Les gilets jaunes et la révolution 5

Le fantasme du soulèvement de masse

D’autres cultivaient leur jardin. D’autres acheminaient des médicaments aux populations que les guerres forçaient à se déplacer. D’autres expérimentaient de nouvelles formes de gouvernements sur des territoires qu’ils libéraient. D’autres réapprenaient à vivre au présent comme dans des micro-paradis retrouvés. D’autres se projetaient dans l’après cataclysme... Mais personne ne songeait à se demander : pourquoi faudrait-il qu’il y ait un soulèvement de masse ?

Si la planète était sous coupe réglée et les masses laborieuses réduites à l’impuissance, cela ne s’était pas fait du jour en lendemain ni par hasard. Cela était forcément organisé, et même très savamment organisé, et même calculé plusieurs coups d’avance, grâce aux ordinateurs à très grande vitesse – n’était-ce pas cette avance dans la vitesse qui garantissait aux maîtres du jeu leur supériorité ?

Comment un soulèvement de masse instinctif, viscéral, sans base cognitive, politiquement inarticulé, sans culture révolutionnaire et ne disposant pas de toutes les données, sans plan, sans armes, sans guides – et sans budget ! – pourrait-il mettre fin à un système d’exploitation aussi sophistiqué ? N’était-il pas évident que seul le pouvait une lutte organisée ?

D’où venait ce fantasme du soulèvement de masse – moins « paresseux » que l’idée selon laquelle le système « était tellement pourri qu’il allait s’effondrer de lui-même », mais assez paresseux tout de même dans la vision “naturaliste” d’une montée de colère irrépressible conçue sur le modèle d’un ras de marée ?

De la nostalgie du soulèvement ouvrier ? Du communisme qu’on n’osait plus nommer ? Ou d’un souvenir plus homérique que critique de la vague revenue d’Amérique qui s’était répandue à la fin du XVIIIe s. sur toute l’Europe avant d'exploser à Paris, puis était passée de la France à la Russie, à la Chine, à Cuba, mais n’avait finalement pas gagné le monde entier ? Après tous ces beaux exploits, ces abus, ces combats et ces espoirs déçus, la Révolution n’était-elle pas finalement morte et enterrée ? Penser qu’elle puisse encore faire parler d’elle n’était-ce pas comme croire qu’elle pouvait ressusciter ? Ou n’avait-elle fait que tomber dans une éclipse ?

Était-ce alors une conséquence de l’idée nouvelle, devenue dominante, de la globalité – son inversion en quelque sorte : la mondialisation remise sur ses pieds ? Dès lors que tous les problèmes ne pouvaient plus se comprendre et se résoudre que dans une globalité, l’attente d’un soulèvement de masse aurait ainsi exprimé le point de vue de ceux pour qui, si tout allait de mal en pis vers une fin probable, il fallait tout renverser, et le pouvoir de tout renverser était entre les mains des masses depuis qu’il n’y avait plus rien à attendre des ouvriers.

Malheureusement il n’y avait, pour soutenir ce point de vue, aucune analyse qui aurait permis de comprendre la prolétarisation généralisée et le démantèlement des ouvriers comme deux moments d’un seul et même processus d’industrialisation profitable à une minorité hyper-branchée. Entre la confusion des idéologies, le discrédit des théories et la sollicitation des fantasmes, il n’y avait pas de prise en compte du capitalisme comme d’une puissance qui n'avait pas seulement inventé la croissance pour créer, avec un excès d’abondance, la rareté inépuisable d’un monde artificiel, mais qui avait aussi surmonté le défi des ressources humaines en fabriquant une classe qui n’en était pas une, pot-pourri de toutes les dépendances, n’ayant rien en propre à défendre et aucun centre : les « classes moyennes ». Vouées à l’inconsistance politique et à la consommation tous azimuts, comment pourrait-il y avoir une conscience de classe moyenne? Parés des signes commerciaux de leur aliénation constitutive, leurs membres n’avaient pas plus de contrôle sur les conditions provisoires de leur existence qu’ils n’avaient conscience de leur volatilité spirituelle, inconscients de n’exister que comme des atomes dans une masse indéfiniment modelable et remplaçable. Pas plus qu’il n’y avait en eux de conscience du mal dans sa profondeur, de la maladie humaine contemporaine : qu’est-ce qui va mal, quel est le mal partagé aujourd’hui par l’humanité prise de la frénésie de pulluler ? Ni, pour finir (et c’était sans doute le pire, car c’est par là qu’il aurait fallu commencer : point de départ manquant auquel la révolution ne pouvait par conséquent faire retour), de vision d’une autre société, qui serait exempte de cette maladie, et opposable à la société mondiale actuelle. Ce qui n’incitait guère à se jeter sur un coup de tête dans un soulèvement de masse, malgré le désir qu’on pouvait encore en avoir, mais plutôt à attendre de voir ce que ça donnerait quand d’autres s’y mettraient.

