Les gilets jaunes et la révolution 17

Le mythe de la démocratie

La répartition d’un peuple vaincu en circonscriptions administratives qui détruisent tous ses liens traditionnels est le troisième acte de la cheptelisation de l’humanité par les états, après l’extermination de ses combattants et la réduction des survivants en esclavage.

Le mot dème vient de là. On n’est citoyen qu’une fois vaincu, à partir d’une catastrophe militaire suivie d’un équarrissage administratif.

Un cheptel se constitue d’animaux épars que l’on parque. Enée fuyant Troie vola les premiers qu’il trouva pour les donner à manger à ses soldats. Romulus, son descendant, ne fonda pas d’abord une ville, mais un parc à hommes.

Ne voulant pas, raconte Tite-Live, que la ville se développe inutilement, « il ouvrit un lieu d’asile pour attirer du monde, suivant l’exemple des fondateurs de ville, qui font venir une foule obscure et misérable, quitte à prétendre ensuite qu’il s’agit d’une population autochtone. Une foule disparate, faite d’esclaves et d’hommes libres, et désireuse de changer d’existence, s’y réfugia : ce premier noyau est à l’origine de la puissance romaine. »

Ailleurs il dit : « La plèbe, formée de berger et de bannis... »

De son côté Thucydide : « Les bannis allaient fonder des villes. »

Une autre source de la population romaine sont les enfants des Sabines, prises de force (et par ruse) par les Romains. Car ces hommes venus de Troie n’étaient qu’une bande d’hommes, il n’y avait avec eux pas une seule femme. Fuyant Ilion saccagée par les Grecs, ces Thraces issus de Zeus ou ces descendants des Perses en pointe avancée vers l’Europe avaient repris l’affaire de l'état au point de départ. Tout commence par une bande armée. Le manque de femmes n’est pas un problème quand on a les meilleures armes. La première chose qu’ils firent en débarquant dans le Latium fut de voler des bœufs, puis ils volèrent des femmes.

Mais pour ce qui était des autres, des autochtones qui les entouraient, une fois constitué le noyau de leur force, il n’y a pas d’équivoque, pour Tite-Live comme pour Tacite : ils ne les appellent pas des barbares, ils en ont assez vu, d’Énée à Octave-Auguste, pour les reconnaître pour ce qu’ils sont ; ils les appellent des « peuples libres ». Et par là expliquent qu’ils se défendirent si âprement contre l’envahisseur.

La notion de barbare n'apparaît qu'avec les états en voie de constitution : ce sont les peuples qui les entourent qu'ils n'ont pas encore soumis. Mais ils ne les appellent pas encore barbares. S’étant introduits chez eux avec l’intention de leur voler leur pays, ils les appellent ennemis.

Des peuples libres aux citoyens soumis

S’il fallait donc reprendre les choses au point de départ pour comprendre ce qui se passe et se perd dans le passage de l’état de peuple à celui de citoyen, il faudrait prendre en pleine considération les peuples libres avant l’arrivée des pillards. On aurait alors une interminable liste de disparus.

Combien y avait-il de peuples en Europe avant Rome ? Combien en Égypte avant les pharaons, combien en Mésopotamie avant Sumer, combien en Amérique avant les Européens ? Aujourd’hui, on a un bien plus petit nombre de pays. L’arithmétique qui va des peuples aux états va de l’infini à quelques-uns, qui deviendront deux un jour, pour qu’il n’y en ait plus à la fin qu’un seul : le même pour tous. On dit « nation » quand on parle des gens de ces pays dans leurs frontières actuelles, en oubliant que ces frontières, tracées militairement, ont causé leur éparpillement dans des états créés de manière artificielle. Toute « nation » est une entité constituée de force, où ce qui reste des peuples est soudé à l’état supérieur (« qui est plus que la somme de ses parties »). Et la « nation » devient « patrie » quand elle part en guerre.

Dire à la place « état » fait litière de ces poncifs. Ou « industrie », comme le fit Anatole France lorsque, au sortir de la guerre de 14-18, il écrivit : « On croyait qu’on se battait pour la patrie, et puis on s’aperçoit qu’on se battait pour des industriels. »

Il faut remettre la notion de peuple à sa place. Un peuple n’est pas une nation et une patrie sans avoir à donner son avis. Aux yeux de l’ethnologue, il y a des milliers de sortes de peuples. Politiquement il n’y en a que deux : ceux qui sont libres et ceux qui sont asservis.

