Nouvelles formes de prises de pouvoirs

(Ce blog est peu lu. Il sera donc utile pour recenser des textes importantissimes, outils intellectuels à conserver, à la portée bien au-delà de nos réflexions immédiates). Aujourd'hui : les paragraphes centraux d'un article de Jules Falquet qui part des assassinats de Ciudad Juarez et transite par le concept de CAPITALISME GORE pour envisager une criminalité à tous les niveaux de nos sociétés.

Des assassinats de Ciudad Juárez au phénomène des féminicides : de nouvelles formes de violences contre les femmes ?

https://www.academia.edu/14535115/Des_assassinats_de_Ciudad_Ju%C3%A1rez_au_ph%C3%A9nom%C3%A8ne_des_f%C3%A9minicides_de_nouvelles_formes_de_violences_contre_les_femmes_?email_work_card=view-paper

Capitalismo gore © Sayak Valencia Capitalismo gore © Sayak Valencia

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La philosophe, artiste et activiste Sayak Valencia a travaillé pour sa part sur le développement de ce qu’elle nomme le « capitalisme gore » (2010). Elle-même originaire de Tijuana, elle décrit la frontière nord du Mexique comme le « côté obscur » de l’économie globale (mexicaine). Pour elle, la violence, qui caractérise ce capitalisme gore, possède un triple rôle : outil de marché particulièrement efficace, moyen de survie alternatif et pièce-clé de l’auto-affirmation masculine. Valencia applique les analyses de Michel Foucault et d’Achille Mbembe, respectivement sur la biopolitique et la nécropolitique*, au cas de la frontière mexicaine, pour décrire trois grandes dynamiques.

La première est la transformation de l’État-nation en État-marché puis, dans le cas du Mexique, en narco-État où les grandes entreprises qui contrôlent classiquement l’État ont été remplacées par les cartels de la drogue, devenus de véritables entreprises transnationales.

La deuxième est un hyper-consumérisme qui se substitue au projet humaniste et à l’éthique, produisant une nouvelle subjectivité portée par ce que Valencia – empruntant à la littérature médiévale espagnole pour caractériser des êtres mi-hommes-mi-monstres –, baptise les sujets endriagos, qui utilisent la violence comme moyen de survie, d’auto-affirmation et outil de travail.

Enfin, elle reprend le concept de nécropolitique, en le situant dans le contexte spécifique de la frontière nord du Mexique. Ici, ce sont les corps eux-mêmes qui sont devenus marchandises, dont la protection, la conservation, la liberté, l’intégrité ou la mort constituent autant de sous-produits. Pire : le corps, devenu marchandise ultime, acquiert une valeur supplémentaire s’il est menacé. Et dans la globalisation actuelle, dont les frontières constituent le meilleur exemple, les sujets endriagos  disputent à l’État, non plus le pouvoir classique, mais le contrôle de la population, du territoire et de la sécurité.

  • Pour le dire très rapidement, le concept de nécropolitique inverse la proposition foucaldienne de la biopolitique : le  pouvoir et la souveraineté s’exprimeraient désormais par le fait de décider, non plus qui vit et comment, mais qui meurt et de quelle façon – par une soumission croissante de la vie à la mort.

 Si l’essai de Valencia est audacieux et stimulant, son étayage empirique reste mince. Comment se forment les sujets endriagos et qui sont-ils sociologiquement : pourquoi les hommes, pourquoi « tous » les hommes ou pourquoi certains hommes jeunes et pauvres, ou bien âgés et riches, et pas d’autres ? Pourquoi pas les femmes, qui elles aussi, ont besoin d’argent, d’auto-affirmation et rêvent peut-être de rouler armées jusqu’aux dents dans des véhicules tout terrain accompagnées de jeunes éphèbes à leur service ? Il semble que Valencia cède à l’apitoiement créé par la répétition récurrente des discours masculinistes sur la « crise de la masculinité » et finisse par ne considérer les femmes (même si quelques-unes peuvent devenir elles aussi des sujets endriagos) que comme un simple décor des (més)aventures de ces sujets endriagos. Elle n’offre guère d’éléments historiques ou sociologiques qui permettraient de mieux comprendre comment sont produits concrètement ces sujets si problématiques.

L’ancrage historique et politique des assassinats de Ciudad Juárez

Pour trouver des éléments plus précis, c’est vers l’ouvrage de la journaliste états-unienne Diana Washington Valdés (2005), correspondante d’El Paso Times, qu’il faut se tourner.

