Les gilets jaunes et la révolution 4

Lorsque, au bout de six mois, tous les motifs de mécontentement accumulés depuis des années seront venus s’inscrire dans la liste des revendications, c’est à la fois portés par le mouvement et profitant de son courant qu’ils émergeront, le portant en retour, le réactivant, le faisant croître. Ces motifs déploieront alors un tableau critique complet des injustices de la société contemporaine.

Pourtant, aucun de ces motifs, pris séparément, n’avait suffi à déclencher un soulèvement.

Le ras le bol était général et l’apathie désespérante. Depuis le temps qu’on attendait un soulèvement... Rien ne se produisait.

On était bien descendus dans la rue pour protester  contre le terrorisme, mais pour le « mariage pour tous » pas tous du même côté, et contre les licenciements, les fermetures d’usines, les démantèlements, la loi Travail, avec les lycéens, les étudiants, les infirmiers, les cheminots, mais jamais tous ensemble avec assez de conviction pour porter le mouvement jusqu’à la grève générale, parce qu’il n’y avait pas de cause commune.

La révolution en miettes

Pas de soulèvement pour soutenir Notre-Dame-des-Landes, la zone humide du Testet et les autres ZAD.

Pas de soulèvement pour protester contre la déforestation et le bétonnage généralisé, la pollution de la terre, de l’eau et de l’air, l’élevage concentrationnaire, la boucherie assassine, la pêche industrielle, la destruction de la biodiversité.

Pas de soulèvement pour arrêter l’extermination des indigènes, le harcèlement des minorités, mettre fin au pillage des ressources des pays colonisés, aux ventes d’armes, aux états bananiers.

Pas de soulèvement pour en finir avec les famines, les déportations, les génocides, et s’attaquer à leur cause évidente : l’impérialisme industriel et financier.

Pas de soulèvement contre l’aristocratie financière, pas de nouveau « Tiers Etat » pour protester contre les privilèges et la corruption de la classe politique, la démocratie dévoyée, l’évasion fiscale organisée.

Pas de soulèvement pour sortir de l’Europe des technocrates, exiger la prise en compte de son rejet par référendum le 29 mai 2005, l’abrogation du traité de Lisbonne, restaurer le franc, rétablir la libre circulation des gens, imposer le contrôle des échanges financiers, bâtir une autre Europe et une autre internationalité.

Pas de soulèvement pour protester contre le traitement infligé aux réfugiés.

Pas de soulèvement ne serait-ce que pour se réveiller, renverser l’état des oligarques, abattre ses forteresses, se réapproprier le capital, déclarer le surprofit illégal, rétablir la justice sociale, redevenir un peuple souverain, constituer une autre société.

Pas de soulèvement en un mot pour se débarrasser du système, avec une idée claire de sa nature, de ses causes et de ses complicités, en commençant par dire "NON A LA DETTE", comme si ce n’était pas la donnée fondamentale, le levier sans cesse renouvelé de la condition humaine depuis la création des états capitalisateurs établissant pour l’éternité une fracture entre une poignée de créanciers invisibles et le reste de l’humanité.

Pas de soulèvement pour mettre fin à cette usurpation théologique depuis ses fondements inavoués jusqu’à sa traduction politique toujours répétée : la priorité accordée par les états au remboursement d’une dette insolvable contractée de mèche avec les créanciers pour accroître indéfiniment leurs profits issus du travail des peuples expropriés et les maintenir dans l’assujettissement et la pauvreté.

Des protestations ponctuelles, des soulèvements locaux, des grèves sectorielles, des occupations de places. Et des revendications, des proclamations, des indignations pétries d’idéaux. Des révolutions en miette. Rien qui vise au-delà d’un jeu réglé pour se reproduire et se renforcer crise après crise. Rien qui s’attaque au système tout entier, qui renverse le processus, qui s’impose, se propage, explose, parce que rien qui fasse mouche, qui s’attaque au mal à sa source, qui aille au fond des choses, qui vise la bonne cible.

Comme s’il y avait trop de raisons de s’indigner pour faire le lien entre elles et constituer un front commun.

Comme si c’était trop compliqué.

Comme si on avait plus à perdre qu’à gagner à se révolter.

Ou comme s’il y avait quelque chose qu’on ne pouvait pas regarder en face.

L’écran de la complexité

Et donc, plus désespérant que tout – le communisme étant mort et le néolibéralisme au pinacle –, l’absence d’une théorie efficace (à défaut de conviction, d’intuition ou de lucidité) qui aurait permis de voir le système dans son ensemble et soi-même dans le monde tel qu’il est.

On était entrés dans le XXIe siècle sans clés en mains. Et quand bien même on aurait eu des clés, toutes les issues désormais étaient bouchées. Et les questions enfantines revenaient. Avec les progrès de la science et de la technique, comment avait-on pu construire un monde aussi fermé? Comment avait-on pu ne pas en finir avec les guerres, les famines, les génocides, l’injustice, la pauvreté? Comment était-il possible que 1 % des riches aient réussi à étendre leur pouvoir sur toute la planète et leur domination sur toute l’humanité ? Comment une petite escroquerie immobilière dans le Minnesota avait-elle pu bouleverser tout le système financier et celui-ci mettre en péril le monde entier? Cela paraissait aussi incompréhensible que l’origine de la civilisation elle-même...

