Les gilets jaunes et la révolution 16

Le mythe de la constitution idéale

Un objectif de remplacement tend à se substituer à cette direction offensive : récrire la constitution. Comme si la constitution était la cause de tout ce qui va mal et qu’il suffisait d’en changer pour que tout rentre dans l’ordre.

Comme si la constitution était « la Loi des lois ».

Comme si une constitution pouvait être « écrite par tout le monde ».

Et comme si une constitution n’avait jamais été autre chose qu’un réaménagement du pouvoir, par ceux qui le possèdent, à leur profit, quand les circonstances l’exigent.

Le pouvoir peut se décomposer en deux catégories : pouvoir matériel et pouvoir idéologique. Le pouvoir matériel consiste en pouvoir militaire et pouvoir économique ; le pouvoir idéologique, en pouvoir politique et pouvoir monétaire. Dans la mesure où la religion est un pouvoir dans un état elle relève du politique. Et l’argent est la fiction la plus efficace du monde. Qui n’y croit pas?

L’argent supposant la marchandise rend toute chose convertible : une seule échelle de valeur pour tout, un seul but pour qui tient l’échelle par le bon bout : le profit. Mais l’argent ne peut pas convertir la matière en esprit. Il peut changer la merde en or, il ne peut pas donner à l’or une âme.

Ce qui permet de traduire le pouvoir matériel en idéologie est le pouvoir juridique. C’est le plus subtil de tous les pouvoirs : il consiste à accréditer la fiction du droit. C’est à constituer une telle accréditation que servent les constitutions. Comme si les lois n’existaient pas avant d’être écrites.

En réalité les constitutions ne sont pas une affaire de droit mais de dette. L'argent ayant d'abord servi à faire des comptes et une situation de dette insolvable ayant été créée, la tension monte périodiquement entre créditeurs et débiteurs jusqu’au point où les premiers, sous peine de voir les seconds péter les plombs, doivent lâcher du lest, ce qui leur permet de garder la haute main sur toute la société, tout en faisait croire que c’est l’argent, donc le monde, et non eux, qui est dans une impasse… que Dieu va remourir en quelque sorte.Et qu’il importe à tout prix de le re-ressusciter (quitte à le recrucifier à l’occasion). C’est à ce moment, après deux ou trois crises, que correspond le besoin de récrire les constitutions. Tour de passe-passe sur tour de passe-passe...

Et montée aux créneaux des apprentis illusionnistes.

Ce n’est pas une nouvelle constitution qui ôtera les pouvoirs militaire, économique, politique et monétaire à ceux qui les possèdent, et ce n’est pas une nouvelle constitution qui donnera ces pouvoirs à ceux qui l’écriront. Car si ce qu’ils écrivent menace les intérêts des marchands d’armes, la constitution existante leur donne les moyens de leur couper l'inspiration. Non seulement ils ne pourront pas imposer leur texte mais, pour mille raisons, ils ne pourront pas aller au bout de sa rédaction.

Réciproquement, récrire la constitution sans avoir pris le pouvoir n’a aucun sens.

D’abord parce que prendre le pouvoir signifie pour commencer en destituer ceux qui le possèdent, avec pour premier objectif d’abolir la dette qu’ils imposent au monde, en attendant de les traîner en justice et avec eux tous ceux qui ont trempé dans sa machination; et que ce n’est pas un texte qui pourra faire cela. Aucun texte (qui plus est, sur une base aussi inconsistante que celle d’un peuple qui vient à peine de sortir de sa léthargie) ne suffira à renverser le rapport de forces avec la caste des détenteurs du monopole de fabriquer l’argent et les armes.

Ensuite parce que rien n’est moins certain que la possibilité, pour les membres éparpillés d’un peuple qui n’a en commun que d’être déshérité de sa propre existence, après avoir été dépossédé de son territoire sans même s’en rendre compte, de se rassembler dans une formation surmontant ses différences et de prendre conscience de son unité autrement que fantasmatiquement.

