L'Épistoléro (avatar)

L'Épistoléro

Prof, surtout, et auteur, un peu (La Ville brûle, Ellipses, Actes Sud Junior, Le Murmure, Densité, Le Boulon…)

Abonné·e de Mediapart

327 Billets

1 Éditions

Billet de blog 1 avril 2023

L'Épistoléro (avatar)

L'Épistoléro

Prof, surtout, et auteur, un peu (La Ville brûle, Ellipses, Actes Sud Junior, Le Murmure, Densité, Le Boulon…)

Abonné·e de Mediapart

L'angoisson du poisson d'avril scolaire

Si vous êtes du signe du poisson…

L'Épistoléro (avatar)

L'Épistoléro

Prof, surtout, et auteur, un peu (La Ville brûle, Ellipses, Actes Sud Junior, Le Murmure, Densité, Le Boulon…)

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Hors de l’eau du 1er avril scolaire, point de salut, le poisson d’avril bulle à s’en étouffer. En papier, il n’a pas pied. Le couloir est immense et il n’a aucune chance de trouver de l’aide un week-end. Les élèves sont partis, la fête est gâchée.

Son bassin préféré, son calcul égoïste, c’est l’eau scolaire du 1er avril. Dans le collège, avant ou après cette date, les rires sont permanents, sains ou intempestifs. Le 1er avril, les rires ne sont pas féroces quand ce poisson-là est ferré. L’animal, vite fait sur papier quadrillé, s’il croit à une mécanique du rire ce n’est qu’un jour par an. Il se perçoit comme une mécanique plaquée sur du papier. C’est son côté Bergson.

Un jour par an, oui.
Par an d’élèves, forcément.
Son problème, c’est que c’est samedi et que le collège est fermé. Comme un 1er mai qui tombe un dimanche, c’est gâché. Le poisson aime cette systématique du rire et souffre de n'être pas Bergsona grata.

Oh ! Il ne se sent pas indispensable. Des rires, il y en a (pas que dans les poches du patronat !). Pourtant, tous ces rires pendant l’année lui font peur. Il ne les comprend pas toujours. C’est pas qu’il soit jaloux. Il est perplexe…Le poisson pense aqua ? croit drôle d’ajouter le prof de latin (qui a moins d’heures de latin et plus de temps pour le réaliser que carpe diem passe pour une espèce de poisson). Le poisson d’avril a des souvenirs cuisants (quasi frits) de sa remontée (acide) de la cage d’escalier après le repas à la cantine où le menu avait la couleur du saumon, la couleur pas le goût,…enfin, même la couleur… Un cauchemar de Darwin ! À se demander si les âmes sont tordues dans les établissements scolaires.

Là, c’est plus calme. Ce samedi, il est tout seul. Dans le silence, terne, sans éclats de rire. Les poissons de l’an dernier, oubliés en salle de permanence, regrettent, recroquevillés, déchirés, scotchés sur eux-mêmes au fond d’un placard. Pas surgelés, surscotchés. Comme une fin en queue de poisson. À en frissonner d’horreur, avec le goût de l’hameçon. La plupart de ces camarades poissons ont déjà fini à la poubelle, celle du rire recyclé. Une erreur de calendrier avait commencé à les mettre sur pied…eh non le 1er avril tombe un samedi. À l’année prochaine ! D’autres ont fini dans le ventre d’un aspirateur. Comme un Jonas aspiré par une baleine électrique. La référence culturelle finissant étouffée dans le bruit et la chaleur de l’aspiration.

Lui, il est resté au sol. Pas planqué, juste plaqué par terre. Seul. Dans un couloir. Un élève s’est trompé de jour, il est un poisson d’avril prématuré. Produit le 31, gâché le 1er (comme l’annonce de l’inculpation de Donald Trump ? Sur le coup, il s’est demandé, avec le problème des fuseaux horaires…). Lorsqu’il y a des petits courants d’air, il voit passer quelques moutons. C’est tout bête, mais ça le distrait de son isolement. Il les compte pour passer le temps… Il a de la chance dans son malheur : la mauvaise isolation du bâtiment  (ou ses sains courants d’air) l’aide à surmonter son isolement.

Seul, il attend lundi. Il est dans un coin. Personne ne l’a repéré. Il espère être adopté et, pourquoi pas ?, gardé jusqu’à l’année prochaine. Un prof, un élève, n’importe qui. « Adoptez-moi ! Je serai votre fish de suivi ! »…Il se donne de l’espoir. Seulement, c’est loin, l’année prochaine, sans les eaux du 1er avril.

Par le hublot d’une poésie d’Hugo (au dos de laquelle il a été dessiné), il se demande où vont tous ces poissons dont pas un seul ne rit ? Le 3 avril, il le saura. April moi, le déluge ?

De l’inconvénient d’être né… Des fois, le poisson d’avril, par dépit, aurait envie de disparaître, d’être sans-papiers…non, on ne rit pas avec ça. Il préfère finalement sa petite vie de poiscaille clandestin, même si elle est éphémère. Il sait qu’il appartient à une grande famille. Une famille à l’origine de l’humanité.
Tiens, et si l’homme descendait d’un poisson d’avril ? Il en rit tout seul.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.