comme peau de chagrin, à quelques uns qui en six mois n’ont pas réussi à se constituer en cellule organisatrice de masse proportionnée à ses exigences les plus pertinentes, ni à s'allier.

C’est sans doute que, même mobilisée, même rassemblée, la masse est vouée à rester politiquement aussi impuissante qu’elle l’est économiquement, dès lors qu’elle n’a pas aussi clairement conscience qu’elle le sent – au point d’en tirer les bonnes conséquences – d’être gouvernée par ceux-là mêmes qui l’exploitent.

Tel semble être l’effet auto-intoxicant de sa mobilisation que, si le « ressenti » peut la mettre en mouvement, le « non pensé » fait que la masse s’immunise elle-même contre la reconnaissance de ce qui est évident.

Se voyant nombreuse dans les rues et s’auto-médiatisant, elle s’imagine avoir remporté une victoire, du seul fait de sa visibilité prouvant son retour à l’existence – comme « peuple » : voilà le gros mot lâché. Victoire sur elle-même peut-être. Mais c’est alors à un chiffon qu’elle s’attaque, non à qui tient l’arme qu’il sert aussi à cacher.

Quant à sa revendication de légitimité, elle s’avère d’autant plus décevante qu’elle est en excès sur ses capacités d’attaque, de défense et d'alliances, et ne sert qu’à mettre son mouvement en porte-à-faux, dans une posture de surenchère « révolutionnaire » aussi irresponsable qu’insoutenable, dont le désaveu est garanti à l’étape suivante.

De manière générale et plus profonde historiquement, la faiblesse du peuple, c’est son impensé, sa nature même de peuple.

Qu’est-ce qu’un peuple? Prenons la question à partir du moment où il n’en est plus un. 

Qu’est-ce qu’un peuple dans un état ?

Quelque idée qu’il ait pu se faire de lui-même au temps où il existait, c’est-à-dire au temps où il était libre, sans personne au dessus de lui pour le commander, seul maître sur son territoire, combattant qui il voulait et s’alliant avec qui il voulait, en admettant qu’un pareil temps ait existé et que la mémoire s’en soit perpétuée, la vérité difficile à admettre pour un peuple assujetti à un état est qu’il n’en est plus un.

Un peuple assujetti à un brigand peut être rançonné et maltraité, il subsiste tant qu’il résiste. Ce qui tue un peuple c’est l’assujettissement à un état, parce que cet assujettissement implique un consentement, devenu éventuellement inconscient, et son désaveu schizophrénique, parce que ce consentement est l’acte qui consacre son anéantissement.

Un peuple assujetti à un état est un peuple vaincu. Et un peuple vaincu n’est plus un peuple : il faut avoir le courage et la lucidité de regarder cette vérité en face et appeler la chose autrement.

Classe, bientôt masse, il ne se reconnaît plus à sa liberté mais à sa dépendance – ou, à continuer à se dire un peuple, il se moque de lui-même ; comme il se moque de ceux qui, vaincus, n’acceptent pas leur assujettissement. Ceux-là persistent à résister parce qu’ils sont ainsi

On ne change pas un lion en lièvre par une manipulation d’éprouvette. On ne domestique pas une espèce sauvage d’un claquement de doigts. A l’échelle individuelle, cela peut faire illusion. Mais ce n'est que du cirque. A l’échelle de l’espèce, cela prend des millénaires. Qu’un peuple au sens fort du mot soit lion, lèvre ou quoique ce soit, rien ni personne ne peut le convaincre d’être autrement qu’il n’est, ni l’y contraindre, sans qu’il cesse d’être.

Or le « peuple français » n’est plus ainsi depuis des siècles. En réalité, il ne l’a jamais été. Celte ou gaulois, dans un imaginaire rétrospectif mainte fois travesti et refoulé, il semble l’avoir été, quoique inégalement dans ses parties et dans un pluriel qui faisait sa richesse et sa fragilité. Quand est venue l’heure de se confronter avec l’ennemi commun, Rome, entre la liberté et la mort, toutes les tribus n’ont pas fait le même choix.

On entre ici dans le vif d’une histoire mouvante comme une rivière aux remous infiniment compliqués.

Avant de s’y retremper, on peut augurer que c’est à une autre notion que celle de peuple qu’il faut se référer pour partir des constituants « identitaires » entre lesquels se répartit l’occupation d’un territoire qui va vers une apparente unité à marches forcées. Peuplades, tribus peut-être. On y regardera plus loin de plus près.

