8 décembre, «Aucune réforme ne vaut la mort d’un homme»

8 décembre 1986, retrait du projet de loi Devaquet. Ne dites plus 33.

index
8 décembre 1986, retrait du projet de loi Devaquet.

Ne dites plus 33.

Rue Monsieur-le-Prince. Une plaque indique qu’en ce lieu un homme est mort.
La phrase est à la voix passive. Et les faits sont passibles de la peine la plus sincère.

Mais quels faits en fait ? Quels faits exactement ?

On connaît la victime, l'action, le lieu, la date. On tance les circonstances de ne pas tout expliquer. Le verbe d’action est au passif et ne comporte pas de complément d’agent.

Frappé à mort, oui mais par qui ? Il a été tué. Mais l’identité des auteurs de l’action est tue. Circulez, y'a rien à dire de plus.

C’est un passif sans complément d’agent.
Et justement, c’est d’agent qu’il s’agit. Les meurtriers sont des voltigeurs au triste passif.

Le complément d’agent est un agent. Plusieurs même, agents de la force publique, jugés depuis.

"Frappé à mort". La voix passive a bon dos. La commémoration est en partie à côté de la plaque.

La plaque est au sol. Plaquée au sol, comme Malik Oussekine. Au sol, sous le fallacieux prétexte que les murs n’en ont pas voulu. La copropriété ayant des oreilles rapporte le risque d'un préjudice pour la valeur du bâtiment.

Au sol. Plaque dégoût.

"Frappé à mort". Voix passive sans complément d'agent.

La voie n’est pas passive, elle. La rue rue et, active, tague pour ceux qu'on a tannés injustement. Régulièrement, parce qu’ils en appellent plus au Grévisse qu’ils n’appellent la police, des inconnus rajoutent le complément d’agent manquant.

[Dans Grévisse, on trouve cet exemple de phrase à la voix passive : "Un piéton a été renversé par un chauffard". Le chauffard fait l'action.]

À la sortie d’un club de jazz, l’étudiant qu’on empêcha, ce soir-là, de vaquer à sa vie d'homme, devint protagoniste d'une bavure en manif que personne n'a oubliée.

Frappé à mort. Par qui ?…Pardon ?

Extrait d'Entretiens avec Chomsky de David Barsamian (1998)

David Barsamian - Vous vous êtes faits un nom dans le domaine de la linguistique et du langage. Il est intéressant de voir combien la voix passive est utilisée sur la scène politique actuelle. Il y a un article sur l'inégalité des salaires dans le New Yorker (16 octobre), par exemple, qui en est rempli. L'inégalité arrive. Il n'y a pas d'organisation. Il n'y a pas de voix active. Les gens sont de plus en plus pauvres. Personne ne les rend pauvres. Cela ne fait qu'arriver.

Noam Chomsky - Ou "des gens sont tués", et non pas "nous les tuons". C'est la norme. En fait, c'est ce qu'il y a de beau dans la voix passive et autres formules du même genre. Cela donne l'impression que les choses arrivent sans le moindre agent, et c'est bien utile lorsque l'agent ne doit pas être identifié parce que la responsabilité nous incombe. Toutes les discussion sur l'agression et la terreur ont lieu dans ce cadre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.