Méfiez-vous des chansons

Il y a des chansons qui reposent sur du mal entendu et vous répètent « Je ne suis pas celle que vous croyez écouter ». Ces chansons rongent leur frein et leur refrain parce qu’elles sont mal comprises. Les gens qui les aiment leur rétorquent, vexés : « Fredonner, c’est fredonner. Reprendre, c’est voler ».

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Pour faire suite à un précédent billet sur le mauvais lecteur.

Il y a des chansons qui reposent sur du mal entendu et vous répètent « Je ne suis pas celle que vous croyez écouter ».
Ces chansons rongent leur frein et leur refrain parce qu’elles sont mal comprises. Les gens qui les aiment leur rétorquent, vexés : « Fredonner, c’est fredonner. Reprendre, c’est voler ».

La chanson populaire court, s’échappe, elle fait son nid dans les oreilles (avec son petit air obsédant) et la conscience collective. Elle est ce que l’auteur a voulu dire et elle est ce qu’on lui prête. Il y a ce que le public entend et ce que le public attend. Parfois, cela fait un mélimélo dont l'auteur ne s'honore pas. De quoi lui donner envie de rectifier : "Vous ne m'avez pas compris !"

Les tubes à essai ne sont pas toujours des coups de maître.

Quand le sens tient à un fil.

Je chante de Charles Trenet (1937) comporte une fameuse ficelle.
« Ficelle sois donc bénie ! ».
La mélodie guillerette cache une chute patibulaire. Le chanteur vagabond se pend et chante la gloire de sa corde (la ficelle). Bizarre d’avoir le cœur à reprendre en chœur pareille formule. Un suicidair espiègle. Cela dit, là, Trenet maîtrisait bien le double sens.
(Quand on accusa la chanson, elle ficelle qui ne savait pas.)

Il y a des chansons qui mériteraient de finir à Sing Sing.

Dans son deuxième album, Randy Newman écrit sa Suzanne à lui (1970). C’est une réponse à la chanson homonyme de Léonard Cohen (1967). Elle n’a rien de l’envolée Léonardienne. C’est plus sordide. Un violeur repère sa victime sur le mur d’une cabine téléphonique (I saw your name, baby / In a telephone booth / And it told all about you, mama / Boy, I hope it was the truth). Alors que Cohen sublime l’amour physique (you've touched her perfect body with your mind), Newman le glace (Gonna run my fingers through your hair / And love you everywhere / Now I don't want to get too romantic / That’s just not my way).

Les aveuglements collectifs c’est comme les oreilles, ça se lave ?

Le groupe allemand Nena chante 99 luftballoons (1983) et s’inquiète des risques de guerre mondiale. Si vis pacem, prépare des balloons. Il milite pour une dissuasion guerrière, nucléaire qui fait pschitttt ! La chanson est devenue un hit. La paix a eu moins de succès. Qui était le plus naïf ? Nena qui chantait ou le public qui fredonnait ?

Il y a des chansons qui sont des malentendus politiques.

Bruce Springsteen dans Born in the USA (1984) dénonce la guerre du Vietnam. Son Not in my Viet-Name à lui. L’ironie ne passe pas partout et le refrain ronflant séduit Reagan puis Bush. Voilà la chanson embarquée dans les meetings républicains. The Boss, dont la guitare descend de celle de Woody Guthrie (la fameuse sur laquelle était inscrit « this machine kills fascists ») est horrifié. Il ne fait pas des tournées triomphales pour faire élire un républicain dans un fauteuil. A l’époque, c’est comme si son Born in the Usa avait fait l’éloge d’un Borgne in France.
En 1972, déjà, dans son Sail away, Randy Newman fait dire à un personnage : « In America you'll get food to eat / Won’t have to run through the jungle / And scuff up your feet / You’ll just sing about Jesus and drink wine all day / It’s great to be an American. » It’s great to be an American ? Sauf que celui qui parle est un esclavagiste.
Petite pensée aussi pour le titre des Rolling Stones volée par Trump lors de sa victoire à l'élection présidentielle : You Can't Always Get What You Want.


Combien de prises pour finir en méprise ?

Tomber la chemise (1999) a fait un peu de mal au groupe Zebda. Ce fut écrasant. Un groupe engagé qui se retrouve avec un tube ne peut oublier que Vian qualifiait cela de « long et creux ». C’est le danger du festif. Les tubes de l’été sont des tubes pleins de Léthé : on oublie les paroles et on oublie la voix…Le temps a parfois du bon. Plus de 20 ans après, l’affaire des chemises d’Air France redonna un contexte plus politique à la chanson.

Malentendu et mal en Metoo

La chanson de Sting, Every Breath You Take (1983) relève aussi de ces chansons mal comprises, mal entendues. Cette apparente chanson romantique est en réalité une chanson de jaloux, d'amoureux fou, de Sweet Lover transformé en Big Brother (I'll be watching you).  »That ambiguity is what makes it powerful" a dit, un jour, son interprète, Sting. "It's both romantic, sentimental, and, on the other side, it's sinister and cruel. It's about surveillance and owning someone, controlling someone."

Le misogyne sans le savoir

C'est le malentendu lié au titre de cette fameuse chanson de Bob Marley : No Woman, No Cry (1974). Titre repris dans le refrain, donc fredonné. Une mauvaise traduction, une traduction pas-de-bras-pas-de-chocolatée a fait penser à certains que Bob Marley chantait : Pas de femme, pas de raison de pleurer. Erreur. En réalité, "No woman no cry" invite une femme à ne pas pleurer.

Le p’tit train

Le Petit Train des Rita Mitsouko c’est une chanson qui superpose un thème de chanson pour enfants des années 50, au  thème des trains de la mort. La chanson des Rita Mitsouko est encore parfois présentée comme une évocation du "tortillard d'autrefois". Hum ou beurk. Le clip de la chanson a le mérite de dire les choses clairement. La chanson parle de la déportation.


Victimes de l'amour du public. De quoi "finir chez Wanda et ses sirènes".

Il est des chansons comme des Sirènes de l'Odyssée. Si vous n'y prenez garde, elles vous attirent sur des rivages sombres. Les mots sont trompeurs. L'émotion trompeuse. Les chansons ont pour devise "Prends l'oreille et tire-toi". Mais avec les refrains, il y a toujours du revenez-y. Elles vous démangent et vous grattez un petit peu. C'est là que vous comprenez que ces chansons ont deux lectures, deux vies : de quoi renforcer les bis et les ad libitum. Le latin cache toujours quelque chose.

Sans oublier les chansons qui s'invitent dans les supermarchés et rendent les caddies subversifs. Talkin' bout a revolution !

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