Comment se gouvernent ceux qui sont libres ? Autant demander : comment se constitue une société libre ? C’est une question qui reviendra aussi longtemps qu’on ne la résoudra pas. Ceux qui sont asservis sont ceux qui ont été absorbés par des états.

Citoyenneté et démocratie

Après l’esclavage, la citoyenneté est la seconde définition de la perte de sa liberté pour un peuple. Elle signifie son incorporation dans un état où il ne survit que réduit à l’état d’atome. Il n’est plus maître de lui-même sur un territoire dont il serait responsable avec les siens. Entre la plante de ses pieds et le sol sur lequel il marche, lui et son voisin, le père et le fils, la femme et le mari, le travailleur et son maître, il y a l’état. Exalter cette addition d’atomes qui ne s’appartiennent pas sous le nom de peuple est une façon cynique de retourner le mot pour dire qu’on peut en disposer à sa guise. Tout ce qui peut le diviser et le subdiviser est bon pour ses maîtres. Il ne peut s'unir qu'au sommet, dans une fiction qui le fige en masse.

Bien entendu ce n’est pas ainsi que le définit celui qui, en l’incorporant, l’a réduit. Dans la définition forte d’Aristote, n’est citoyen que qui participe aux charges publiques.

Le peuple dans un état n’est pas constitué de tels citoyens. C’est ce qui a été préalablement coupé en morceaux au point de ne plus pouvoir se reconstituer dans les faits ni dans les têtes.

On en met un ici, un autre là, et on leur dit : « Tu ne seras connu pour voter que par ton nom de dème, comme ça personne ne pourra dire « il a voté pour un tel, c’est Jean, fils de Jacques. » Tu comprends ? Tu seras libre, personne ne saura pour qui tu votes. »

Mais c’est aussi, à l’opposé, la fiction politique désignant la société toute entière dans la bouche de ceux qui la tiennent depuis le sommet...

Dans l’application de cette fiction, le peuple, toutes origines confondues, est divisé en dèmes.

Dans ces dèmes, à Athènes, les gens n’avaient aucun droit de se réunir ni de décider quoi que ce soit, n’étant autorisés à user de leur droit de « citoyen de dème » que dans le seul cas où ils se rassemblaient entre collègues, par délégués interposés, face à l'aristocratie, entourés de gens armés, dans des agoras où ils étaient cernés : un espace de droits octroyés du bout des lèvres couronnant une décomposition systématique, dont le but évident était d’intimider chaque citoyen en particulier et tous ensemble dans leur incapacité à former un collectif, par la démonstration conjuguée de leur impuissance physique et de leur incompétence juridique, opposées à l’habileté doublement supérieure de ceux qui les dirigeaient, non par la seule force (on aurait pu crier à l’injustice), mais par l’intelligence, les connaissances et la preuve surabondante de leur capacité exclusive à les diriger par la supériorité oratoire – capables même de le convaincre que c’était lui, le peuple, qui régnait.

Outre cette supériorité manifeste de l’intelligence politique qui faisait d’eux les « meilleurs », incontestablement, de leurs cités, les aristocrates avaient d’autres moyens de convaincre le peuple que l’autorité qu’ils exerçaient sur eux, ils ne l’avaient pas volée. N‘étaient-ils pas les fondateurs de la cité (de l’état)? C’est ce que leur nom même signifiait à Rome : patriciens, patres, pères fondateurs. La pureté de leurs lignées garantissait leur pouvoir hérité, ce qui expliquait assez pourquoi ils ne pouvaient pas se mélanger : n’était-ce pas ce qui les reliait aux tout premiers, Romulus, Enée, et par Enée, Vénus et Mars, Zeus, Cronos, Ouranos, Gaïa : les dieux primordiaux. Théogonie d’où leur venait la possession de rites soumis à des règles de transmission stricts, indispensables à la bonne conduite des guerres et à la sécurité de l’état.

C’est pourquoi la religion était si essentielle à la politique. D’une part elle identifiait la caste dominante aux dieux par une auguste ancestralité, source absolue du pouvoir, impossible à contester, dont des cérémonies appropriées renouvelaient le souvenir et l’efficacité. D'autre part, indépendamment de l’hérédité, elle pouvait être utilisée comme un moyen au-dessus de la politique pour faire impression sur le peuple. Ainsi Numa feignait « d’avoir commerce avec une nymphe qui lui inspirait toutes les décisions qu’il avait à faire adopter au peuple. »

Au demeurant il ne s'est jamais agi en politique de convaincre pour persuader, mais seulement de convaincre pour autant que convaincre est un moyen de neutraliser le peuple, le réduire à l'impuissance, et à partir de là, de l’utiliser. Le peuple est toujours en surnombre : c’est sa qualité naturelle ; avant d’être, économiquement, un avantage – qui a ses limites, – c’est aussi, en politique, une des deux grandes affaires à gérer.

