Ce poème de Jacques Prévert a fait scandale au Canada. Le 25 février à Toronto. Polémique francofolle au Canada dans une classe pour francophones (enfin…). Une enseignante expérimentée propose deux textes à ses élèves de 16 ans : un texte de L.S Senghor et un autre de Prévert.
[Poème extrait de Paroles de Jacques Prévert (1945)]
Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
mon amour
L’une de ses élèves se sent offensée par le texte de Prévert. L’élève trouve ce texte raciste parce qu’il fait référence à l’esclavage (de lourdes chaînes et un marché aux esclaves). L’étudiante et des camarades à elle contactent les médias. Résultat : blâme pour l’enseignante et intimidation hiérarchique. Si elle recommence, elle sera renvoyée.
C’est pas Prévert pour les Nuls, mais les Nuls pourrissent Prévert. Visiblement les chaînes de Prévert n'ont pas bénéficié d'un temps de cerveau disponible suffisant. Les Digital Natives font dans le Syntaxe Erreur.
Prévert, mon scandale au Canada tapi au fond des bois ou presque. L’affaire éclate notamment grâce au concours de la petite-fille de Prévert et de ses éditeurs en Pléiade. Les faits sont mis en lumière dans le journal Le Devoir par la plume alerte de Norman Baillargeon. Le Courrier international en a parlé aussi.
L’amour est aveugle ? La lecture de texte l’est aussi parfois.
Quelle connerie, le contresens !
La métaphore de la prison qu’engendrent la passion, la jalousie, ce n’est passez clair ?
L’épanalepse, apparemment tendre, « pour toi, mon amour », ne doit pas faire oublier la vision étroite, carcérale mais métaphorique de l’amour qui traverse ce poème.
Pas de problème à ce qu’on ferraille sur un poème, sauf à tomber dans un contresens. Certes, ce n’est pas un poème tendre, mais c’est un poème qui interroge la tentation de l’amoureux de faire de la personne qu’il aime une possession, une prisonnière. L’amour, c’est cette « Éternité étreinte » qu’anagramme, ailleurs, Prévert.
Et puis je suis allé au marché aux esclaves/Et je t'ai cherchée/Mais je ne t'ai pas trouvée/mon amour
À la ferraille, Prévert a trouvé du Ferry. Pas Jules, mais Bryan Ferry : And I can't escape/I’m a slave to love.
On lui avait déjà ôté sa cigarette sur une photo, voilà qu’on le prive de son humanisme, lui qui écrivit : « Le racisme et la haine ne sont pas inscrits parmi les sept péchés capitaux, ce sont pourtant les pires . »
Un manuel de langue française se sert du poème pour travailler sur l'accord du participe passé. La dernière strophe permet de voir la question de l'accord du participe avec l'auxiliaire avoir et le COD. Voilà qui a le mérite d'éviter les contresens.
Source : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/610281/ils-ont-ose