ATTITUDE SYNDICALE OU POSTURE POLITIQUE ?

Laurent Berger fait de la CFDT, un instrument au service du pouvoir politique pour briser le mouvement social

À la veille de l’appel à une nouvelle journée d’action interprofessionnelle le 9 janvier par l’intersyndicale (CGT, FO, CFE-CGC, Solidaires, FSU), soutenu par les organisations de jeunesse FIDL, MNL, UNL et UNEF, l’attitude de la CFDT pouvait sembler plus qu’ambiguë. Par deux fois Laurent Berger tend une perche au gouvernement : le 11 décembre, en faisant du retrait de l’âge pivot un préalable à des négociations sur les modalités d’application d’une réforme à points dictée par les lobbies financiers des fonds de pension – avec pour finalité de favoriser un système de retraite par capitalisation –, alors que l’intersyndicale et les grévistes demandent le retrait de cette réforme et l’ouverture de véritables négociations sur le système actuel fondé sur la solidarité ; le 6 janvier, en proposant au Premier ministre de dissocier l’adoption du système à points de cette réforme, de son financement. Ainsi, en proposant la création d’une « conférence de financement » pour négocier à la marge l’équilibre du régime, Laurent Berger permet au pouvoir de sortir de l’impasse dans laquelle il est enfermé, et crée les conditions de l’affaiblissement du front syndical opposé à cette réforme.
La manœuvre est grossière, et la déclaration du leader de la CFDT aussitôt après la publication de la lettre du Premier ministre annonçant l’acceptation de sa proposition par le gouvernement : « Nous avons obtenu le retrait de l’âge pivot, une victoire pour la CFDT », confirme la stratégie de Laurent Berger, qui non seulement s’approprie la lutte d’un mouvement social auquel il ne participe pas, mais manigance avec Matignon et l’Élysée pour le briser et négocier en lieu et place d’une intersyndicale majoritaire opposée à cette réforme. Réforme qui mécaniquement reculera l’âge de départ à la retraite et diminuera le montant des pensions. La complicité de Laurent Berger avec le pouvoir est évidente. Libération rapporte les propos « d’un ministre de premier plan » qui déclare : « On ne pourra pas faire cette réforme tout seul. Il nous faut la CFDT sinon c’est mort. » Le quotidien poursuit : « De fait, depuis plusieurs mois, et hormis l’épisode de l’annonce en détail d’un âge d’équilibre dès 2022 par Edouard Philippe dans son discours au Conseil économique, social et environnemental (Cese) le 11 décembre, l’exécutif fait ce qu’il faut pour ménager le premier syndicat de France sur ce dossier. »
Ainsi, Laurent Berger se positionne, non pas comme un leader syndical, mais comme l’allié privilégié d’un pouvoir politique qui pratique la logique du pourrissement et le mépris à l’égard d’un mouvement social inédit. Cette complicité, qui interroge sur les motivations idéologiques et politiques du patron de la CFDT, apparait au grand jour avec l’appui apporté au pouvoir par les critiques qu’il multiplie dans les médias sur les positions de l’intersyndicale, et les attaques qu’il porte contre les actions des grévistes. L’avons-nous entendu dénoncer les violences policières à l’encontre de syndicalistes grévistes ? Aujourd’hui, le comportement de Laurent Berger est non seulement outrancier, mais aussi grotesque quand il exploite l’évènement mineur qu’est l’intrusion non violente de quelques dizaines de manifestants dans ses locaux, pour discréditer une grève à laquelle il ne participe pas. Quant à la démocratie à laquelle il se réfère quotidiennement pour justifier ses prises de position, est-ce au nom de celle-ci qu’il accepte de participer à une parodie de négociation, avec pour seul mandat celui reçu du pouvoir politique ? Un semblant de négociation où le gouvernement exclu les revendications exprimées par une intersyndicale majoritaire ; par les enseignants ; par les avocats ; par les dockers ; par les électriciens et les gaziers ; par les personnels des raffineries ; par les personnels du transport aérien ; par les sapeurs-pompiers en grève depuis plus de sept mois ; par les personnels hospitaliers en grève depuis neuf mois ; par les personnels des institutions culturelles, dont ceux de l’Opéra de Paris, par des milliers de grévistes des secteurs public et privé ; par les centaines de milliers de manifestants mobilisés lors des journées interprofessionnelles d’action. Un simulacre de négociations (à l’image de celles sur l’assurance chômage) à l’issue duquel l’âge pivot sera maintenu. Laurent Berger joue la carte politique du gouvernement, et non celle d’un syndicaliste respectueux des luttes menées par les autres organisations syndicales, majoritaires, qui refusent un compromis dont les seuls bénéficiaires sont les milieux financiers, le MEDEF qui les représente, et le pouvoir politique qui les sert. Sans doute, Macron décernera à Laurent Berger la Légion d’honneur pour services rendus à la Macronie, ou peut-être même lui offrira-t-il un fauteuil de ministre ?

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