Il est d’usage dans les écrits politiques, depuis la fin du XVIIIe siècle, de prendre le point de vue (voire, le parti) du peuple. On dit « nous », bientôt on s’indigne et sans s’en apercevoir on commence à prêcher. Ce faisant, on ne voit les choses que d’un seul côté.

Du point de vue de ceux qui le dirigent, le peuple est une masse à gérer. Mieux vaut être clair à ce sujet. Nous dirions même que c’est la condition d’une pensée politique qui a pour premier souci de ne pas se leurrer.

De ce point de vue, une masse peut être utile si vous la mettez de votre côté, nuisible si elle vous est hostile ; mais vous ne pouvez jamais être assuré de la garder toujours toute du même côté. Le mieux est donc de la tenir divisée : ainsi, sans voir qu’elle se bat contre elle-même, elle se soulèvera pour des partis d’apparence opposés plutôt que pour sa liberté.

Il s’agit donc, de peuples anéantis ayant fait des atomes, qu’on appellera des individus, et ayant réparti ces individus dans des parcs à hommes qu’on appela des dèmes, de ces dèmes ayant fait une masse d’atomes additionnés, cette masse, de la faire adhérer à sa condition, si possible, avec enthousiasme, tenir comme à la prunelle de ses yeux à des frivolités dont on organisera le marché, et une fois par génération si possible l’envoyer se faire tuer avec encore plus d’enthousiasme, surtout si on lui fait entrevoir au bout des combats la promesse de massacres, de butin et de viols.

Ainsi en disposèrent les patriciens romains, qui dans leur recherche d’un compromis avec les plébéiens qui réclamaient l’abolition des dettes et une loi agraire, les deux allant de pair, envoyèrent de Rome une délégation, en – 454, à Athènes « pour transcrire les célèbres lois de Solon et se renseigner sur la constitution des autres cités grecques » (Tite-Live, Livre III, 31).

Renseignements pris, des dèmes athéniens, les patriciens firent des tribus, en jouant sur l’équivoque entre le sens ethnique du mot tribu et le fait qu’ils avaient créé trois circonscriptions lors de la fondation de Rome pour y répartir les vaincus.

Les constitutions établissant ces répartitions sont assez complexes, en s’en doute. Aristote pour la Grèce, Tite-Live pour Rome les donnent en détail. Ce sont des complexités juridiques qui semblent compliquées à plaisir pour mieux étourdir le peuple et aboutir à cette création pure de l'état : l'individu dénaturalisé, dont le citoyen dépolitisé est le nec plus ultra – ou pour mieux dire le centime, dans une société progressivement monétisée depuis le début de l’âge du fer.

Si elles y aboutirent, c’est que tel était leur but. Si elles purent le faire, c’est que l’homme n’est ni entièrement brebis ni entièrement loup, mais étant les deux en partie, il peut être utile de lui faire jouer alternativement la face et le profil. De toute façon il ne s’aperçoit de rien, les nouvelles générations ne sachant que ce que leurs maîtres d’école leur apprennent, jusqu’à ce qu’elles s’apprennent à elles-mêmes qui elles sont en se révoltant. Il arrive alors que la rue bouillonne. C’est pourquoi il faut y lâcher de temps en temps la police pour y remettre de l’ordre, en attendant d’y remettre de la religion, mais avec mesure et discernement, car c’est avec la guerre et l’impôt le plus sûr moyen de tenir un cheptel humain.

Quant à la démocratie, elle n'a jamais été « le gouvernement de tous par tous » : ni tous en même temps, ni tous à tour de rôle, ni en alternance de classes. Et elle n'a jamais été non plus l'accès aux pouvoirs législatif, exécutif, économique et judiciaire également pour tous, indépendamment de la fortune ou du mérite. Le souci de Solon a été un souci d'équilibre, compte tenu de l’inégalité entre deux classes antagonistes : contenir l'arrogance de la noblesse tout en la protégeant contre les colères de la plèbe, et contenir celles-ci en lui concédant une citoyenneté plus ostensible, moyennant une participation accrue aux charges publiques.

Étant entendu que, sans changement dans la répartition de la fortune, cette participation ne pouvait être qu’illusoire.

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