Les amis de Bolsonaro (un mot de Cesare Battisti)

Dans la lettre qui suit, Cesare revient sur un évènement antérieur, témoin du climat politique qui a abouti à son enlèvement vers l'Italie en 2018. Merci de prendre avec des pincettes les éléments qui pourraient avoir pâti de l'exercice toujours délicat de la traduction, de surcroît non professionnelle. Si celle-ci suscitait des questions, elles seront les bienvenues.

Publié le 27 novembre sur Carmilla on line
(Traduction mise en ligne par 1Mot2Cesare)

Cesare Battisti © Inconnu Cesare Battisti © Inconnu


Tandis que l’État italien, appuyé par des médias serviables – rien à objecter – s’est autorisé tous les moyens disponibles pour me ramener en Italie, sans s’embarrasser de légalité, J’ai fait quant à moi ce que la loi m’a permis de faire pour l’éviter. Mais mon intention n’était pas de me réfugier ici derrière une conduite supposément légale face à de supposés abus de pouvoir de l’autre. Nous savons que, lorsque « la raison d’État » entre en jeu, le droit et l’éthique sont mis sur la touche. Ou voulons-nous être assez hypocrites pour le nier ? les moralistes d’occasion n’en démordent toutefois pas, le lynchage est leur pain quotidien.
Dotés d’une créativité d’un goût discutable, ils trouvent toujours mille raisons de s’improviser juges et prêtres, absoudre ou condamner même quand personne ne leur demande, ou quand il ne reste plus rien à dire : l’État m’a jeté à Oristano, j’ai reconnu mes responsabilités, exprimé ma compassion pour toutes les victimes sans distinction.

Une fois dit ceci, je devrais clore cette lettre. Mais il se trouve que, jusqu’à présent, ce sont toujours les mêmes qui ont parlé, ceux qui ont été appelés à absoudre les uns et à condamner toujours les autres. Il arrive alors qu’aujourd’hui, de nombreuses personnes me demandent mon avis sur tel ou tel événement qui s’est produit au Brésil. Il y a surtout trois épisodes qu’on m’a demandé de clarifier.
J'aimerais aborder ici seulement deux d'entre eux ici. Le troisième et dernier mérite un chapitre séparé plus tard, si c'est toujours nécessaire. Je tiens à préciser que toutes les informations données ici peuvent être documentées dans leurs lieux de compétence respectifs. Je sais que je ne peux pas m'attarder sur ce point, pour des raisons d'espace, mais aussi d'opportunité. Je dois cependant donner quelques informations de base sur mon état civil au Brésil, sinon certains événements perdraient leur signification.

Après le décret de non-extradition signé par l'ancien président Lula et la confirmation ultérieure par la Cour suprême fédérale en 2011, j'ai obtenu un document de résidence permanente au Brésil. En dehors du vote, ce document m'a donné tous les droits d'un citoyen quelconque. Pendant toute la période brésilienne, en plus de mon activité normale d'écrivain, j'ai exercé plusieurs autres activités professionnelles, toutes dûment enregistrées, ayant ainsi accès en tant que contribuable aux services fournis par l'État. J'ai publié quelques romans, fait des traductions, et me suis engagé dans différentes activités politiques et socioculturelles, sans jamais entrer dans l'illégalité. Dans le cadre de mes activités, j'ai eu l'occasion de visiter certains pays limitrophes du Brésil, comme l'Uruguay, l'Argentine, la Bolivie. Le document qui m'a été délivré par l'autorité brésilienne me permettait de franchir ces frontières. Enfin, en 2013, mon fils est né et en 2015, j'ai épousé la femme avec qui je vivais depuis 2004.