Au vu de l’ensemble des cas qu’elle a elle-même répertoriés, elle établit plusieurs « profils » de meurtres, qui pourraient avoir des coupables différents. Certains crimes pourraient ainsi être le fait d’au moins deux assassins en série toujours en liberté. D’autres, de narcotrafiquants de bas niveau. D’autres encore porteraient les marques de deux bandes extrêmement violentes pour lesquelles les assassinats constitueraient une sorte d’initiation rituelle. Washington Valdés pointe également la responsabilité d’un groupe d’hommes (entrepreneurs, politiciens et/ou narcotraficants) assez puissants pour assassiner impunément, avant de compléter la liste par une série d’imitateurs de toutes sortes, qui profiteraient de la situation pour dissimuler leur forfait dans la masse. Derrière cette diversité de cas, Washington Valdés souligne cependant deux éléments communs. Elle affirme d’abord que le gouvernement connaît les assassins, et ensuite, que l’inaction des autorités cache de troublantes questions politiques. Dans son chapitre intitulé « Le cartel de la police », Washington Valdés rappelle l’implication de certains policiers fédéraux dans une série de viols à Mexico à la fin des années 1980. Ces officiers faisaient partie de l’escorte du sous-procureur général de la République de l’époque, Javier Coello Trejo (Deux d’entre eux faisaient même partie de sa famille).

Washington Valdés souligne que différent-e-s expert-e-s estiment que les viols en groupe représentent une sorte de rite de création de fraternité pour certains policiers collaborant avec le crime organisé. Plus précisément, les cartels opérant dans l’État de Chihuahua auraient tissé des liens avec un certain nombre d’ex-policiers ayant appartenu à la Brigada blanca (un groupe paramilitaire formé sur ordre de la présidence dans les années 1970 pour lutter contre la Ligue communiste du 23 septembre) qui auraient mis leur expérience de tortionnaires au service des narcotraficants.

  • Fondée en 1973 à Guadalajara, la Ligue Communiste du 23 septembre a choisi ce nom en mémoire du premier groupe d’inspiration “foquiste” mexicain qui en 1965, dans l’Etat de Chihuahua, tente de prendre d’assaut une caserne. La LC 23 sera la plus importante organisation de guérilla urbaine des années 70. En effet, en lien avec une forte montée de la conflictivité sociale, après le massacre des étudiant-e-s du 2 octobre 1968 à Tlatelolco, puis celui de la manifestation du 10 juin 1971, commencent dix années d’un conflit sourd mais meurtrier. Face à la brutalité assassine du gouvernement de Díaz Ordaz (1964-1970), qui recourt à la formation de groupes de choc comme supplétifs de la police (stratégie aujourd’hui reconnue comme étant celle d’une « guerre sale »), plus d’une vingtaine d’organisations armées urbaines aux tailles et aux positions politiques très variées apparaissent, principalement à Mexico, Guadalajara et dans les villes du nord : Monterrey, Chihuahua et Culiacán.

  • Quant aux liens entre cartels et groupes délinquants locaux d’une part, et entre cartels et police d’autre part, selon le travail très détaillé de Julie Devineau, en plus du trafic de drogue, le cartel de Juárez “protégeait aussi les autres groupes de Ciudad Juárez en marge de la légalité, au premier rang desquels les petites bandes criminelles opérant dans la ville. Toujours selon Molina Ruiz, “ces bandes fonctionnaient comme une association de syndicats qui travaillaient à l’ombre de Carrillo, lequel leur permettait de travailler et leur offrait protection […]”

En ce sens, Amado Carrillo, en tant que pourvoyeur de sécurité privée, a vraisemblablement été le précurseur de la dynamique mafieuse à l’œuvre dans les organisations mexicaines de narcotrafic.” (Devineau, 2013). Il meurt semble-t-il en 1997 des suites d’une opération de chirurgie plastique, ouvrant une guerre de succession sanglante jusque dans les bars et restaurants du centre-ville. Le cartel de Juárez “engage” alors une bande délinquante locale, les Aztecas, formée depuis les années 80 dans une prison au Texas. Toujours selon Devineau, c’est au sein même de la police et du système judiciaire, qu’apparaît “La línea”, un groupe qui devient le “bras armé” du cartel à partir de 2002-2003, et dont le chef (Juan Pablo Ledesma) devient n°2 du cartel (Devineau, 2013).