Mais peut-être s’agissait-il d’autre chose, qu’on ne voyait pas ou qu’on ne savait pas comment attraper… quelque chose qui avait à voir avec le pouvoir, ou avec une loi inconnue de l’histoire, un rapport entre masse et impuissance non élucidé? Quelque chose qui avait à voir aussi avec la nature humaine peut-être, un rapport bizarre entre liberté et culpabilité qui remontait à l’origine de l’humanité?…

Un nouveau millénaire commençait et on n’avait pas d’outil conceptuel pour le comprendre, malgré les expertises des économistes, qui n’étaient pas en reste, mais n’étaient pas à la portée de tout le monde. Au demeurant n’aboutissaient-elles pas toutes au même constat plus ou moins articulé : la civilisation industrielle, depuis le XXe siècle, était devenue un monstre gigantesque, un empire démesuré – comme, en son temps, Rome, sauf que l’Histoire en était maintenant à son dernier acte, et le jour où cette civilisation s'effondrerait ce serait la fin du monde entier.

Or, ce monstre gigantesque, cet empire démesuré, cette civilisation qui naguère encore se flattait de dominer la nature et de maîtriser l’univers, et qui à certains égards pouvait paraître au sommet de sa puissance, était fragile. C’était un colosse aux pieds d’argile, dont il fallait bien commencer à se rendre compte qu’il ne reposait plus sur ce qui avait fait sa prodigieuse réussite : la production industrielle, le travail des hommes et des machines, et l’investissement productif, la croissance, le développement au bénéfice de tous... En réalité, il ne reposait plus sur rien de concret.

Comme si, par excès de matérialisme il avait perdu le sens de la réalité... Comme s’il l’avait virtualisée.

Mais cette réalité virtualisée, cette nouvelle irréalité, cette abstraction sur laquelle désormais il reposait, n’était pas – n’était plus un idéal. Et ce n’était plus non plus une éthique – la fameuse éthique protestante, « l' esprit du capitalisme » de Max Weber.

Et ce n’était plus, bien sûr, « l‘égalitarisme compétitif », la démocratie de Tocqueville. Ce n’était même plus le libéralisme. Et ce n’était plus l’économie boostée par la finance. C’était l’économie lâchée par la finance s’autonomisant dans sa capacité de faire du profit un nouvel infini.

L’économie n’avait plus aucun rapport avec le travail comme source de la richesse, désormais totalement dévalué. Elle n’avait plus aucun rapport non plus avec la satisfaction des besoins naturels, de plus en plus remplacés par des besoins artificiels. En mettant la production sous le dépendance du surprofit financier elle lui ôtait tout ce qui pouvait encore lui rester d’humain et faisait entrer l’aventure industrielle dans une phase « terminale » où elle n’était plus qu’une entreprise de déshumanisation de l’humanité.

Mais, « terminale », cette entreprise avait surtout – et contradictoirement – pour but de durer indéfiniment, d’être infinie. Le moteur de l’économie dans cette phase terminale n’était plus le rapport travail-profit, mais le rapport déshumanisation-surprofit. La déshumanisation, une fois commencée à l’échelle industrielle, ne devait connaître aucune limite. C’était une pandémie. Un sous-prolétariat sans cesse renouvelé et dévalué, corvéable à merci, en était le véritable carburant inépuisable. Mais le moteur de la nouvelle économie qu'il faisait tourner n’était plus qu’un artifice pour faire durer la civilisation industrielle au-delà de toute limite concevable. Et la science et la technique, au service de la puissance construite sur l’autonomisation de la finance, ne servaient plus qu’à rendre de plus en plus performant cet artifice.

Le colosse aux pieds d’argile ne reposait plus en fin de comptes que sur la spéculation. C’est-à-dire sur le profit sans cesse croissant (et, depuis le tournant du siècle, de façon exponentielle) qu’il était possible de tirer de l’assurance de destructions « inévitables », produisant simultanément, d’un côté l’enrichissement effréné d’une minorité irresponsable, prête à tout pour se sauver du désastre qu’elle préparait comme une guerre profitable, et de l’autre l’appauvrissement du plus grand nombre – pire : l’asservissement du plus grand nombre, et la menace encore pire d’une série de destructions sélectives menant à sa disparition par tout un arsenal de catastrophes programmées...

Et cela ne pouvait pas être arrêté.

C’était – vu d’en bas – à désespérer, à enrager.

A moins que le colosse aux pieds d’argile ne repose, en réalité, sur tout autre chose… qu’il ait une double fragilité, un talon d’Achille, une autre faiblesse cachée...

Par exemple, la consommation de masse… D’où la panacée, le fantasme : une grève mondiale de la consommation et tout le système s’effondrerait… Et comme ce n’était pas demain la veille et que ce n’était pas sûr que ce soit la bonne solution (car qu’est-ce qu’on ferait une fois que « le système se serait effondré »?), une autre panacée prenait la relève, renvoyant à une autre « cause » (« non, ce n’est pas la consommation de masse, ce sont les banques qui sont la cause de tout le mal. Donc retirons tous en même temps notre argent des banques et les banques cesseront de nous escroquer»), puis une autre et encore une autre, avec le même résultat : les effondrements fantasmés allaient se perdre dans la sphère infinie de la virtualité et les crises se succédaient, le pouvoir capitaliste se renforçait, les États devenaient de plus en plus meurtriers, et sur fond de frénésie consumériste et de fins de mois de plus en plus difficiles à négocier, ceux qui auraient bien voulu être encore dans la course retombaient dans le marasme, la rage impuissante, l’apathie, la stupeur, la névrose de l’incompréhension désespérée…

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