Cela fait plusieurs minutes qu’elle tourne en rond. Malgré tout, elle poursuit son cours. Elle essaie de garder le cap, mais c’est comme si son espace s’était soudainement rétréci. Elle ne verra jamais le film Entre les murs, mais, dans le moment présent, avec ses grosses lunettes en 3D (son côté Polnareff), c’est comme si elle y était. La réalité augmentée, ça s’appelle. D’habitude, elle aime bien tout ce qui est relief. Mais, avec cette sensation d’étouffement qui domine, plus rien ne compte. Elle perçoit des mouvements. Les élèves l’épient, la regardent avec amusement. Certains même l’imitent discrètement. Ils voient bien qu’elle n’est pas à l’aise, qu'elle n'a pas l'habitude. Ils se moquent de ses efforts désespérés. Les moins féroces des élèves sont juste dégoûtés : ils préfèrent baisser les yeux, ne pas voir ce triste spectacle et retournent à leurs exercices du jour. Tous savent à peu près qu’elle est utile à la société, mais aucun ne l’apprécie vraiment. Beaucoup d’élèves la considèrent comme une domestique. Quand ils la voient, ils ne lui disent jamais ‘bonjour’, quelques uns pensent même ‘merde’. Elle ne le sait pas. Elle continue son cours. Elle passe devant le tableau, elle longe un mur, elle circule entre les tables. Mais, il n’y a rien à faire, elle n’arrive pas à trouver sa place. Aucune place ne lui convient. Ah si, peut-être celle-là. Patatras ! Un élève se mouche bruyamment. Cela fait du bruit, comme un tremblement dans la salle et puis tout le monde rigole et la voilà obligée de reprendre son cours, de circuler à nouveau entre les rangs. Pourquoi continue-t-elle à s’épuiser ainsi ? L’habitude, une mécanique plaquée sur du vivant. Et puis comme elle est persuadée qu’elle n’aura jamais de retraite… Un côté maso. Voilà ce qui arrive quand on aime ce qui se dégrade…En fait, quand on la connaît bien, on sait pourquoi elle a cette drôle de gourmandise. Toute dégradation lui assure en effet une décharge syndicale. Cela fait polémique, ne plaît pas à tout le monde. Certains, d’ailleurs, détestent la rencontrer durant ses temps de décharge. Ils la trouvent encore plus répugnante. Pourtant, c’est peut-être dans ces moments-là qu’elle est essentielle. Tombée si bas, qu’est-ce qui la fait encore tenir ? Une certaine philosophie, celle du Siècle des Lumières. Comme un vieux cabot de cinéma, elle est irrésistiblement attirée par ce qui brille. Pas la lumière, artificielle, trompeuse, des néons, du vidéoprojecteur, non celle du dehors, la lumière du jour. Oui, comme elle n’est pas en odeur de sainteté, il lui reste le ciel, le vrai.
Soudain, un élève ouvre la fenêtre. Elle en est loin. Elle est près de la porte, mais elle sent un délicieux souffle d’air. Lorsqu’elle se précipite de l’autre côté de la salle de classe avec la volonté de passer par la fenêtre, personne ne bouge. Ils trouvent ça logique. Perdre la vie ? Non, gagner la vitre. Elle franchit le rebord avec rage. Enfin, la voilà qui s’envole, libre. La petite bête est partie. Le professeur reprend son cours après l’éphémère effet mouche. "Le nom latin de la mouche est musca domestica."