La fête est vitale

Ça fait un an que nous sommes privés de nos nuits, temporalité favorable au relâchement social et à l'ivresse de la vie. La fête est devenue le bouc-émissaire de prédilection des pouvoirs qui, à défaut de la comprendre, s'empressent de la réprimer. Profondément ancrée dans notre humanité, elle est pourtant nécessaire, si ce n'est vitale, à l'équilibre des individus et des sociétés.

Martine Au Bruit - 2019 © Manon Marta Martine Au Bruit - 2019 © Manon Marta

L'excitation commence dans le ventre. On sait qu’elle arrive, on trépigne, on s’y projette déjà. Quand le soir tombe, le bouillonnement s’empare du groupe, nous n’y sommes pas encore mais la fête est déjà là. C’est la pulsation des basses qui annonce que quelque part, dans un endroit qui échappe encore au regard, il se passe quelque chose. Une porte à passer, un escalier à descendre, un chemin à longer et on y arrive.

C’est toujours frappant quand on y entre. La musique qui enveloppe la scène, toute-puissante. Ces silhouettes anonymes qui se meuvent dans une fumée artificielle, les flashs intermittents des lumières qui illuminent des visages. Le charme universel d’une boule à facettes qui rayonne. Puis viennent l’ivresse, la chimie, la sueur, la vibe qui nous guident jusqu’à l’aube. Expérience collective par excellence, la fête est intense, charnelle et profondément ancrée dans notre humanité. Certes les lendemains sont difficiles mais pour combien de souvenirs heureux ?

Les mois défilent et on oublie l’effet que ça nous fait. On oublie ces sensations, cette effervescence, l’énergie cinétique et contagieuse d’une piste qui palpite. Cette jovialité qui se saisit des esprits et libère les corps, dans un acte de don de soi au présent, comme seule la fête sait les produire. Quand j’y pense, la mélancolie s’installe. C’est comme un brouillard qui tombe. La « puissance » de la nuit, celle dont Eluard disait qu’elle mettrait dans nos yeux « des pensées innocentes, des flammes, des ailes et des verdures que le soleil n’inventa pas » (1), me manque.

Dans une fête, on danse, on rit, on gueule, on (se) rencontre, on (s’) aime. Dans une fête, on vit. Une vitalité qui érupte, éclate le cadre social et secoue nos sociétés comme un rire. Or, depuis qu’il a été décrété que « la bamboche, c’est terminé », on ne rigole plus beaucoup. La privation de cet angle-mort, pied de nez à l’ordre social et moral du jour, est difficile à vivre pour nombre d’entre nous. D'autres, à l’inverse, y sont indifférents, saluant le calme qui s’est enfin posé sur la nuit.

En réalité, il est parfois salvateur de refuser l’injonction raisonnable du sommeil pour embrasser la liberté de la veille. C’est là la fragilité et la beauté de la fête ; pour véritablement la comprendre, il faut d’abord l’avoir vécue.

Le jour et la nuit

Nos sociétés contemporaines sont - la situation nous l’a rappelé à bien des égards (2) - dominées par des logiques économiques. Celles qui considèrent les individus comme des êtres rationnels, guidés par des pulsions consuméristes, en quête d’une reconnaissance légitimée par un pouvoir d’achat et/ou un statut social qui s’acquerrait par le travail et la compétition. Des logiques qui nous réduisent à notre fonction utilitaire et qui nous figent socialement dans des rôles. A cela s'ajoutent les cadres sociaux et moraux qui ceinturent nos corps, discipline et contrôle imprégnant celui-ci d’une constitution morale, ordonnée intérieurement par l'habitus et extérieurement par le regard. L’héritage de notre histoire occidentale où les pulsions, les désirs et les passions du corps ont toujours été traitées avec suspicion.

Puis vient la nuit. Temporalité favorable au relâchement social, à l’indulgence du regard, temps de l’invisibilité et de la transformation durant lequel le corps est partiellement libéré des règles de conduite qui opèrent le jour. C’est le terrain de jeu favori des noctambules qui, se détournant des bras de Morphée, choisissent de rallier Dionysos.

Comme des millions d’individus avant nous, on se retrouve, dans des lieux éphémères ou non, pour danser, ce « langage immédiat et muet qui sait parler aux yeux », aux rythmes de la musique. Ici, « il ne s’agit plus de se laisser voir ou de se déterminer en fonction du « regard des autres » mais de faire comme si ce regard n’avait plus d’importance. Comme si nous étions délivrés du jugement commun – ce jugement qui m’impose d’être ce que je suis, dans une fonction, dans un métier, une situation, un travail », écrivait en 1977 le sociologue Jean Duvignaud dans son essai sur la fête, « Le don du rien ». (3)

Une observation qui fait écho à celle de Rousseau, lequel déclarait en 1758, « on ne le reconnaît plus : ce n’est plus ce peuple si rangé qui ne se départ point de ses règles économiques ; ce n’est plus ce long raisonneur qui pèse tout à la balance du jugement, jusqu’à la plaisanterie ». Pour le philosophe, la fête commence là où il n’y a plus d’acteurs et lorsque la société se donne à elle-même spectacle de son existence. (4)

Martine Au Bruit - 2019 © Manon Marta Martine Au Bruit - 2019 © Manon Marta

La fête altère positivement notre expérience de l’autre. Elle nous permet d’interagir, ensemble, d’une manière qui serait impensable ailleurs et constitue en ce sens une réponse adaptée à la vie moderne. En contrebalançant les effets délétères du quotidien et de la vie urbaine, en y réinjectant de l’émotion, de l’affectivité et du collectif, la fête nous permet de faire émerger plaisir, épanouissement et sens des individus plutôt que des objets. Elle propose un autre discours, une autre manière d’être soi avec les autres qui contredit les doctrines, les pratiques et l’ordre de vie imposés par la pensée économique.