La légitimité populaire, contestable

Pour l'instant, sautons des siècles. Rome s’est imposée, puis la royauté "barbare" avec la chrétienté. D’où vient qu’une population qui n’a pas pu faire autrement qu’assumer son assujettissement – politique, économique, idéologique – continue 1500 ans après à se dire peuple et puisse se prétendre identique à une idée, en chargeant le mot peuple d’un sens qui fait litière, tout en le revendiquant, de son passé? De la Révolution de 1789 – toujours elle – qui n’a pas été ce qu’en a gardé la mémoire officielle, mais n’en continue pas moins à souffler qu’un peuple vaincu ne peut exister – ou renaître – qu’à condition de se révolter.

C’est ce qu’il a fait en 1789, en 1848, en 1870, et ces moments historiques servent de relais à sa conscience d’avoir survécu à son assujettissement. Mais toutes ces révolutions furent des échecs. Napoléon, juin 1848, l’écrasement de la Commune prouvent l’échec répétitif de la révolution. Et cet échec explique sa mythification, rapporté au jour où le peuple est devenu la caution légitimatrice de la bourgeoisie dans l’état sorti renforcé de sa révolution.

La première confusion serait donc, pour ceux d'en bas, de se prendre pour un peuple « source de la légitimité », alors qu’ils ne sont plus qu’une classe, et même, comme l’échec de leur soulèvement le leur rappelle répétitivement, les affaiblissant chaque fois un peu plus à mesure que l’état se renforce, même plus une classe, mais une ex-classe, une classe défaite, une « non-classe » vouée à disparaître par d’astucieuses transformations technologiques, jusqu’à ce qu’elle ne forme plus qu’une masse, c’est-à-dire une chose désanimée.

Un peuple réduit à l’état de masse n’existe plus comme peuple souverain : c’en est l’inverse. Il n’a plus la capacité de se déterminer lui-même, il est intégralement déterminé. Et il ne suffit pas qu’il revendique une légitimité pour recommencer à exister comme peuple, c’est-à-dire librement. – Plus d’un auteur, après Machiavel, a d'ailleurs remarqué qu’un peuple qui a perdu sa liberté ne peut pas la retrouver. Il ne sait plus ce que c’est : il en a perdu le goût depuis trop longtemps. Car en tant que peuple il est mort. Il pourra devenir autre chose peut-être, mais pas un peuple ; en tout cas pas ce peuple qu’il a cessé d’être. Pour exister à nouveau, il lui faudrait renaître. C’est ce que l’histoire lui souffle, et c’est aussi là que maints dangers le guettent.

La mystification politique

Faire croire à un peuple anéanti qu’il existe est un des artifices de la politique. Meilleur encore l’artifice qui consiste à lui faire croire qu’il est la source de la légitimité de l’état qui le tient sous son autorité. Confusion encore plus grande : l’illusion de pouvoir ressusciter comme peuple sans avoir à mener sa guerre de reconquête, en se contentant de s’autoproclamer peuple souverain et de mener des actions « symboliques ».

La vraie question serait de savoir quelle est la force réelle de la masse, ce qu’elle peut faire et jusqu’où elle peut aller. Mais d’où pourrait lui venir la force de se libérer de son état de masse pour n'en plus être une? Du nombre? A qui le faire croire? A elle-même, aussi longtemps qu’elle ne sait pas ce qu’elle est? Le nombre est la meilleure preuve de la faiblesse : c’est la force de ceux qui n’en ont aucune par eux-mêmes. Si, parmi les désarmés qui font masse une majorité s’y laisse tromper, la minorité armée a toujours su comment en profiter.

La force de se libérer de son état de masse viendrait-elle alors à la masse de sa légitimité? Mais quelle est la légitimité d’un peuple désintégré? Est-ce une légitimité de droit ou de force? S’il n’est pas une force, en quoi le nombre pourrait-il être un droit?

Ce droit viendrait-il du poids accumulé d’une longue -- et multiple -- ancestralité, ou d’une loi des nombres qui en ferait une nécessité? Il y aurait alors un droit d’avant les états qui ne serait pas fondé sur la force. Serait-ce le droit du premier occupant? La généalogie du droit commencerait-elle là? Ou commence-t-elle avec la force de ceux qui l'ont exproprié?

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