Cela étant dit, je voudrais poursuivre en expliquant dans les grandes lignes comme cela m'a été demandé, comment se sont déroulées mes deux arrestations au Brésil : celle de 2015 à Embù das Artes, Sȃo Paulo, et la dernière en 2018 à la frontière bolivienne.
Les tentatives de l'État italien pour m'arracher à tout prix du Brésil ont été ininterrompues, et plus odieuses encore à chaque échec et mat infligé par la loi brésilienne. Depuis un certain temps, les appareils italiens au Brésil étudiaient la possibilité, entre autres, de me retirer ma résidence afin d'obtenir l'expulsion. À cet égard, un procureur, magistrat d'extrême droite bien connu et lié à l'ambassade d'Italie, a été activé par le lobby militariste qui allait porter Bolsonaro au pouvoir.


Celui-ci, après quelques tentatives tuées dans l'œuf, tant son interprétation des lois nationales était grossière, a fini par s'associer avec un juge fédéral du tribunal de Brasilia, également dans la sphère d'influence militaire et donc de l'ambassade italienne. Un procès a été secrètement mis en place dans lequel, malgré toutes les règles légales, les parties n'ont jamais été convoquées.
En 2015, la sentence du juge fédéral Adverci Lates Mendes de Abreu, lors d'une audience clandestine, a révoqué ma résidence et ordonné mon expulsion du pays. Dans l'intention de prendre de vitesse les avocats de la défense et les autorités supérieures, le juge ne publie pas la sentence, mais ordonne l'arrestation et l'expulsion immédiate. Le plan de l'ambassade d'Italie et du lobby Bolsonaro semblait s'être concrétisé.


Au mois de mars, Interpol se présentait à mon domicile.

Les officiers semblaient s'excuser de m’inviter à les suivre, et me reprochèrent de ne pas avoir contacté mon avocat à temps. Ils semblaient vraiment préoccupés par ce qui se passait. À ce moment, je ne savais toujours pas qu'il y avait un avion prêt à m'embarquer à l'aéroport international de Sȃo Paulo. Je ne sais toujours pas qui a prévenu l'avocat. Tout ce que je sais, c'est que quelques heures plus tard, je suis ressorti libre du quartier général de la police. L'avocat est arrivé à temps pour faire appliquer l'article 63 du Statut : « Aucune expulsion ne sera effectuée si elle met en cause une extradition non autorisée par la loi brésilienne ».

Le 14 septembre 2015, la sixième chambre du Tribunal régional de la première région (Sȃo Paulo) déclara illégitime mon arrestation temporaire de mars 2015 suite à la condamnation de ce juge. L'Italie a réagi avec l'hystérie habituelle (« Nous n'aurons pas la paix », a-t-on crié), comme s'il était légitime d'imposer sa volonté à un autre pays en empruntant des chemins de traverse.

L'État italien a tenu sa promesse. Utilisant tous les moyens à sa disposition, dans le but de faire la terre brûlée autour de moi et me détruire psychologiquement, il a fait de ma vie quotidienne et de celle de ma famille un enfer pendant les trois années qui ont suivi. Aucun des voisins, de l'environnement de travail et des instances du mouvement politique et culturel que je fréquentais n'a été épargné par la pression, la calomnie provocatrice et le siège ininterrompu de médias agressifs.

Malgré la manœuvre d'étouffement, la solidarité à mon égard s'est consolidée, me permettant de ne pas renoncer à mes engagements familiaux, professionnels ou politiques dans certains mouvements syndicaux et sociaux, comme le MST (mouvement des sans-terre) et le MTST (mouvement des travailleurs sans-abri). Ce sont les instances militantes qui, au cours des années précédentes, m'ont amené à étendre mes contacts politiques et culturels au-delà des frontières. Ce fut le cas de certains membres du gouvernement d'Evo Morales et des mouvements de lutte boliviens.