Or on ne peut vivre uniquement des injonctions de l'une ou de l'autre, il est essentiel de trouver - et dans le cas présent - de rétablir un équilibre.

Dans « Inside Clubbing », l’universitaire anglais Phil Jackson déclare que « le partage du plaisir en tant que force sociale puissante qui unit les gens a été largement ignoré au profit d'une condamnation des activités qui rendent l’émergence de ce plaisir possible. Les clubs permettent aux gens d'accéder au social d'une manière qui n'existe nulle part ailleurs dans notre culture, ce qui en soi les rend importants car nous existons dans une société où l'expérience de la communauté s'effrite ». Selon lui, « le clubbing existe en dehors du cadre rationnel de contrôle et de domination qui voit son intensité sensuelle comme un risque pour la santé. Cette autorité rationnelle ne pourra jamais comprendre comment rester debout toute la nuit, prendre de la drogue, danser, rire et s’éclater avec ses amis pourrait se rapporter au corps discipliné qu’elle souhaite voir à l'œuvre dans le monde moderne. » (5)

Un mépris très français

En France, il est difficile de savoir si c’est l’incompréhension ou le mépris de la fête qui prévaut, l’un s’accompagnant souvent de l’autre. Une posture qui - bien qu’elle préexiste largement à la crise sanitaire – se voit redonner ses lettres de noblesse depuis bientôt un an.

Dans les discours d’abord, en témoigne l’effort politique et médiatique engagé pour culpabiliser tous ceux qui oseraient s’offrir à elle. Les tabloïds et les autorités s’en donnant à cœur joie pour vomir leur haine de la désobéissance, balayant d’un revers de la main le fait que peut-être, nous sommes nombreux à en avoir besoin. Et puis aussi dans les silences, comme celui des ministères de l’Economie, de la Culture et du Sénat face aux appels au secours répétés des professionnels de la nuit. (6)

Les fêtes sont devenues « clandestines », on « démantèle des filières », on « incarcère » des organisateurs. Une rhétorique qui, comme le souligne l’anthropologue Emmanuelle Lallement sur France Culture, aboutit à ce que « la figure du fêtard devienne absolument suspecte dans notre société actuelle ». Ça me fait mal au cœur. Ça prend à la gorge comme un relent nauséabond des années 90, post-publication de la circulaire, « les soirées rave, des situations à haut risque ». (7)

Depuis des mois se révèlent les contours d’une opinion institutionnalisée politiquement – à quelques exceptions près - depuis longtemps en France : la fête n’est pas essentielle. Elle n’est pas légitime. Elle n’est pas raisonnable. Elle ne fait pas partie de « leur » culture.

Martine Au Bruit - 2019 © Manon Marta Martine Au Bruit - 2019 © Manon Marta

Le fait que l’univers de la nuit et des clubs soit ignoré du ministère de la Culture (8) et sous la subordination du ministère de l’Intérieur, avocat de la sécurité, de l’autorité et de l’ordre, en constitue, à mes yeux, l’une des plus indiscutables illustrations. C’est également une source de profonde inquiétude pour l’avenir.

Il faut dire que l’homme à sa tête, dans ses priorités d’action et ses postures idéologiques, incarne l’exact opposé de ce que représente pour nous la nuit. L’approche dogmatique de l’ordre (économique, social, moral, nocturne…) et de l’autorité étatique telle qu’elle est défendue et appliquée actuellement est dangereuse. Et ce, dès lors qu’elle vient justifier violences, surveillances et attaques à l’encontre de nos libertés. Dès lors qu’ils se servent de la notion de « risque » comme une arme politique pour imposer et justifier des choix toujours plus coercitifs, en bons « entrepreneurs de morale ». (9)

A ce rythme, nous et ce que nous représentons, finirons indéniablement dans leurs viseurs car cette posture idéologique, qu’on trouve également incarnée dans la police, entretient l’idée que les fêtards, comme bien d’autres corps dans la société, sont des « indésirables ». Le traitement réservé à la Rave Party à Lieuron et les peines lourdes - pour ne pas dire délirantes - requises par le procureur à l’encontre des organisateurs vont d’ores et déjà dans ce sens.

