Allain Leprest, l’happy few chantant

Né dans le Cotentin, il est sorti d’une mer de mots. Débrouillé. Il dit, il chante, il hurle. Il tempête, la mer toujours recommencée. Sortis de la Manche, les mots glissent. Carré d’as. Plus tard il chantera la manche dans SDF.

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Né dans le Cotentin, il est sorti d’une mer de mots. Débrouillé. Il dit, il chante, il hurle. Il tempête, la mer toujours recommencée. Sortis de la Manche, les mots glissent. Carré d’as. Plus tard il chantera la manche dans S.D.F.

Le père est charpentier, son fils fabrique. Chacun son atelier. Chacun à assembler. Le père avec ses ciseaux à bois. Le fils poète fabrique et le stylo parfois aboie pas loin de la mélodie d'une mère.

Autodidacte de l’école du musical. Poésie sous perfusion : R’n’B. Rimbaud’n’Baudelaire et puis Verlaine.
Ouvrier du verbe. Fils de Bourges, qu’au Printemps, avec du public.

Chanson coup de poing. Le poing de mon pote.

Un genre de chanteur communiste, « La Raison du plus mort, ça donne raison aux dictateurs», qui offre son salut à Blondin (Rue Blondin). « On a la migraine graine graine graine / Le feu au cerveau / Et les yeux qui pissent pissent pissent pissent / Des larmes au pastis tis tis tis ».

La mer,  oui. Mais l’au-delà ? « Je ne te salue pas/ Toi qui vis dans les cieux/ Athée j'habite en bas/ De ton toit prétentieux. » 

Le preste et vif Leprest a passé. (1954-2011) ne veut rien dire. Foutu tiret. De l'en-tiret, pas enterré.

Restent tant de chansons dont le texte a été nourri de lignes de brouillon, de bouillons de vagues. Et puis hors de l’écume : des jours de mots. Lucides. Clairs. Une pêche miracle. Sorti de l’eau : « Nu, j'ai vécu nu » 

Une mer superbe. « Il pleut sur la mer et ça sert à rien. » Et ce fendeur d’écume, ce poète hors-bord, hors-mode.

Des illusions. Désillusion. Amours. Âme Ours. Et puis Tout c'qu'est dégueulasse porte un joli nom. L'Amoco Cadiz a des syllabes de velours.

C’est un chanteur qu’on dit reconnu par ses pairs. Happy few. De quoi crier au scandale. Et les autres ? Toutes ses paires d’oreilles qui n’ont pas encore été charmées par Leprest parce qu’elles ne l’ont tout simplement pas encore entendu. Un potentiel. Un pote en ciel. Il n’est jamais trop tard (lui, il est un peu Léotard).

Un poète a besoin de tricoter et a besoin d’être écouté.

La poésie aérienne est pour tout le monde. « Je lâche mes corbeaux noirs sur les blés de ta tête. » Faites circuler, il y en a pour tout le monde.
Voix éraillée, déraillée, Tom peut attendre (en anglais, Tom Waits), écoutez Leprest.

Leprest, Rouen et le flot de Flaubert. « Dans le jardin de mes parents / A Mont-Saint-Aignan, près de Rouen / J'ai laissé des carnets scolaires / Avec des zéros milliardaires». Leprest, « l'un des plus foudroyants auteurs de chansons au ciel de la langue française » disait Nougaro. Qui pouvait mieux dire cette incandescence, Chaque Braise de ce Gens-là, portée par la musique de Gérard Pierron ou de Romain Didier ?

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