Le gouvernement annonce une nouvelle augmentation de la taxe sur l’essence, et tous les ronds-points sont occupés. Comment expliquer la capacité explosive de cette taxe ? « C’est la goutte qui a fait déborder le vase » a-t-on dit.
Sans doute, mais n’y a-t-il pas une raison à chercher aussi dans le fait qu’elle s’appliquait à la ressource énergétique stratégique de cette civilisation : le pétrole ? Et qu’elle touchait par priorité ses utilisateurs les moins fortunés ?
Plus qu’une « goutte », cette taxe fut l’étincelle qui « mit le feu aux poudres », ou pour rester dans le registre du liquide, on semblait avoir oublié que celui-ci étant inflammable, un rien pouvait suffire à le faire exploser. La civilisation industrielle carbure au pétrole, c’est aussi son point faible. Viendrait-elle à en manquer, elle s’effondrerait en une semaine. Son hyper-taxation relève-t-elle d’un calcul visant à renforcer la soumission générale par la cherté de l’indispensable ? Si tel était le cas, il semble qu’il y ait eu un excès de pression provoquant un effet inverse du but visé.
La taxe en trop ayant eu ce pouvoir de déclenchement, la révolte une fois lancée récupéra semaine après semaine tous les motifs de mécontentement accumulés depuis des années qui avaient été impuissants à la mettre en mouvement. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit une histoire commencer. Les gilets jaunes firent leur propre histoire de cette récupération échelonnée. Plus qu’une théorie réfléchie ou un but posé d’avance, c’est cette histoire en « actes » improvisée, constamment relancée par la provocation policière, qui lui donnera, au bout de six mois, une consistance qu’il n’avait pas lorsqu’elle avait commencé.
Le 17 novembre 2018, « la coupe était pleine ». De quoi ? De mécontentements rentrés, d’exaspération poussée à bout, ou de questions non posées qui formaient un mélange explosif ?
De la désillusion de ceux qui avaient voté Macron ? Après plus d’un an ? À quel miracle s’attendaient-ils donc ?
De la rancœur des perdants de l’élection, du FN à Mélenchon, en passant par les abstentionnistes – la majorité des Français qui n’avaient voté ni Le Pen ni Macron ?
Ou de la vie toujours plus chère pour ceux qui ne pouvaient pas boucler les fins de mois, et qui s’endettaient jusqu’à la fin du monde, avec les taxes qui augmentaient, les salaires qui stagnaient, les usines qui fermaient, les emplois qui disparaissaient, la croissance et l’accumulation des charges et prélèvements obligatoires, pendant que l’état se gavait et que le gouvernement exonérait ceux qui étaient au-dessus des lois, ce monstrueux détournement du produit du travail collectif, ce système qui s’était mis à tourner à l’envers, avec aux commandes une nouvelle caste de politiciens aussi grassement payés que dénués du moindre sens du bien public ?
Ou du contraste entre la complexité d’un monde devenu incompréhensible mais qui avait de plus en plus l’air de mal tourner, les expertises auxquelles personne ne comprenait rien et qui semblaient justement produites à cette fin, la dette, l’origine de la monnaie, les crises, les banques renflouées sur l’argent public, et maintenant c’est nous qu’on devrait payer ?… Et comme si ça ne suffisait pas, un président qui s’affichait comme président des riches, méprisant envers les pauvres, qu’il traitait de « riens », après que Hollande les ait traités de « sans dents »... Ce n’était plus seulement le sentiment d’avoir été trompés mais le constat d’être carrément maltraités – et là on a pris le dernier petit excès et ça a explosé.
Et du coup on y a vu un peu plus clair, pas seulement les gilets jaunes mais tous les Français, et pas seulement le coup de l’évasion fiscale impliquant un ministre, Cahuzac, toujours pas traîné en justice, mais on ne l’avait pas oublié, et si l’évasion fiscale impliquait un ministre, comment le président de la République avait-il pu l’ignorer et qu’est-ce que l’état « exemplaire » faisait du mensonge sur l’honneur, du mensonge flagrant, du mensonge public, du mensonge éhonté ? D’où (en allant un peu vite, mais on avait pris tant de retard, c’était de bonne guerre) le soupçon que, si elle était si bien couverte, l’évasion fiscale pouvait être organisée au sommet...
