Un sketch, Devos, un rond-point et une boucle sans fin

Dans son sketch, Le Plaisir Des Sens, Raymond Devos applique la mécanique de la boucle temporelle sur du stand-up, sur du spectacle vivant. En scène !

https://www.lavenir.net/cnt/dmf20200220_01447326/ce-que-devos-appelait-le-plaisir-des-sens https://www.lavenir.net/cnt/dmf20200220_01447326/ce-que-devos-appelait-le-plaisir-des-sens
Dans son sketch, Le Plaisir Des Sens, Raymond Devos applique la mécanique de la boucle temporelle sur du stand-up, sur du spectacle vivant. En scène !

Un homme au volant de sa voiture est prisonnier d’un rond-point.

Le titre, Le Plaisir Des Sens, égare. Rien d'érotique, on prend son contrepied.

Son sketch puise sa verve dans un problème de circulation. L’essence ordinaire de cette situation est sublimée.
    
Le sens giratoire des ronds-points peut être sans fin.  Sisyphe a son rocher et le conducteur a son bouchon. Au volant on peut être emporté par un mouvement infini. Une sorte de cardnapping.
    
    Le conducteur veut s’extirper du rond-point. C’est légitime.
    
    La première à droite : sens interdit.
    La deuxième à droite : sens interdit.
    La troisième à droite : sens interdit.
    La quatrième à droite : sens interdit.
    
    L’agent de la circulation informe le conducteur que des voitures tournent depuis plus d’un mois. Les gens ne se plaignent pas : ils ont de l’essence et à manger. Et puis les conducteurs qui cherchent à s’évader sont vite repris par la police qui fait sa ronde, elle, dans l’autre sens.
    
    Et tout ça dure jusqu’à ce qu’on supprime les sens.  (Équivoque phonique avec l’essence qui fait tourner.)
    
    C’est un petit monde. C’est une petite vie.
    Il y a même un corbillard qui tourne depuis quinze jours. L’ambulance transportait quelqu’un en urgence : finalement morte, la personne a fini dans le corbillard !
    
    Le personnage joué par Raymond Devos interpelle alors l’agent de la circulation pour lui dire qu’il a un malaise. Pour cette urgence, il lui est conseillé de monter dans l’ambulance…Fin du sketch.
    
    Sketch ?

    Bien sûr, ce sketch peut renvoyer à un quotidien, à une répétition aveugle et absurde, à une vie qu’on perd à la gagner, notamment pour payer l’essence de sa voiture (le penseur Ivan Illitch le démontrera dans les années 60), mais ce sketch a des racines plus profondes, plus personnelles, plus graves :
    En écrivant ce sketch, Raymond Devos pensait au camp du STO dont il était sorti en 1945. «J'ai écrit un sketch sur les camps, c'est le seul sketch écrit sur ma douleur, il s'appelle « Le Plaisir des Sens ». […] Le camp, c'est comme ça, on arrive la gueule enfarinée, penaud, sans résistance et vlan ! La porte se ferme derrière notre dos, on tourne en rond, sans arrêt, avec en point de mire le corbillard. Quand je disais ce sketch, je pensais au camp, chaque fois. Les gens riaient.» (témoignage rapporté par Jean-Baptiste Harang, Libération, 16 juin 2006)

    Un cercle fermé. La Vie. La Mort. Un Cycle.

    Le rond-point est devenu, depuis, moins absurde, plus politique. Un giratoire dynamique, une régulation du flux, une énergie de vie. L’essence et les ronds-points évoquent évidemment le mouvement des gilets jaunes né en 2018.

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