Georges Pompidou donna, un jour, l’impression d’être fan des sixties. Malicieusement, il inséra dans une de ses prises de parole politiques une allusion à une chanson du moment. Il fit référence à un tube de Dutronc.
« Dans la vie politique aussi il y a des cactus. »
Il se permit ce plan B avec une plante cactée, histoire sans doute de faire jeune.
C’est très exactement en 1966, à l’Assemblée nationale, que le président piqua dans la chanson de Dutronc de quoi se faire bien voir. (C’était plus de trente ans avant la candidature d’un ficus au congrès américain. Un candidat qui avait le cinéaste Michael Moore pour directeur de campagne.)
Récemment dans une intervention présidentielle, on a entendu passer le mot « aquoiboniste ». Un autre objet musical identifié. Par ces temps d’élections, il s’agit de tenter de motiver les troupes mobilisables.
Le terme d’aquoiboniste lisse la réalité. C’est une façon de ne pas traiter les votants éventuels d’électeurs réfractaires ou autre « vous n’avez qu’à traverser la rue pour voter, c’est pas compliqué, si ? » Une façon discrète de faire des pressions sur les moins mobilisés, les passifs, les procrastinateurs.
On connaît la chanson.
Au mot d’Aquoiboniste, c’est tout un paysage musical qui surgit. Les paroles de Gainsbourg, la voix de Birkin.
Un langage de A (Aquoiboniste) à l’exercice en forme de Z.
Et Celui qui à force de répondre à tout (-iste) « à quoi bon ? » (aquabon-) devient aquoiboniste.
Nous sommes en 2022 et la chanson citée date de 1978. On la cite pour faire vieux ?
Aquoiboniste, pas cynique. Une sorte de désinvolture, de nonchalance. L’aquaboniste ne resigne pas, il se résigne.
Les fondements de la démocratie ?
L’effondrement.
C’est un défaitiste qui n’avoue pas sa défaite. Il fait la moue, pas la guerre. Il reste à la surface. Il ne croit pas à des dessous chics. L’ère de rien le rend « Faiseur de plaisantristes ».
C’est le degré qui précède le nihilisme.
Même si Gainsbourg dit l’avoir inventé, le mot a existé bien avant lui.
"Je me refuse à voir un corbeau, frère de celui d’Edgar Poe, se percher sur quelque buste de philosophe, et me répéter toutes les secondes : À quoi bon ! Un poète est libre de ne pas suivre les rails de la science. De vaincre l’aquoibonisme." (Jean Cocteau, Journal d’un inconnu, 1953)
Quand on connaît le goût de Gainsbourg pour Edgar Allan Poe et son corbeau qui répète un lancinant Never more, on se dit qu’on est sur une piste.
Si Gainsbourg n’a pas inventé le mot, c’est bien lui qui le popularisa. Il a fait de ce mot le titre d’une chanson-portrait. On dit que le texte de la chanson s’inspirait de Jacques Dutronc. À quoi bon ? « Dans la vie politique aussi il y a des aquoibonistes. » En tout cas, le voisinage de ces deux artistes achève de faire comprendre aux moins subtils qu’aquoiboniste ne signifie pas « qui ne boit que de l’eau ». AquOIboniste, pas aquAboniste.
Plus tard, Nino Ferrer agrandira la famille avec un néologisme qui servira de titre à son album de 1993, Désabusion. Son dernier album contenant des chansons originales. Pas de pose chez Ferrer, les mots étaient pesés.