Dans ce calendrier de l'Avent 2025, il y aura des bêtes et des bestioles. Ces animaux crèchent dans notre imaginaire. Ils sont connus, moins connus mais ils sont vivants dans notre esprit et ont marqué notre mémoire. Les sources seront variées : Petites histoires ou Grande Histoire, Nature, Films, Chansons, Livres, etc.
MUT, CHIEN CHEZ CHAPLIN
Mon nom, c’est Mut. Mut, c’est pas mal, non ? pour un chien dans un film muet. Mute, en anglais, ça veut dire muet. Je le dis pour ceux qui ont des douleurs avec l’anglais. Cela dit, mute-muet, cela relève de l’anagramme franco-anglais, non ? Parait que nous avons beaucoup moins d’expressions vocales que nos amis (hum) les chats. 10 seulement contre 100 pour les (hum) chats. Vous voyez, je peux d’autant plus m’appeler Mut. Rapport à mon langage soi-disant peu développé… Comme tout artiste, j’ai pris un nom de scène. Au cinéma, dans les génériques, mon nom, c’est Scraps. Dans la famille canidés qui compte des dizaines de genres et des trentaines d’espèces, je suis du genre Canis cinematographicus. C’est du latin, ça fait chic, mais, dans ce monde de brutes, ça m’évite surtout d’être associé aux chacals (j’en ai connu dans le milieu) ou aux renards (j’en ai connu aussi, pas les pires, d’ailleurs). Je suis un de ces nombreux animaux de cinéma. Une vraie ménagerie : lion, chat, cheval, singe… Il y en a eu des tas. Chez les chiens, on parle de Rintintin, Lassie, Beethoveen ou tous ceux qu’on voit dans la filmo de Tim Burton : Speck, le chien-fantôme Zéro et puis, forcément, le chien-squelette, dans les Noces Funèbres. Son nom ? c’est Scraps, comme moi. C’est en janvier 1918 que je suis passé devant ma première caméra. A quoi je ressemble ? Je suis un bâtard, comme on dit. Chaplin avait d’abord pensé à un teckel. Incontrôlable. Puis à un loulou de Poméranie. En vain. Ce fut moi, l’élu : le bâtard. Les plus équilibrés dit-on. Petit chien américain, trouvé à la fourrière de Los Angeles, je suis blanc avec une tache noire sur l’oeil gauche, qui a la forme de l’État de Virginie-Occidentale. Elle s’étend jusqu’à mon oreille gauche et se divise pour être traversée d’un trait blanc. Sous la truffe, les photos témoignent d’une petite ombre noire, rectangulaire. Oui, ma tache ne ment pas. Mon attachement à Chaplin était écrit dans mes gênes. Nous étions faits pour nous rencontrer. Je suis Mut, le chien d’un film muet. Je suis blanc taché de noir, chien parfait pour un film noir & blanc. Ma carrière fut brève, je n’ai joué que dans ce film sorti en avril 1918. Petit chien à la mini filmographie. Chaplin ne voulait pas d’un chien star, d’un chien entraîné, connaissant toutes les ficelles du métier. Il m’a trouvé dans un refuge pour animaux. Ce qu’il voulait c’était un chien qui savait ce qu’était la faim, que la perspective d’un bon os à ronger suffirait à convaincre à réaliser ce qu’on lui demandait. Que son appétit rendrait drôle. Bref, il voulait un chien dont l’instinct de survie était le même que son personnage de Charlot. Un bâtard de la société. Je n’étais pas le seul chien concerné par le film. Je me souviens d’un Brownie the dog. Il y en avait des dizaines et des dizaines. Il y en avait un aussi qui s’appelait Peepsie. Comme Adam le fit pour tous les animaux, en grand amoureux des chiens, c’est Chaplin qui nous avait nommés. À croire que le chien, The dog, est le meilleur ami de l’homme nommé Chaplin. Bien sûr, après son meilleur ami Douglas Fairbanks, The Doug. Dans les parages du tournage, nous étions responsables d’aboiements multipliés. On a beau avoir peu d’expressions vocales, cent fois le même aboiement porte sur le système. À tel point que les voisins du studio, fatigués de frapper vainement aux murs mitoyens, demandèrent à ce que ça change. Le tapage diurne les insupportait. Je comprends. C’est vrai que dès qu’un chien passe, un autre aboie. Là, c’était le cirque permanent. Suite aux plaintes, le nombre de chiens passa de 21 à 12. Je suis fier de ce film. Dès décembre 1916, Chaplin fit passer une annonce dans le journal : ’Chaplin Wants A Dog With Lots of Comedy Sens’. Chaplin voulait faire une « good comedy dog », un genre de comédie qui a du chien. Il y a réussi, je crois. Mais je suis peut-être mal placé pour juger. J’aimais beaucoup Chaplin et tous ceux qui nous ont vus ensemble disent qu’il me le rendait bien. À l’époque, un chien était célèbre dans le monde discographique. Il représentait le logo d’une compagnie. Nipper, c’était le nom du chien. On dit que c’était un bâtard, lui aussi : moitié Jack Russell, moitié Fox Terrier. C’était le logo de la compagnie Gramophone. Le slogan publicitaire de Gramophone est resté célèbre : « La voix de son maître ». Le chien aussi. Je ressemble un peu à Nipper. Moi aussi, j’ai suivi la voix de mon maître, Chaplin. Dans un film muet, un comble, non ? Cela dit, le film était muet, pas les acteurs, évidemment. Ce fut le premier film de Chaplin après avoir fait construire ses propres studios. Il était fier de cette indépendance financière. Il avait ouvert au public pour que les gens viennent contempler cette prouesse. Le studio donnait sur Sunset Boulevard. Dans une ambiance de cottage anglais, de verte pelouse, avec même une piscine. Ah ! La verte pelouse…Elle nous était interdite. Ah ! La piscine…Elle nous était interdite. Étonnez-vous ensuite que nous passions du temps à aboyer. Une vie de chiens, quoi.