Interprétation audacieuse sans doute, mais utile, car à partir d’elle tout le système pouvait commencer à être retourné, et pas seulement en tant que système, mais dans son histoire, tant la courte que la longue, toujours bonne à rappeler, car toujours effacée, répétée et transformée, de la Révolution à Napoléon et de Mitterrand à Sarkozy, avec quelque chose de plus en plus flagrant dans la bouffonnerie, jusqu’à Hollande, à qui on devait d’avoir rappelé de façon « exemplaire » à la nation toute entière que non seulement un candidat à la présidence de la République pouvait faire des promesses et ne pas les tenir, mais qu’en plus il pouvait faire le contraire de ce qu’il avait promis, et qu’il le devait, constitutionnellement, en quelque sorte, comme stipulé par l’article 47 : « Tout mandat impératif est nul » ; et donc que s’il avait annoncé qu’il allait « faire la guerre à la finance », on pouvait s’attendre à ce qu’une fois élu il passe à l’ennemi...
Tout cela on l’avait réappris, compris, assimilé, on ne se laisserait pas deux fois refaire, on avait maintenant la formule sur le bout de la langue, on n’avait plus besoin qu’on nous fasse un dessin pour comprendre le truc de la captation à la base (et maintenant « à la source »!), du siphonnage de la richesse produite par le travail de tous et de sa fuite au sommet, cette évasion fiscale organisée par l’état au détriment de l’investissement productif et de l’entretien du bien-être collectif ; avec, au contraire, de la part de l’état, le matraquage des plus défavorisés – ce déséquilibre économique, social et politique, cette inégalité asymptotique, cet écart de richesses, ce grand écart entre le sommet de la société et sa base, cette rupture du contrat social tacite par délégation de pouvoirs, devenue institutionnelle, flagrante, méprisante, jalonnée de scandales aussi révoltants qu’impunis, de Cahuzac à Sarkozy, et de l’évidence au bout d’un an et demi que Macron était la nouvelle caution de ce système pourri.
Une taxe en trop. Plus possible de se retenir. Ce n’était pas encore une illumination de la conscience collective. Un épanchement plutôt, une lueur, une éclaircie. Un barrage qui craque commence souvent par une petite fuite. Après ça va très vite. La coupe était pleine... Pour qui, plus précisément ?
« Classe moyenne rurale »
On a dit que les gilets jaunes ont été l’irruption de la classe moyenne sur la scène politique. Le fait est qu’on a assisté à quelque chose d’imprévu. Tout s’est passé comme si la classe traditionnellement silencieuse, effacée, qui ne faisait pas parler d’elle, tranquille, pépère, archaïque, sur laquelle l’état le plus réactionnaire savait qu’il pouvait toujours compter en dernière extrémité (comme l’avait fait Napoléon III plébiscité par la paysannerie en 1850), sortait de sa caverne…
Sauf que la composition sociologique de cette classe, en un siècle et demi, avait changé. Les ruraux n’étaient plus des paysans. Majoritaires jusqu’au siècle précédent, la guerre de 14-18 en avait fait un article de boucherie. Il n’y a plus de paysans aujourd’hui : l’état les a mangés. Il n’y a plus que des « exploitants agricoles ». Qui paient trop cher leurs investissements en machines en s’endettant à vie pour pouvoir encore embaucher des ouvriers. Les gilets jaunes ont été surtout révélateurs de l’existence d’une classe fantôme à la place des paysans disparus : tous ceux qui ne vivent pas dans les grandes villes et gagnent moins de 15 000 euros et par an, pour nombre d’entre eux même pas la moitié, mais pour qui la voiture n’en est pas moins devenue une nécessité, en raison de la désagrégation des liens sociaux élémentaires depuis l’urbanisation des campagnes : plus de trains, plus de transports publics, plus d’écoles, plus d’hôpitaux, plus d’artisanat, plus de petits commerces locaux. L’Europe aidant, plus de travail libertaire.
Les ruraux non paysans donc : auto-entrepreneurs, petits patrons, employés, chômeurs, retraités, non spécifiés. Une classe « moyenne » mal définie, sans visage, anonyme, dont on n’avait pas encore entendu parler, à part lors de l’affaire des bonnets rouges en Bretagne ; ignorée non seulement de la caste politique de plus en plus obnubilée par son nombril, mais des citadins en général, des bobos de Montreuil et du Marais...