Cette difficulté surmontée, resterait à regrouper ces différences dans un intérêt commun qui ait un sens, d’y fonder le foyer d’aspirations profondes et d'une volonté persistante, de les formuler clairement et distinctement et de se doter des moyens de les promouvoir et de les défendre.

Une telle perspective indique un chemin qui nécessitera un profond travail d’éducation et sera long. La révolution qui est au bout de ce chemin ne se fera donc pas du jour au lendemain.

Enfin, récrire la constitution sans avoir pris le pouvoir n’a aucun sens parce qu’une constitution n’est pas fondatrice de société, mais de régime politique, dans un sens favorable à ceux qui disposent des moyens de le maintenir en donnant l’illusion de le transformer.

Finalement et fondamentalement, parce qu’une constitution n’est qu’un expédient pour la classe dirigeante pour résoudre en temps de crise un conflit interne sans faire usage des armes.

C’est une alternative à la guerre civile, dont la classe possédante est toujours sortie gagnante.

L’illusion démocratique

Historiquement, démocratie et constitution sont liées. Elles sont apparues ensemble à Athènes au - Ve siècle avec la constitution de Solon.

Avant Solon il n'y avait pas de démocratie en Grèce. Il y avait des lois, celles qui avaient été mises par écrit par Dracon, mais ces lois n'accordaient aucun droit au peuple.

Il n'y a pas de constitution en régime tyrannique. Il n'y a de constitution que dans une société qui s'est libérée de la tyrannie et qui se considère comme une république (fut-elle monarchique). Dans un tel régime, tout le monde n’est pas forcé d’être égal par la fortune ni d’être d’accord sur tout avec tout le monde, mais tous doivent pouvoir s’entendre, et jusqu’à un certain point le doivent ; du moins doivent-ils s’écouter les uns les autres. Le droit de s’exprimer n’étant rien s’il n’est accompagné du devoir d’écouter, la république s’établit sur cette réciprocité garantissant la libre circulation des opinions, où le pouvoir des arguments est reconnu comme devant être plus fort que celui des armes, quelle que soit la classe qui exerce le pouvoir. Selon ce principe, le pouvoir politique ne peut être accepté que s’il est reconnu par tous comme s’exerçant, non au profit d’intérêts particuliers, mais pour le bien public. Un tel consensus ne suffisant pas à garantir que la gestion du bien public ne puisse être monopolisée par aucun groupe, c’est à rassurer les parties contre un telle possible dérive, par des articles aussi précis qu’ambigus, que visent les constitutions, une fois admis qu’il ne peut y avoir de société constitutionnelle que lorsque des lois sont édictées pour concilier les intérêts divergents des différentes parties dont se compose cette société.

En Grèce au - Ve siècle, il n'y avait pas une seule société répandue sur toute l'étendue d'un pays formant une nation. Il y avait plusieurs sociétés, composées chacune de parties multiples contenues dans les limites communes d'une cité (polis). Ce que nous appelons aujourd’hui état était alors appelé politéia, "entité composée des parties multiples", selon l’expression d’Aristote qui définissait aussi l’art politique.

La politique entendue en ce sens commence avec la gestion du peuple dans sa multiplicité, soustraction faite des esclaves, dont la majorité numérique est égale à son néant politique, et qui n’ont pas à être pris en compte par la pensée démocratique une fois pour toutes. C’est ainsi ; il n’y a pas à y revenir ; mieux vaut n’en plus parler.

La démocratie repose sur ce non-dit, cette omerta, qui est sa mauvaise foi fondamentale. Elle fait oublier à ceux qui la vénèrent que, rapportée à sa condition économique, elle n’est qu’une habileté politique de l’oligarchie. Que le peuple soit esclave ou prétendu libre – mais croulant sous des impôts non décidés par lui –, elle se décidera toujours au-dessus de lui. Et c’est lui qui en fera les frais. De sorte que tous ses droits et sa liberté même seront des leurres.

