Tout d’abord, disons-le clairement, saccager une librairie est lamentable et hors-sujet.
Dans le contexte des violences actuelles, cet acte suscite une réaction particulière qui mérite une petite analyse.
Sur la toile, ça ironise sur le fait que les librairies dont les vitrines ont été brisées n’ont pas été pillées…
Encore un coup de l’échafaude-sphère. Elle décrypte mais avec une mauvaise intention, toujours la même. Débris de verre et de fureur. Grognant dans sa banlieue, la horde ne lit pas. Elle sort de sa cage et saccage. Alors vous pensez bien que ces sauvages ne risquent pas de voler des livres. Alors que nous, hein !, la lecture c’est notre respiration, pas un jour sans lire une ligne…
La grande difficulté de lecture que rencontrent de nombreux élèves de quartiers (je sais, j’y ai enseigné) est un sujet à part entière. Ce n’est pas mon propos.
Mon propos c’est ce mépris de classe dont font preuve ceux qui commentent les vitrines brisées de librairies.
Regardez ! les librairies ne sont pas pillées (l’exception qui met à l’épreuve la règle, c’est la librairie avec des mangas et des figurines).
Dans ce constat, en creux, il y a l’idée que la banlieue ne lit pas. Donc ne réfléchit pas. Donc n’est pas un interlocuteur digne de respect.
Le sauvage borborygme et le tag est sa peinture rupestre. Il ne lit pas.
En revanche, ce même jeune aime les marques, il aime la haute technologie, il met des chaussures de sport dernier cri, il a le dernier iPhone, il aime les parfums de luxe, … Ah bon ? En quoi est-ce étonnant ? N’est-ce pas ce qui est valorisé socialement ? Le bonheur c’est d’avoir des choses plein nos tiroirs et qui coûtent une blinde, non ? Si t’as pas une Rolex, etc. Ne nous dit-on pas, en haut lieu, que les jeunes Français doivent avoir envie de devenir milliardaires ?
Devient-on milliardaire en lisant des livres ?
Les milliardaires lisent-ils des livres ? (Tiens, un bon titre de livre, non ?)
Beaucoup d’hommes politiques avouent ne pas avoir le temps de lire et ne parcourent plus que des résumés, des notes de lecture faites par leurs assistants.
Où observe-t-on que le livre bénéficie de la même recommandation, incitation sociale et culturelle que tous ces produits de luxe, hyperconnectés, hyper hors de prix et hyper aberrant socialement et écologiquement ?
Dans ce monde où tout doit être productif, quelle place pour l’oisiveté, reine des lectrices ?
Voleurs ?
Vos leurres. L’opium du peuple perdure. Quartier rêvant à tort de Cartier. Ça s'écrit mal, on s'écrie mal.
Des librairies vandalisées ? Et de bien tristes sires transforment cela en un impératif hypocrite : « Vandales, lisez ! »
Une librairie est un commerce. Elle a une vitrine. C’est le verre brisé du mécontentement, de la colère, sans doute aussi de la bêtise. Il est tout aussi bête de dire qu’avec ces gamins-là, ce n’est pas les librairies qui risquent d’être pillées.
L’envie de renvoyer tout le monde dos à dos, avec un livre. Un bon, hein.
Un service public de qualité, une police de proximité et des librairies, voilà le monde qui recoudrait un tissu social déchiré.
Oh ! Le Naïf !
Je sais, je lis des livres, c’est tout.