LES ANNÉES GISCARD

Éloges d’un président présomptueux, distant et hautain

Les éloges pompeuses du président Macron à l’égard du défunt ex-président ne pourraient escamoter un septennat d’austérité, d’intrigues et d’affaires crapuleuses. Les droites le décrivent comme un « libéral moderne » ayant octroyer aux françaises et aux français le droit de vote à 18 ans, la libération de la contraception, l’interruption volontaire de grossesse et la réforme de l'audiovisuel par le démantèlement de l'ORTF. Mais elles occultent les effets du puissant mouvement social et politique de mai 68. Evènement qui a éveiller les consciences et permis une évolution de la société que Giscard a su saisir sous l’impulsion de ministres audacieux, et parfois courageux comme l’a été Simone Veil.

Sous le septennat Giscard j’étais jeune journaliste reporter caméraman, et à ce titre j’ai pu approcher l’ex-président en filmant son interview par Jean-Marie Cavada dans l’abri antiatomique de l’Élysée. Mais j’ai surtout couvert les nombreux mouvements sociaux qui ont jalonné son mandat, et aussi co-signé un reportage réalisé au Zaïre lors de l’intervention militaire de la France en mai 1978. Arrivé à Kolwezi le lendemain du parachutage des légionnaires du 2ème REP, sous le commandement du colonel Erulin, je découvrais pour la première fois les horreurs de la guerre, mais aussi ce que signifiait le mensonge d’État et la frustration de se voir interdire la diffusion de témoignages venant contredire le discours officiel. Accrédité par le ministère de la Défense, j’ai suivi les opérations de la 4ème compagnie à laquelle j’étais intégré. Ainsi, j’ai pu découvrir les dessous de cette intervention militaire ordonnée par le président Valéry Giscard d’Estaing pour sauver le dictateur Mobutu. Paris justifiait l’intervention de ses parachutistes par « des massacres d’européens commis par les rebelles katangais du FNLC ». Or, sur place des témoignages infirmaient les déclarations officielles de l’Élysée relayées par la presse. LE FIGARO du 21 mai 1978 titrait « Les paras français à l’assaut de Kolwezi pour arrêter le massacre des Européens. » Un ex-parachutiste belge travaillant dans les mines de cuivre nous décrira des rebelles katangais disciplinés et encadrés par des conseillers de l’ex-Allemagne de l’est, pénétrant dans une ville vidée de ses ressortissants européens. Européens évacués par les soldats zaïrois vers les hauts de la cité minière. Les massacres s’étaient produits dans des villas situées sur les hauteurs de Kolvezi. Le témoignage de deux jeunes civils américains cachés dans le faux-plafond d’une des villas, affirmant que les soldats zaïrois y avaient parqué des Européens avant qu’ils ne viennent les exécuter, corroborera cette hypothèse. Une femme belge gravement blessée, soignée et sauvée par un médecin est-allemand officiant dans les rangs des rebelles katangais confirmera aussi, que les massacres des Européens à Kolwezi étaient perpétrés par des soldats Zaïrois. Hors caméra, au cours d’un entretien informel avec l’attaché militaire de l’ambassade de France à Kinshasa, mon interlocuteur me confiera que l’Élysée avait été informé des tueries commises par les militaires zaïrois avant que la Légion ne saute sur Kolwezi. Ces récits contrediront la version officielle d’une prétendue mission humanitaire, envoyée par Paris pour secourir les ressortissants étrangers, victimes de massacres commis par les rebelles katangais. La poursuite des opérations militaires hors de Kolwezi, en direction de la Zambie, crédibilisera la thèse d’une intervention militaire visant à rétablir le pouvoir du dictateur zaïrois dans cette riche province minière du Shaba.

Cette politique néo-colonialiste qui fait de la France le gendarme de l’Afrique va conduire Giscard à avoir des relations particulières avec les dictateurs africains. De ces relations, naîtront plusieurs affaires. L’affaire des diamants quand en 1979  Le Canard enchaîné révèle la remise en 1973, par l'ancien empereur centrafricain Jean-Bedel Bokassa au ministre français de l'Économie et des Finances d’alors, Valery Giscard d’Estaing, d’une plaquette de 30 carats de diamants. L’affaire aussi des chasses et safaris privés au Cameroun, au Gabon, au Kenya, en Tanzanie où Giscard tue le buffle, l’éléphant et les grandes antilopes. Bokassa, qui nommait Giscard « mon cousin », confiera que l’ex-président abattait au moins six éléphants par an.