Cette contradiction interne étouffée, il est inévitable qu’elle resurgisse, entre ceux qui se disent égaux en droits mais ne le sont pas par la richesse, et ceux qui se disent libres en omettant de faire le compte de ceux à qui ils doivent leur richesse (200 esclaves par « citoyen » à Athènes). Le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple est une autre affaire. Si on le souhaite vraiment, il faut lui donner un autre nom que démocratie : c’est l’anarchie.

Le peuple est ce qui est à la fois nombreux et divers, mais surtout inégal dès qu’étatisé, et bientôt, du côté de ceux qui possèdent peu, ou qui ne possèdent rien, en surnombre. Le premier acte politique dans la constitution d’une cité, qui n’est au début n’est qu’un camp militaire, a été un acte démographique : la peupler. Rome en est l’exemple ancien le mieux documenté (voyez Tite-Live, Histoire de Rome, Première décade).

Le deuxième acte politique, lorsque le peuple est devenu nombreux, fut de gérer ce nombre. C’est en vue de faciliter cette gestion que le leurre démocratique a été créé. Jusque-là il n'y avait pas de politique dans les états, seul s'exerçait le droit du plus fort. Ce n'est qu'à partir du moment où la caste au pouvoir dut compter avec le peuple qu’a commencé la politique en tant qu’art pour une minorité de composer avec un nombre qui pouvait éventuellement la submerger.

Ce deuxième acte a été précédé de deux autres : un acte administratif, la répartition de la population en dèmes (on y reviendra) et un acte économique, qui a consisté à constituer, au sein de la population politiquement libre (la classe moyenne de l’époque, réserve inépuisable et constamment renouvelée de soldats), par l’endettement, une classe de pauvres, menacée d’aller grossir celle des esclaves, ce qui présentait pour les usuriers un avantage à rallonge : s’enrichir d’abord des dettes des pauvres, puis de leur travail gratuit une fois ceux-ci réduits en esclavage.

La démocratie n'a pas été créée en Grèce pour donner tous les droits au peuple (même en n’entendant par peuple que les « hommes libres », non compris les esclaves), elle a été créée pour éviter que les plus pauvres, accablés de dettes, ne se révoltent contre cette extrémité de l’endettement où ils se voyaient condamnés, s’ils ne pouvaient pas s’en acquitter, à devenir des choses. C’est alors que « le peuple », entendons alors tant les riches que les pauvres, fit appel, d’une seule voix, à Solon, en raison de sa sagesse, pour les empêcher de s’entretuer.

La constitution fut d'abord une médiation, pour résoudre ce problème où deux classes s'affrontaient sans trouver de solution, au point qu’elles ne voyaient pas, tant la rage était grande des deux côtés, comment éviter d’en venir aux mains. Il fallait résoudre cette question de l'esclavage pour dettes dans le cadre d'une nouvelle organisation politique de la société, qui puisse concilier les intérêts divergents des pauvres et des riches en donnant satisfaction aux deux parties. Cette solution a consisté à abolir l'esclavage pour dettes tout en apportant des compensations aux riches, et en associant à cette abolition de l'esclavage pour dettes l'octroi de nouveaux droits politiques donnant l'illusion aux pauvres que l’inégalité avait diminué entre eux et les riches, ce qui n'était pas réellement le cas.

C'est l'essentiel de la réforme de Solon. On peut en suivre le détail dans sa constitution. C'est un chef d'œuvre de juridisme.

Rome a mêlé ces trois démarches (abolition de l'esclavage pour dettes, concessions aux riches et octroi de nouveaux droits politiques aux pauvres) dans le tribunat.

Lorsque, après une éclipse de mille cinq cents ans, au cours de laquelle l'antique monarchie de droit divin s’est reconstituée en Europe, l’exigence républicaine a fini par reprendre le dessus, c'est à nouveau sous les espèces d'une constitution que le principe de la démocratie a été rétabli par la Révolution.  En s’inspirant de Rome plus que de la Grèce, avec d’autres idées en tête, mais en reconduisant la même équivoque, jusqu’à faire oublier, quand le retour aux sources se fera, que dème n’a jamais signifié « peuple » en grec, mais une subdivision administrative correspondant à une visée électorale.

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