Cesare Battisti : « BERTOLD BRECHT LE DISAIT AUSSI ! »

L'État qui fait pourrir les détenus dans ses propres prisons, qui confie les émigrants à la milice libyenne meurtrière et les détenus aux lobbies de l'entreprise privée n'a aucune autorité morale pour exiger le respect des citoyens. L'État qui abandonne les plus vulnérables est un État faible.

Il produit une démocratie défectueuse et ouvre la porte à la décadence de la société.

Pasolini – Dans l'infâmie des temps © Ernest Pignon-Ernest, 2016 Pasolini – Dans l'infâmie des temps © Ernest Pignon-Ernest, 2016


Si tant est que la “forme étatique” soit idéale pour gouverner une démocratie – jusqu'à présent, les résultats dans le monde sont plutôt inquiétants – il y a des décennies maintenant que nous ne voyons pas d'Homme d’État à la tête d'un pays. Un Homme d’État est cette “bête” politique qui, ferme dans ses convictions mais aussi sensible aux besoins de la nation, gouverne le pays y compris en prenant des décisions impopulaires. Si, de son point de vue, celles-ci étaient nécessaires pour améliorer les conditions de vie des personnes qu'il gouverne. (François Mitterrand par exemple, loin d'être un indulgent mais en politique sans doute une bête, quand il a aboli la guillotine contre la volonté de 70% de l'électorat français). L'Homme d'État met son génie politique, son cynisme, disons le mot, à la disposition d'un projet politique comme d’une idée ratée. En tout cas, son regard sera toujours politique et son action sera toujours à long terme. En revanche, ceux que l'on voit aujourd'hui à la tête de presque tous les pays au suffrage universel ne sont même plus des hommes d'État, mais à peine des chefs d'entreprise. Ils sont plus ou moins habiles à se maintenir à flot et à en tirer le meilleur parti le temps que dure leur mandat. Par conséquent, ils ne peuvent pas se permettre des programmes gouvernementaux résolus, lesquels demandent beaucoup de temps, ils risqueraient de devenir impopulaires. Un risque à ne pas prendre pour ceux qui ne pensent qu'à l'électorat. L'Homme d'État, lui, sait naviguer contre le vent si nécessaire. Tandis que les chefs de gouvernement actuels ou les dirigeants politiques, qui le singent à la télévision, s’en remettent au raisonnement du bureau électoral. L'Homme d'État a le courage d’affronter les tempêtes. Le PDG, en revanche, s'appuie sur les sondages et brise la forme même de cet État qui légitime sa nullité. Et l'appareil, aussi lourd qu'une condamnation à mort enchaînée, vise à trahir les arguments politico-électoraux déguisés en besoins de sécurité. On laisse la lâcheté se répandre. L'idée est répandue que tous les problèmes nationaux sont dus aux exclus, aux “antisociaux”. Depuis quelque temps déjà, même aux étrangers, en particulier s’ils ne sont pas Occidentaux.

Reprendre en main les rênes du pays, diraient les rageux habituels. Mais, à supposer que les rênes soient nécessaires, cela ne serait possible que s'il y avait une relation étroite entre société civile et politique. Des trucs du siècle dernier. L'ère de l'anti-politique actuelle a engendré d'une part le monstre amorphe, l'Administrateur d’un l'État en voie d’extinction, et d'autre part, la canaille populiste, en tout point égale à la première, hormis les braillements. Des personnages qui tombent d'on ne sait où en prétendant balayer la complexité politique avec ses discours imbitables ne sera plus, au profit d’une technique infaillible, ou la main dure, pour mieux gouverner le pays. Sans commentaire. Des décennies au cours desquelles nous avons vu la distance entre représentant.e.s et représenté.e.s augmenter proportionnellement à l'inégalité sociale. Avec les conflits populaires qui s'adaptaient de force à une réalité différente, confuse. Le niveau de rupture entre le peuple et les dirigeants s'est ainsi activé graduellement, sans la clameur des luttes. Ce n'est pas un retrait du front par des forces progressistes, mais l'absence même de front qui a eu pour effet l’équivalent d’un down général.
Dans l'incapacité de concevoir l'impossible projet de gouvernement, la bourgeoisie s'est barricadée dans la défense de ses privilèges, reléguant la fonction de l'État moribond à celle d'avocat d'elle-même.
Il y a longtemps que le législateur a cessé de s'occuper des questions de liberté, de santé, de bien-être réel des personnes. Combien de fois, face à l'impossibilité technique de rendre leur sentence, des membres éminents du pouvoir judiciaire ont remis en cause le législateur. Et le législateur qui, à son tour, se jette contre le pouvoir judiciaire qui ne le laisserait pas faire. À tel point qu'il y aura toujours une urgence à s’agiter pour maintenir le status quo. Pire, pour reculer, en se barricadant derrière les lois répressives habituelles.

L'ordonnance sur les prisons, pour ne donner qu'un exemple, a déjà été dépassée par de nouvelles exigences, sans jamais être appliquée dans sa totalité. Et on pourrait dire la même chose de la Constitution. Cela n'est pas seulement dû à une insuffisance structurelle endémique, mais aussi à un manque évident de volonté politique. L'immigration, la démocratisation de la justice, l'avortement, la légalisation de la drogue, pour ne citer que quelques exemples, sont tous les otages de l'interminable urgence. Tandis qu’en coulisses, les forces ultra-réactives habituelles se battent pour empêcher le pays de se projeter dans l'avenir.

Il n'est pas possible que tout cela se produise par inertie. À qui profite la résistance aux transformations sociales ? Vouloir maintenir à flot un système basé sur un état d'urgence constant, où les atteintes à la démocratie deviennent la règle. En attendant, les voix qui s'élèvent contre le déclin des droits sont immédiatement écrasées par les professionnels de la terreur médiatique. Les partisans de la psychose, toujours prêts à désigner un nouveau monstre à abattre. Ils veulent nous faire croire que nous sommes toujours en guerre contre l'inattendu. Ils font face aux problèmes sociaux comme s'il s’agissait d’armées à anéantir. Depuis les écrans incommensurables de la télévision, le langage guerrier envahit l'éducation nationale. On ne dit plus désormais faire appel à l'armée pour résoudre une question, on dit créer une "task force" pour la démolir.
Alors que les interventions militaires, les vraies, qui massacrent les gens dans le sud de la planète, sont gentiment appelées "Force de Paix"...
Mais les idées, les besoins réels, les gens qui veulent vivre libres et s’organiser en paix, quelle place ont-ils dans tout cela ?

La sortie du capitalisme s'impose mais, comme l'a dit Brecht :
« Comment en sortir ? Comment faire je veux dire, pour commencer à s'en sortir ? »

Cesare Battisti

(Traduction en français par 1mot2cesare)

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