D’autres affaires, cette fois-ci politico crapuleuses, terniront le septennat giscardien. En 1976, l’affaire de l’avion renifleur quand, en pleine crise pétrolière, Elf Aquitaine et l’État se laissent berner par deux escrocs qui engagent la France dans une supercherie clownesque : « un avion capable de renifler et de localiser les gisements de pétrole à plusieurs milliers de mètres sous terre. » Une supercherie dévoilée par un physicien en 1979. L’affaire sera enterrée et classée secret-défense.

 L’assassinat de Robert Boulin, alors ministre du Travail de Giscard, retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans l’étang Rompu de la forêt de Rambouillet deviendra l’affaire la plus sinistre que la France d’après-guerre ait connu. Pressenti pour devenir Premier ministre, Robert Boulin menace de révéler des secrets sur l'existence d'un réseau de fausses factures finançant le RPR. Une enquête bâclée concluant au suicide ; une plainte pour assassinat déposée par la famille, aboutissant à un non-lieu en 1991 ; un témoin affirmant avoir vu Robert Boulin dans sa voiture en compagnie d’autres individus ; une note des Renseignements généraux datée de 1987 désignant quatre hommes comme responsables de l’agression contre le ministre du Travail ; le témoignage du médecin urgentiste arrivé sur les lieux et déclarant dans une main courante disparue que le corps n’était ni immergé, ni allongé comme pourrait l’être un noyé ; l’absence aussi dans le dossier du premier enquêteur (du SRPJ de Versailles)  à être sur les lieux ; les pompiers présents sur les lieux débriefés et interdits de parler ; un procureur qui fait stopper la première autopsie, empêchant l’analyse des poumons alors que la thèse officielle conclut à la noyade ; une seconde autopsie qui constate des fractures non mentionnée par la première ; autant d’éléments qui interrogent sur les responsabilités de ce que l’on peut, de toute évidence, qualifier de crime d’État, impliquant des barbouzes du SAC (Service d’Action Civique), la complicité de procureurs, de magistrats et de politiciens officiant dans les eaux troubles d’un septennat où les affaires se multiplient mais n’aboutissent pas en justice, comme l’assassinat du juge d’instruction François Renaud le 3 juillet 1975 à Lyon. Une affaire de grand banditisme liée au financement de la campagne électorale de 1974, où les investigations du magistrat allaient révéler les relations entre le « gang des Lyonnais » et le SAC. L’assassinat du juge Renaud marquera le début d’une série d’assassinats non élucidés qui amènera le sénateur Pierre Marcilhacy à écrire dans le quotidien Le Matin de Paris : « On meurt beaucoup et beaucoup trop mystérieusement sous la Ve République et je n’aime pas ça. »

 Les pratiques policières et la chasse aux journalistes pratiquées sous le septennat Giscard rappellent étrangement les méthodes de maintien de l’ordre macroniennes. La présence de policiers déguisés en black blocs dans les manifestations ; une police passive laissant ces black blocs dégrader mobilier urbain et vitrines, comme cela s’est produit le samedi 5 décembre 2020 – une semaine après la puissante manifestation contre les violences policières –, afin de décrédibiliser ce mouvement de protestation ; des policiers molestant des journalistes et les empêchant de faire leur métier, autant de faits qui renvoient aux années Giscard.                              

En mars 1979, journaliste reporter d’images à Paris, je couvrais pour Soir3, une manifestation organisée par les syndicats en soutien aux métallurgistes en grève en Lorraine. À quelques centaine de mètres de la tête de la manifestation, je vis sortir d’un car de CRS une vingtaine d’hommes vêtus de blousons noirs, foulards sur les visages. Alors que je m’empressais de les filmer, ils se mirent à me poursuivre, m’obligeant à prendre mes jambes à mon cou et à courir vers un groupe de journalistes. La présence parmi eux d’un officier de presse de la police stoppa leur course poursuite. Ces policiers déguisés en « autonomes » (les black blocs aujourd’hui), portaient au revers du col de leur blouson des têtes d’épingles de couleurs différentes qui permettaient de les identifier. Ces faux « autonomes » brisaient des vitrines sous le regard passif des CRS en uniforme. Une stratégie aujourd’hui d’actualité, destinée à discréditer les mouvements sociaux et les syndicats, pratiquée et orchestrée par la préfecture de police le samedi 5 décembre à Paris. Quatre cents à cinq cents black blocs de l’ultra gauche, ou de l’ultra droite ? ou peut-être les deux ? brûlant des voitures, cassant des vitrines face à l’inaction des forces de l’ordre. La manouvre est grossière, car à qui profite le crime ? Aux manifestants pacifiques qui protestent contre les violences policières, ou à ceux qui tentent de décrédibiliser un mouvement salutaire pour notre démocratie ? Il règne en Macronie un parfum d’un autre temps, celui de la Giscardie.

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