Ces « ruraux » plus proches de l’homme de Cro-Magnon que de la start up génération avaient de bonnes raison de se sentir visés par la nouvelle augmentation de la taxe à alibi écologique. On les attaquait dans leur condition de vie imposée : la voiture ou la mort. Qui pour nombre d’entre eux était aussi leur logis ! N’y avait-il rien de plus équitable à taxer ? Le scandale de l’augmentation incessante de la taxe sur l’essence ne s’arrêtera donc jamais ? Qui plus est, ils venaient d’être visés par la limitation de la vitesse à 80 km/h, ce qui était plus qu’un moyen sordide de ratisser un surplus de recette par voie d’amendes : une brimade. Doublement visés du coup, ils se sentaient, les ruraux-riens. Pris pour de vrais veaux. Ce fut l’erreur de Bercy. On les avait pris pour des cons, on les prenait maintenant pour du bétail. Cette menace d’amende au radar sur les départementales s’inscrivait trop lisiblement dans une stratégie de ramassage du moindre sou par la nouvelle aristocratie d’argent, digne des rackets seigneuriaux du moyen âge. Avec les privilèges réapparus au sommet, on en revenait en bas à la taille. Ça se tenait, l’un ne va pas sans l’autre, mais il faut subir l’un plein fouet pour bien cadrer l’autre. Ce n’est pas le goût du profit seul qui explique la folie du capital, c’est le le mépris, le besoin d’humilier.
Justement : cette brimade, ces 80 km/h, misait trop benoîtement dans son mépris sur une présomption d’apathie de la masse poussée jusqu’à l’asthénie par les technocrates de Bercy, avec son adjuvant principal : le terrorisme fiscal. Il faut l’avoir vécu à ras pour en mesurer l’effet tétanisant. Quand vous êtes depuis trop longtemps sous la ligne de flottaison et que l’hydre administrative n’alimente plus que vos insomnies, pour peu que vous ayez une santé minée par la pollution et que vous souffriez d’une diminution psychosomatique dans votre capacité de vous projeter dans l’avenir, que vous viviez entouré de disparus et de suicidés en sursis, et que l’état vous harcèle au point que vous vous cloîtrez pour ne pas laisser vos voisins soupçonner quel degré vous avez atteint dans la dégringolade, vous vous sentez trop mal pour vous rebeller. Alors vous fantasmez. Ruraux? Gueules cassées, oui ! Qui n’en peuvent plus, quand le suicide apparaît comme la seule porte de sortie...
Ce fut donc plus qu’une simple « déception » des électeurs qui avaient voté Macron – d’ailleurs la déception n’est pas mobilisatrice ; elle invite plutôt à l’auto-flagellation. – Et ce fut du reste, au départ, sur fond de menace de clochardisation, un contrecoup plus politique qu’économique à l’endroit de sa détonation – l’occasion d’une riposte du FN sorti perdant de justesse aux dernières élections. L’occasion d’un baroud en quelque sorte, d’une réaction porteuse d’un signal, en réponse à un excès de trop de ce jeune chargé d’affaires imbu de lui-même et, de surcroît, avare, comme on disait dans l’ancien temps. L’occasion de dire « jusque là, mais pas plus loin » à ce héros de papier propulsé par Gala et Paris Match on ne savait pas vraiment sorti d’où à part qu’il était passé par Rothschild et par Bercy et qu’il avait servi sous Sarkozy avant de se tenir sous Hollande à l’ombre de Valls, dans un va-et-vient entre gauche et droite et public et privé qui ne laissait pas d’interroger, et devenu le plus jeune président, avec quelle pétulance, qu’ait jamais connu la France, au prix d’une martingale électorale médiatique usée...
Il pavoisait avec excès. Loin d’étourdir par sa jeunesse et sa modernité, vu des campagnes bétonnées, son côté « start up » avait quelque chose d’anachronique. Ce ne sont là que des impressions épidermiques, mais il y avait au départ quelque chose comme un sens froissé de la simple décence, trop malmenée dans les hautes sphères depuis la vulgarité Sarkozy, d’une fierté nationale peut-être aussi, en tout cas humaine, blessée, d’une légitimité du coup, faisant passer une jalousie rentrée, à dominante droitière, dans l’impulsion initiale, vite effacée pour ne pas trop laisser voir le parti douteux sous le gilet, et camouflée en vague de protestation sur la plus classique des revendications de la droite « populaire » : trop de taxes, Macron démission, ce n’est pas la lutte des classes, c’est, plébiscite à l’envers, la France profonde qui te répond…