Ainsi, en les liant à la réapparition des fantômes de la guerre sale des années 1970, Washington Valdés évite une analyse trop localiste et statique des féminicides pour les replacer dans une perspective nationale et les faire rentrer par la grande porte dans l’histoire politique (et militaire) du pays.

Washington Valdés fait également apparaître des liens troublants entre les féminicides et la vie politique mexicaine des années 1990. En effet, elle souligne l’inaction remarquée, pendant toute la période, de deux hommes particulièrement haut placés : le procureur général de la justice de l’Etat de Chihuahuha, Francisco Molina Ruiz, et son gouverneur, Francisco Barrio (dont les propos cités plus haut montrent la claire volonté de minimiser les faits). Or Francisco Barrio est l’un des hommes en vue du PAN (Parti d'action nationale, classé à droite – nationaliste). En effet, il est le premier à avoir brisé le monopole électoral du PRI (Parti “révolutionnaire” institutionnalisé, au centre de la vie politique mexicaine depuis 1910) en remportant la mairie de Ciudad Juárez en 1983 (il vient d'entrer cette même année au PAN).

En 1986, ayant échoué à emporter le poste de gouverneur de l’État, Barrio est au centre d’un très fort mouvement de dénonciation de la fraude électorale qui ébranle un peu plus le système PRIiste. Après six ans de retrait de la vie politique, il est finalement élu gouverneur en 1992.

  • Depuis 2009, Francisco Barrio a été nommé ambassadeur au Canada, et a participé aux “primaires” internes du PAN pour être candidat présidentiel en 2012.

Le tandem Barrio (gouverneur) et Molina (procureur) est complété par la nomination par Molina, de Jorge Lopez Molinar, comme sous-procureur de la région nord de l’État, où le narcotrafiquant Amado Carrillo Fuentes, surnommé le “Seigneur du ciel” (ainsi nommé pour son contrôle des routes aériennes et son équipement en avionnettes), est précisément en train d’enraciner son cartel avec l’aide de son frère Vicente (Devineau, 2013).

Avocat issu de l’ultra-droitière université autonome de Guadalajara, et associé à l’organisation Desarrollo Humano Integral (DHIAC), elle-même liée à l’organisation clandestine el Yunque, Jorge López Molinar a déclaré à propos des féminicides, que « beaucoup de femmes travaillent dans les maquiladoras, et comme elles ne gagnent pas assez pour vivre, du lundi au vendredi elles exercent leur travail et les week-ends, elles se consacrent à la prostitution. De plus, comme elles sont originaires de différentes régions, si quelque chose leur arrive, personne ne les réclame » et que la meilleure chose serait que les femmes « s’auto-appliquent un couvre-feu ».

  • El Yunque est une organisation secrète d’extrême-droite fondée en 1955 à Puebla pour défendre la religion catholique contre « le communisme, la franc-maçonnerie et le peuple juif ». Elizalde, Triunfo ; Muñoz, Alma, 1998. Apatía y sexismo de autoridades en Chihuahua : CNDH ; La Jornada, 25 mai 1998.

Lopez Molinar a d’ailleurs été fortement et nommément critiqué par Amnesty International pour son inaction face aux féminicides. Enfin, tout en étant sous-procureur, Jorge Lopez Molinar a été au centre d’un scandale retentissant, car il continuait à exercer comme avocat, ce que la loi de l’État de Chihuahua interdit formellement. Il fut alors soutenu contre vents et marées par le procureur, Molina Ruiz, sans que le gouverneur Francisco Barrio Terrazas y trouve rien à redire. Il est donc pour le moins surprenant qu’en 2001, après sa victoire aux élections, le président PANiste de « l’alternance », Vicente Fox, ait fait appel à Barrio comme « tsar anti-corruption », et que ce dernier ait immédiatement engagé Molina comme son chef de sécurité à Mexico.

Ainsi, le travail de Washingtón Valdés offre des éléments particulièrement intéressants pour relire la construction et l’ascension du PAN dans le nord du pays, dans la décennie 1990. S’il est de notoriété quasi publique qu’à travers la famille de l’ancien président Salinas (1988-1994) notamment, le sommet du PRI paraît impliqué jusqu’au cou dans le narcotrafic, il n’est pas anodin de constater que des liens semblent également s’être tissés entre certains secteurs du PAN et des groupes narcotrafiquants. Au cours des dernières années, le Mexique a vu se développer en parallèle la rivalité entre le PRI et le PAN d’une part, et les cartels réputés leur être proches d’autre part. Remarquons ici en tout cas que les liens entre certains PANistes et certains narcotrafiquants semblent en partie tissés autour de l’impunité des féminicides sexuels systémiques – dont on ne sait toujours pas officiellement s’ils sont commis par des groupes narcos, des revenants de la guerre sale, de puissants hommes politiques ou affairistes en mal de sensations fortes ou un sinistre mélange de tous ceux-là à la fois.

