Cachez ces abattoirs que je ne saurais voir

Que lire cet été ?…

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Qui lit encore La Jungle d’Upton Sinclair ?

Un touriste en Bretagne qui, par dépit de ne voir aucun cochon en liberté, les imagine, pendant qu’il séjourne au bout de la terre, au bout de leur vie.

Il la joue double dose rose. Un roman et un témoignage. Il lit non seulement La Jungle, au Livre de poche, mais aussi L’Abattoir, au Seuil.
La Jungle d’Upton Sinclair, 1906 (livré trouvé enfin dans une librairie de Brest après de longues recherches infructueuses dans le reste de la France)
L’Abattoir de Stephane Geffroy, 2016 (témoignage d'un ouvrier des abattoirs, près de Rennes, découvert dans une librairie de Morlaix)

Entre le réseau internationale Twitter et la filière bretonne Truietter, il faut choisir. Il a choisi. Il lit et il ose écrire en pensant à ces petites créatures roses. Si loin, si porche.
Pas de petit groin de paradis, mais un enfer. Cachez ces abattoirs que je ne saurais voir. Tartuffe et t'ar ton groin à l'abattoir !

Dans le roman et dans le témoignage, la figure principale est l'employé d'un patron de la race des saigneurs. Avec ces deux livres, le lecteur est à l'abattoir et à la tuerie. Ah si le lecteur avait pu voir des cochons s'égayer librement…ses livres de chevet auraient changé.

La Jungle d’Upton Sinclair, 1906

Le roman d’Upton Sinclair raconte l’histoire d’un Lituanien, Jurgis Rudkus, venu, en famille, à Chicago avec un rêve américain dans le cœur. L’homme trouve du boulot dans les cadences d’un abattoir. C’est là que la mécanique du malheur s’enclenche. Plus il ouvre les yeux, plus il doit fermer son cœur. Un Destin cruel va parsemer sa vie de morts et d’injustices, la course au dollars de subsistance lui faisant toucher du doigt la puissance du freak. Salarié inespéré, monstre tueur pour de l'argent. Loin de sa Lituanie natale, Jurgis vivra de misères en litanie.
Les Misérables à Chicago pourrait être le sous-titre de cette œuvre écrite par une grande figure du socialisme américain, née en 1878 et morte en 1968. C’est un auteur illimité. En 90 ans, quasi cent livres, dont celui-là, son premier grand succès. Le début de sa vie en rose littéraire, il le doit à des cochons maltraités mais aussi à des bœufs. On utilise tout dans le cochon. À part le cri. La sordide blague. L'abattoir contamine toute la vie du héros. Ce qui relèverait, dans un autre contexte, de l’insupportable mélo prend de la force dans un contexte social et politique documenté. L’abattoir comme métaphore de la vie pour les condamnés de la terre. Dans les ultimes pages, le mirage socialiste qu’entrevoit le héros ne suffit pas à faire oublier l’avant et l’âpre qui ont précédé.
« J’ai visé le cœur de public et par accident je l'ai touché à l’estomac » disait Sinclair.
Ce roman, estomaquant par le scandale qu’il provoqua, sera à l’origine de lois modifiant les conditions de travail dans l’industrie de la viande.

L’Abattoir de Stephane Geffroy, 2016

Le document touche à l’estomac, lui aussi. L’essai nous révèle que les choses ont peu changé, un siècle après, dans le milieu des abattoirs. L’auteur travaille à la tuerie, comme jadis son prédécesseur lituanien. Lui s'occupe plutôt des bœufs. Le peu qu'il dit sur les agneaux suffit à estomaquer. Non, rien n'a changé. Tout a continué. Le travail à la chaîne, le corps réduit aux torsions permanentes, la puanteur, le guignol sanguinolent : c’est encore vrai. Il y a eu quelques évolutions, c'est normal. Par exemple, les corps des ouvriers sans-papier accidentellement tombés dans les cuves ne finissent plus, sous prétexte d’une cadence infernale prioritaire, hachés en steak. Mais c’est mince comme progrès. Ah si ! Les vaches écouteraient du Mozart, question de bien-être. C'est du Guantanameuh !? Et du coup, c’est la vache qu’on assassine ? Le milieu aux airs de Wolf Gang continue. Son régime carnassier l’exige.

L’auteur de ces lignes et lecteur de ces livres continue à manger de la viande. Il continuera. Ça lui coûte cher, d’un point de vue financier, mais ce prix-là, tel qu'il lui est décrit, d’un point de vue moral, est odieux.
Il ne s’agit pas de fermer les abattoirs, mais d’en accélérer l’évolution et d’en faire évoluer les métiers. Le respect de l’homme et de l’animal, c’est pas un beau projet ? Le syndicat ne suffit pas, c'est un changement de société qui s'impose.

Paul Mac Cartney, le Beatles végétarien, disait que si les abattoirs avaient des vitres tout le monde arrêterait de manger de la viande. Même si la théorie des vitres est valable pour beaucoup de choses (de Levallois-Perret à la caisse à litière des chats), elle interroge.
Stendhal parlait du roman comme d’un miroir qu’on promène au bord du chemin. Ces deux livres sont comme des vitres qu’on déploie le long des abattoirs.

Cachez cet abattoir que je ne saurais voir. J'y pense et puis j'oublie ? Non, je lis et puis j'y pense.

La Jungle d’Upton Sinclair, 1906 (http://www.livredepoche.com/la-jungle-upton-sinclair-9782253129394)

L’Abattoir de Stephane Geffroy, 2016 (http://raconterlavie.fr/collection/a-l-abattoir/#.V5DPLo4_d0s)

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