Le chien de Steinbeck

Il s’appelait Charley. C’était un caniche royal. Il a traversé les États-Unis avec son John de maître, le road trip au ventre, plus de 10 000 km. De quoi donner des lettres de noblesse à un chien que le mot caniche cantonne à un animal frisé et pas bien malin. Celui-là était royal.

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Il s’appelait Charley. C’était un caniche royal. Il a traversé les États-Unis avec son John de maître, le road trip au ventre, plus de 10 000 km.
De quoi donner des lettres de noblesse à un chien que le mot caniche cantonne à un animal frisé et pas bien malin.
Celui-là était royal.

"C'est le seul chien que j'aie jamais connu capable de prononcer la consonne f. "Ftt" indique en général qu'il aimerait saluer un arbre ou un buisson."

Royal, son voyage ne l’était pas moins : depuis New-York, la Pennsylvanie, les forêts du Maine, le Middle West, le Montana, la côte Pacifique, les déserts du Sud, le Texas, la Nouvelle-Orléans puis retour à New-York.

C’était en 1960. L’auteur avait 58 ans.

Son projet était de constater de visu (et de auditu) les changements intervenus aux Etats-Unis. « À quoi ressemblent les Américains d’aujourd’hui ? » s’interrogeait-il.
À coup de cafés ou autres verres de contact, il passa du temps à discuter avec les gens. Sa soif de savoir se heurtait à la crainte de découvrir une absence d’idéal.
La meilleure hypothèse offrait des sourires et des hommes, la pire, celle de l'année 60 et qui l’inquiétait, du racisme et des hommes

(crainte justifiée, il verra, par exemple, des femmes « répugnantes, obscènes, ignobles » insultant une jeune noire lors de son premier jour d’école.)

En pensant à ce qu’il risquait de découvrir, John avait un chien dans la gorge. Une boule de poils. Il avait besoin d’éclaircir ses idées, d’en avoir le cœur net.

Il n'y a pas de Charley qui tienne : l'entreprise n'est pas une chocolaterie. Plutôt une de ces entreprises à nulle autre pareille qui peut connaître la crise physique ou morale. Pour cette inédite vendange qui pouvait lui offrir de nouveaux raisins de la colère, il voyagea incognito. Et pour ne pas être seul à supporter une âpre vérité avec sa santé vacillante d’auteur mûr, il choisit donc de partir avec son chien (voyageant lui incanichto, pas perdu mais sans collier)

Un caniche royal pour compagnon comme Stevenson avait un âne.
Not a donkey, a charley. Pas d’âne sensible, un chien fidèle.

Un chien français, d’ailleurs. Son berceau fut Bercy. Mais pas de quoi faire des raisins tricolores et entonner la Marseillaise, c’était juste un caniche bleu. Et puis par chance, perdu dans ses lointaines gênes, le chien en avait quasi définitivement oublié de râler.
Steinbeck sur la route : sa caravane passe et son chien n’aboie pas.

Une caravane. Un truck sur le bitume. Pas d’emphase pour être en phase avec le pays. Pendant que Charley mangeait ses croquettes, Steinbeck se livrait à des croquis des States. Il brossait son chien et un portrait de l’Amérique. John traversa les Etats-Unis dans sa caravane comme un chien qui n’en démord pas : son obstination se lut au surnom de son engin, Rossinante. Don Quichotte était un de ses livres préférés. Et Sancho, c’était son chien.

Attention, sous le soleil ricain, Steinbeck prit soin de ne pas finir en Cervantes écarlate et cynique. Mélancolique, certainement.

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