Martine Au Bruit - 2019 © Juliette Sauzet Martine Au Bruit - 2019 © Juliette Sauzet

La fête nous appartient

Il nous appartient à toutes et tous d’être vigilants car les conditions légales et apaisées du retour de la fête sont entre leurs mains. Or, ce n’est pas l’Etat, et plus largement la classe politique, qui détermine la légitimité de celle-ci. La légitimité est le produit d’une formation imaginaire collective, continuellement à produire et à reproduire. La fête est légitime si et tant que les individus la considèrent comme telle. Dans ce combat des imaginaires, nous ne devons pas les laisser gagner trop de terrain.

Que les choses soient claires, nous ne lâcherons rien. Ni la boue dans laquelle ils nous traînent, ni les menottes de la durée ne suffiront à stopper notre volonté d’être ensemble. Comme des milliers d’autres, la fête a transformé ma vie. Vivre cette expérience puissante, c’est faire l’épreuve de la liberté, nourrir un attachement profond pour elle. Elle a le pouvoir de rendre les gens meilleurs et je refuse que ces individus austères, déjà morts à l'intérieur et étrangers à cette culture, nous fassent croire le contraire.

Free, soirées, clubs, festivals, noctambules, essayons de faire communauté. Défendons-la. Soutenons comme nous le pouvons ces acteurs et actrices qui se mobilisent et travaillent pour maintenir la fête dans la légitimité. Répondons présents le jour où ils et elles auront besoin de nous pour agir, rebondir et survivre à cet épisode sinistre.

Le « droit à la fête », ce n’est pas une boutade, ce n’est pas un « caprice » de la jeunesse, ce n’est pas à prendre à la légère. C’est un indicateur précieux au sein d’une société qui se revendique démocratique, ouverte et tolérante. Dans Zone Autonome Temporaire, Hakim Bey affirmait que « se battre pour le droit à la fête n’est pas une parodie de la lutte radicale mais une nouvelle manifestation de celle-ci », en accord avec une époque qui offre la télévision, les téléphones et les réseaux sociaux comme moyens de « tendre la main et de toucher » d’autres êtres humains, comme moyen d’ « Etre-là ! » (10).

L’essence de la fête c’est, au contraire, le face-à-face, le réel, le brut. Elle doit cesser d’être érigée comme bouc-émissaire car elle fait partie de l’antidote. Celui qui nous sortira de la torpeur et de l’angoisse de l’année écoulée. Celui qui viendra rompre ce long vide social et nous redonnera le courage nécessaire pour affronter cette société frappée d’anomie.

Nous avons besoin de force positive pour faire front face à l’avenir, la fête en fait indéniablement partie.

Elle vivra car elle est vitale.

Avec ou sans l’approbation des pouvoirs.

Et ce tant qu’il y aura des étoiles pour consentir à la nuit.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * **

(1) Paul Eluard. « La Nuit » dans « Capitale de la douleur ». 1926

(2) Voir l’obsession du pouvoir à placer le travail et la consommation comme des besoins urgents et prioritaires pour les individus. Ex : le discours du président du MEDEF en Juin « le gouvernement doit dire aux Français qu'il est temps de retourner travailler et consommer », le report du « Black Friday » en sortie de confinement, la complaisance gouvernementale à l’égard des centres commerciaux... les exemples sont légions.

(3) Jean Duvignaud. « Le don du rien : essai d'anthropologie de la fête. » 1977

(4) Jean-Jacques Rousseau. « Lettre à d’Alembert sur les spectacles ». 1758

(5) Phil Jackson. «Inside Clubbing: Sensual Experiments in the Art of Being Human». 2005

(6)  Plusieurs tribunes, mobilisations & actions collectives ont été menées par divers acteurs de la fête, de la nuit et plus largement des musiques électroniques depuis le début de la crise sanitaire. Ces mobilisations ont permis de faire avancer les choses auprès de la classe politique, comme à débloquer des aides pour le secteur. En voici quelques exemples :

(7) Cette circulaire publiée en 1995 par la Mission de Lutte Anti-Drogue (MILAD) du Ministère de l'Intérieur considère à l’époque les raves comme « extrêmement préoccupante au plan de l'ordre, de la sécurité et de la santé publique ». Une campagne nationale de répression et de dénigrement contre les soirées Rave va suivre sa publication. Les conséquences de cette circulaire sont encore tangibles et d’actualité en France plus de 25 ans après.

(8) La mobilisation récente sous l'appellation "Culture Club" de nombreux clubs français offre un espoir de changement de paradigme. Mardi 23 Février, ses représentants, Collectif Culture Bar Bars en tête, ont en effet été reçus par la conseillère de Mme Roselyne Bachelot. La création d'un groupe de travail spécifique sous l'égide du Ministère a été mise en place avec pour perspective l'intégration de ces clubs dans la boucle culturelle nationale et régionale. Affaire à suivre. 

(9) L’entrepreneur de morale c’est « l’individu qui entreprend une croisade pour la réforme des mœurs, qui se préoccupe du contenu des lois. Celles qui existent ne lui donnent pas satisfaction parce qu’il subsiste telle ou telle forme de mal qui le choque profondément » (Becker, 1985). Un concept de sociologie à mettre en lien avec celui de « panique morale », quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d'une société. » (Cohen, 1973)

(10) Hakim Bey. « TAZ : Zone Autonome Temporaire ». 1991

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.