Ce fut, je crois, mi-2018, quand je profitais du déplacement de deux membres du syndicat de l’USP (Université de Sâo Paulo), dont l’un était avocat, pour me rendre en Bolivie.
J'avais l'intention de renouer des contacts politiques et culturels (je travaillais alors sur un projet éditorial), mais également de m'assurer de la disponibilité future de l'asile dans ce pays, compte tenu de la montée en puissance de Bolsonaro.
Nous sommes partis de Sȃo Paulo. Chacun de nous avait avec lui une modeste somme d'argent pour couvrir ses frais de voyage, et avec le reste pour acheter quelques articles informatiques à prix réduit dans la zone libre. Arrivés à environ 200 km de la frontière, nous avons été arrêtés à un barrage routier. Il était d'emblée évident qu'ils nous attendaient. Après le point de contrôle.

Lorsqu'ils furent contraints de nous libérer et de nous rendre nos documents et valeurs, nous avons réalisé que notre argent avait été mélangé en un seul paquet. Nous n'y avons pas fait trop attention, en chemin nous les avons séparés, chacun le sien. Nous avions alors compté, entre dollars, euros et monnaie nationale, un total de 22 000 reais (l'équivalent d'environ 5 500 euros, alors que la limite d'exportation de monnaie par personne, ignorée de tous, serait de 10 000 reais).

Au col de Corumbà, dans le Mato Grosso do Sul, une autre surprise nous attendait : le poste frontière, normalement en désuétude après la création du Mercosur, grouillait de policiers. Nous avons immédiatement imaginé qu'ils ne s'étaient dérangés que pour nous, mais n'ayant rien à nous reprocher, nous avons continué d'avancer. Cette fois-ci, ils n'ont même pas fait semblant d'enregistrer des bagages ou des documents, ils ne s'intéressaient qu'à l'argent. Quand ils ont vu qu'ils avaient été séparés à nouveau, ils sont devenus nerveux. Ils ont commencé à faire de l'intimidation, des menaces, puis ils ont brassé tout l'argent sur une table basse et ont appelé un photographe qui errait dans les environs, à qui ils dirent que l'argent avait été trouvé dans les affaires personnelles de Battisti.

Nos protestations furent vaines, ils nous ont remis tous les trois à une équipe du DIP (Département des renseignements de la police) fraîchement arrivée de Brasilia. Nous avons été transférés au quartier général de la police, où ils commencèrent à harceler mes amis, afin qu'ils m'accusent de quelque chose. Auparavant – nous l'avons appris plus tard –- l'ambassade d'Italie avait commencé la dernière partie du plan. C'est-à-dire, activé le juge Odillon, dictateur de la cour de cet État, terreur des avocats, ennemi juré de “ces messieurs des droits de l'homme”. Ce personnage devait être l'as dans la manche de l'ambassade italienne : bourreau notoire, figure inconfortable même pour la justice fédérale, il devait prendre sa retraite le lendemain même de notre arrestation.

En échange d’une fin glorieuse à sa carrière de magistrat et d’un appui à sa candidature de gouverneur, le Juge Odillon se chargea de me passer les menottes, de construire une fausse accusation en trafic de valeurs (sic !), aggravée de rien de moins que “blanchiment d'argent” – 22 000 reais à trois.

Une fois de plus, les sournoiseries habituelles n'ont pas porté leurs fruits. L'accusation était si farfelue qu'un juge d'un tribunal supérieur (d'origine italienne et, selon lui, désolé de le faire) a dû ordonner la libération immédiate du soussigné, et passer un savon au malheureux juge Odillon, qui a alors également perdu les élections. Pour la énième fois, l'avion d'État habituel, toujours à disposition de Cesare Battisti, a dû rentrer en Italie sans le " monstre ".

Pour le chapitre suivant, je peux anticiper cette anecdote. Un ministre de la Justice brésilien, grand ami de Bolsonaro, a déclaré à l'époque des événements : « Ils étaient stupides d'agir ainsi. Je l'aurais laissé passer par la Bolivie, cela aurait été facile là-bas ». Le même ministre qui a empêché Lula de se présenter aux élections présidentielles, le maintenant en prison, a signé l'autorisation de mon extradition le 18 décembre de cette année-là (par hasard le jour de mon anniversaire).

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