Les féminicides au-delà de Juarez : perspectives continentales et histoires de dictatures et d’après-guerre

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Bien entendu, il n’existe pas de “cerveau” qui, derrière les féminicides sexuels systémiques de Juárez et plus largement, derrière la violence généralisée déchaînée contre les femmes, aurait planifié une stratégie globale de terreur contre certains segments de la main-d’œuvre mise au travail dans des régions du monde emblématiques (frontières entre le Sud et le Nord et zones potentiellement riches, pays avec de fortes luttes sociales et de ce fait en situation de guerre ou de post-guerre) et des activités particulièrement rentables à l’ère néolibérale. Cependant, concernant le Mexique spécifiquement, il est indéniable que le phénomène des assassinats de Juárez, les discours dominants et les pratiques de pouvoirs publics qui les ont accompagnés, ont clairement contribué à créer un climat de terreur pour certains secteurs sociaux, et à produire dans l’ensemble de la société mexicaine une certaine désensibilisation à la violence meurtrière, à asseoir sa “normalité” et à construire l’idée de l’impunité de ces violences. Cette violence est le fruit d’une histoire politique, économique et militaire tout à fait traçable, avec des acteurs clairement identifiables et des alliances internationales précises avec des pays du Nord comme les Etats-Unis, la France ou Israël (impliquant l’instruction militaire, la vente d’armes et de savoir-faire), et non d’une quelconque barbarie machiste incontrôlée issue de la jeunesse masculine pauvre des pays du Sud. Il ne s’agit pas non plus d’une vulnérabilité naturelle des femmes, même appauvries et racisées.

Ceci n’invalide cependant en rien les analyses féministes de la violence masculine contre les femmes, conjugale ou familiale notamment. Au contraire, les réflexions que je propose ici, au-delà même du Mexique, visent à approfondir les travaux féministes sur la violence en leur ajoutant un ancrage solide dans l’histoire, la géographie et l’économie —afin d’éviter tout naturalisme et toute généralisation abusive (en termes de sexe, mais aussi de « race » et de classe) sur les responsables directs et indirects des violences et les personnes affectées, tant en termes individuels que collectifs. Enfin, ces éléments d’analyse de la violence masculine et systémique meurtrière contre les femmes, s’inscrivent dans des réflexions plus larges sur la mondialisation. J’ai travaillé par ailleurs sur les aspects « consensuels » de la mondialisation néolibérale, notamment sur la manipulation de discours « pro-femmes » et « de genre » par les institutions internationales et certains États, essentiellement membres de l’OCDE (2008).

Or, si je continue à affirmer que les femmes comme force de travail (au sens large, incluant la reproduction sociale anthroponomique et la procréation) et le durcissement des rapports sociaux de sexe constituent des éléments centraux du néolibéralisme, j’estime nécessaire d’y ajouter une analyse plus systématique de la contrainte et de la violence, qui s’exerce également selon des lignes de genre si brutales et si claires que parfois, elles aveuglent. Il est grand temps de les ré-introduire dans les réflexions, afin de les combattre et de pouvoir envisager des voies de sortie des logiques mortifères du néolibéralisme.

Jules Falquet (article extrait d’un travail à paraître qui présente l’histoire politique et économique du Mexique jusqu’aux années 2000, et doit être suivi d’un autre chapitre sur la situation mexicaine depuis 2000, qui inclut bien entendu les transformations liées (1) au basculement du pays des mains du PRI à celles du PAN en 2000 et le développement du narcotrafic (2) au mandat de Calderón et sa très sanglante “guerre au narcotrafic” à partir de 2007 (3) au retour des “dinosaures” du PRI avec la victoire de Peña Nieto en 2012, les transformations de la situation dans le Michoacán notamment, avec l’apparition des Caballeros templarios puis des auto-défenses. Il convient également de discuter des nouvelles stratégies de guerre “de basse intensité” tout au long de la période, et du rôle des programmes actuels contre la pauvreté, dont les femmes sont les principales “cibles”).

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