D’autant que l’effondrement comme solution avait commencé à devenir un thème suspect. Depuis que la globalité avait fait un bond écologique au tournant du siècle (coïncidant avec le renversement du mythe du progrès « que rien ne pouvait arrêter » en mythe de la catastrophe « que rien ne pourra empêcher de se produire »), « tout » ne signifiait plus seulement le capitalisme, qu’hier encore on aurait pu souhaiter voir s’effondrer, mais le système dans son intégralité, anthropologique, biologique et géologique, la biosphère, la planète, laquelle, fait nouveau, étonnant, révoltant, effarant, était en péril, du fait même de la gabegie humaine.

De sorte que, « tout » étant désormais effectivement lié, et bien plus qu’on ne l’avait jamais imaginé, on ne pouvait pas envisager un effondrement particulier suivi d’une autre effondrement particulier, chacun délimitable, dans un scénario d’effondrements contrôlés, pas plus qu’on ne pouvait envisager une suite d’effondrements en chaîne jusqu’à une conflagration qu’on aurait pu espérer différer : lorsqu’un effondrement se produirait (à la prochaine crise financière, dans moins de dix ans, qu’on se le dise!), TOUT EN MÊME TEMPS S’EFFONDRERAIT, voilà ce qui commençait à se graver dans les crânes : pas seulement le système financier, le capitalisme et les états policiers, mais le « climat » et avec lui toute l’économie planétaire – et les pauvres seraient les premiers à faire naufrage, pas seulement les pauvres des continents pauvres, mais tous les pauvres, y compris ceux de plus en plus nombreux des pays jusque là économiquement « épargnés ».

Ce qui laissait présager une situation cataclysmique bien plus inquiétante que les guerres en trop auxquelles, déjà, on assistait, une situation complètement chaotique, on ne se privait pas de dire « apocalyptique », pour ne pas dire franchement militarisée – en tout cas peu propice à la  douce éclosion des utopies auxquelles, naguère, on avait pu rêver…

Si bien que la chute de l’empire capitaliste apparaissait de moins en moins comme une solution souhaitable, quand bien même elle paraissait inéluctable, mais peut-être pas autant qu’on s’était laissé aller un peu trop vite à le pronostiquer, et que ses conséquences débouchant sur une situation historique inédite, inconnue, angoissante, cette chute n’était plus tant souhaitée que redoutée, et que « l’effondrement total qui immanquablement en résulterait » était en passe de devenir la nouvelle figure de la peur par excellence, la nouvelle panique, le nouveau mythe vécu par tous, la nouvelle religion mondiale, pour ne pas dire le nouveau repoussoir, par confusion et absorption de tous les effondrements particuliers dans le Titanic climatique, parce qu’il était impossible de maintenir l’augmentation de la température au dessous de 3°.

Titanic dont certains observateurs pourvus d’instruments à longue portée balistique commençaient à sortir de leur réserve pour prédire l’engloutissement chorégraphié, depuis sa cause capitaliste jusqu’à ses lendemains algorithmés, au bénéfice de ce même capitalisme sauvé des grandes eaux par ses crises opportunes, et de la poignée de ceux qui les pilotaient, ou pour mieux dire surfaient sur leurs vagues, dans l’attente calmée d’un déluge plausible, d’une catastrophe pré-assurée et d’une reconfiguration en cours de la société mondiale sur le principe rétabli, désormais intangible, de l’inégalité.

Et donc, on attendait toujours, sans doute, un soulèvement de masse, tout en se demandant : « Qui commencerait ? » comme on va tâter l’eau du bout du pied… Mais en même temps on le redoutait. Parce que c’était peut-être ça qui précipiterait ce qu’on craignait… Parce que c’était peut-être ça qu’ILS attendaient…

Et donc lorsqu’on se disait, qu’on se demandait « Qu’est-ce qui pourrait bien déclencher un mouvement qui rassemble toutes les révoltes dispersées et leur donne la force d’un soulèvement de masse ? » on n’était plus tout à fait sûr de savoir ce qu’on voulait...

 

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