Le 29 septembre « ... et je ne pensais pas à toi... », par Cesare Battisti

Lettre publique de Cesare Battisti pour le site Carmilla on line. Cesare est à nouveau doté, depuis septembre ou octobre [2019], du sacro-saint ordinateur. Limité à Word, plus ou moins, mais qui lui permet sans doute de retrouver son activité intrinsèque.

Publié le 19 octobre 2019 sur le site Carmilla on line  – Sous l'index L'affaire Battisti
Traduction proposée sur 1Mot2Cesare

(Lire l'original ICI)

Cesare Battisti © Inconnu Cesare Battisti © Inconnu

« S'il n'y a pas de preuve physique de votre culpabilité pour les crimes pour lesquels vous avez été condamné, il est légitime de plaider innocent. » C'est ce qu'on disait dans les milieux amicaux, ceux à qui je n'ai jamais caché mon appartenance à la CAP.

Outre la solidarité politique spontanée des mouvements et partis engagés dans la lutte de classe mondiale et, plus généralement, le soutien des penseurs engagés dans la liberté et la démocratie, le droit à la présomption d'innocence a également été un argument valable pour tous ceux qui m'ont soutenu au fil des ans.

Par conséquent, contrairement à ce que les exorcistes habituels de la communication s'efforcent de prouver, l'innocence elle-même n'a jamais été l'argument principal utilisé par les personnes et les institutions qui ont défendu mon statut d'exilé politique pendant 38 ans à l'étranger.

Ce point, je tiens à le souligner, j'ai essayé de le rendre aussi clair que possible lors de ma première et unique entrevue avec un magistrat italien de 1981 jusqu'à Oristano le 23 mars 2019.

Pendant toutes ces années, parmi les amis, camarades et sympathisants (paradoxalement même pas un magistrat), personne ne m'a jamais demandé si j'étais coupable ou innocent. Jamais. Ce n'était pas nécessaire, car les longues années de guérilla révolutionnaire avaient abondamment voyagé dans le monde entier. Les centaines de morts des deux côtés de la barricade étaient de notoriété publique. Tout comme tout le monde était conscient du régime de démocratie compromise en Italie, où les habituelles “forces obscures” bombardaient les places publiques.

Mais je ne veux pas m'attarder sur les raisons qui ont provoqué un conflit armé qui a duré plus de dix ans. Il a déjà été dit par ceux qui disposent de plus d'instruments que moi de faire une analyse historique exhaustive de cette période. Je n'essaie pas non plus de diminuer mes raisons politiques et mes responsabilités criminelles en n'utilisant comme prétexte pour mes actions que les soi-disant “massacres d'État”, car ceux-ci font malheureusement aussi partie de la sale guerre contre la lutte pour la liberté, l'égalité et la justice sociale comme facteur de terreur, même si elle est extrême. En bref, un pays ne peut pas, d'une part, pleurer les morts, tous, et, d'autre part, nier les raisons qui les ont provoqués.

Nous ne sommes pas ici pour dire rétrospectivement (ce n'est pas le lieu et, en ce qui me concerne, je l'ai déjà fait) si ces raisons étaient bonnes ou mauvaises, ou combien il est cruel de soutenir l'une ou l'autre. Il s'agit à peine d'admettre qu'il y a eu un conflit politique et qu'au sein d'un conflit armé de cette ampleur, une violence sans précédent se produit toujours, causée par les parties en présence. J'en faisais partie et aujourd'hui je me plains.

J'en faisais partie et aujourd'hui je le déplore. Mais quand est-ce que pour la dernière fois un État, quel qu'il soit, a spontanément reconnu qu'il avait tort ? « Mais nous étions un pays démocratique, avec un parlement élu », a-t-on toujours dit. Nous savons cependant que l'histoire, et aussi la plus récente, nous enseigne que, bien que nécessaire, le suffrage universel ne suffit pas à lui seul à garantir la démocratie. « Oui, mais maintenant l'Italie a changé » est répété de plusieurs côtés.

D'accord, nous voulons tous y croire, mais cela signifie alors qu'elle n'est pas assez solide pour assumer ses responsabilités, sans craindre les conséquences historiques, comme d'autre part, nous le faisons tous depuis un certain temps, sans distinction d'appartenance à un groupe au sein de la gauche révolutionnaire.

Quoi qu'on puisse dire dans les sphères journalistiques et politiques proprement saisies par l'amnésie, cela a été et sera toujours mon histoire, mon combat. Les méthodes peuvent changer, mais la fin est la même. C'est dans ce concept que nous devons chercher la véritable raison des 38 ans de solidarité généralisée qui m'ont été témoignés et qui n'ont jamais failli. Malgré le déploiement inouï de la désinformation et de la dissuasion matérielle et politique exercée par l'État italien, à l'égard de quiconque s'est opposé à mon extradition, même après ma confession, il faut dire que personne n'a répudié l'aide qui m'a été offerte. C'est sur cela que les autorités devraient se concentrer, au lieu de faire des efforts pour en diminuer l'importance.

Je n'ai même pas l'intention de critiquer, ni même de me scandaliser, les méthodes adoptées par l'État italien pour me ramener “à la mort” dans les prisons de mon pays (enfin le kidnapping en Bolivie, camouflé par une expulsion illégale et finalement légalisé par la Cour d'Assises de Milan, en mai dernier). Je comprends très bien comment on veut placer la “raison d'État” au-dessus de la loi : après tout, on ne commence pas une guerre pour ensuite se plaindre des effets les plus durs. Je l'ai compris alors, quand nous avons dû nous défendre contre les dérapages habituels de l'homme en uniforme ou l'usage de la torture, et je continue à le comprendre aujourd'hui, enfermé dans une cellule d'isolement à Oristano.

Si nous cessions de confondre délibérément le jeu des règles avec les règles du jeu (pardonnez-moi de le dire, je sais que ce n'est pas le plus approprié pour notre drame). Si nous cessons de remuer les croque-mitaines, il y en a toujours un, le terrorisme, les migrants..., pour éviter de nous remettre sur un chemin qui n'est pas celui tracé au détriment des autres, mais pour la dignité, pour le droit, pour une plus grande noblesse d'esprit. Si nous cessions de nous cacher derrière nos doigts, nos petits-enfants auraient la chance de se faire leur propre idée, de lire dans les livres d'histoire combien leur pays a vraiment et honnêtement souffert et souffre dans la longue lutte pour la démocratie. Si nous écoutions également l'appel de ces hommes d'État, notamment de l'ancien magistrat Giuliano Turone, qui appellent tout le monde à se réunir à la table de la paix, à panser la plaie sociale – je parle de paix et non d'amnistie. Si nous essayions de rendre à l'Italie la dignité internationale dont on a parlé dans de nombreux milieux aujourd'hui...

Cela ne compte-t-il pas parce qu'il y a aussi le “monstre-mythe” Cesare Battisti ?

Voyez par vous-même.

Cesare Battisti
traduit par 1Mot2Cesare

 

 

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