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Billet de blog 5 nov. 2021

Giuseppe Longo : la pandémie et le « techno-fix »

La pandémie était une éventualité annoncée. Ses causes possibles étaient connues : niches écosystémiques détruites, diversité biologique en baisse, abus de manipulations génétiques. Mais désormais, le mythe s’installe que une innovante technique vaccinale constitue la seule réponse à donner à la crise de l’écosystème et des structures de santé, dont cette pandémie est un symptôme.

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Le monde, les humains, nos vies ont été bouleversés par une pandémie … attendue. De fait, depuis 1993 des experts dénoncent une « épidémie d’épidémies ». Un livre, très documenté, de 2015[1] et de nombreux articles ont ensuite mis à jour les données sur ce phénomène, qui peut se résumer dans ce graphique :

Nombre d'épidémies de 1950 à 2010 © D'après Morand, Figuié (coord.), 2015

Que s’est-il passé au cours de ces cinquante dernières années, faisant suite à un siècle de baisse très importante du nombre d’épidémies, en Europe particulièrement mais pas seulement ? Un doublement de la population mondiale et une multiplication par huit ou neuf des épidémies, très bien observées depuis la fin du XIX siècles ? 70 % environ de ces épidémies récentes sont le résultat de « zoonoses », c’est à dire qu’elles sont dues à des microorganismes passant des animaux aux humains. Parmi les multiples causes de cette croissance étonnante semblent prévaloir les déforestations et les pertes associées de biodiversité, souvent accompagnées par l’implantation d’élevages intensifs à proximité de ces zones critiques. Dans le cas du Covid19, on ne peut exclure non plus la « fuite accidentelle de laboratoire ». En 2014, l’administration Obama avait imposé un moratoire sur les expériences de manipulation génétique connues sous le nom de « gain-of-function » (moratoire suspendu en 2017 par l’administration Trump), suite à la perte de contrôle de nombreuses manipulations génétiques de cellules et de virus, un phénomène observé dans le monde entier et dénoncé depuis longtemps.

Du point de vue scientifique, la plupart de ces manipulations, tout comme l’agression intensive des écosystèmes, sont basées sur un vision techno-scientifique du vivant, considéré comme le résultat d’une « combinatoire alphabétique » de l’ADN - suite de lettres (programme) manipulables à loisir – sans rien comprendre à l’organisme, à son écosystème et à son histoire.

Dans les deux cas, zoonose ou perte de contrôle de manipulations génétiques, il s’agit d’un rapport à la nature contre lequel nous nous inscrivons, au sein de l’Association des amis de la génération Thunberg (AAGT), du European Network of Scientists for Social and Environmental Responsibility (ENSSER) et du groupe Cardano. Au lieu d’appréhender le biologique et en suivre l’évolution dans toute sa diversité et ses singularités, on traite les plantes, les forêts, les animaux … et les humains, comme des machines, composées par les engrenages des horloges de Descartes et Bacon, qui servent encore de référence principales pour les inventeurs des premières bio-technologies[2] et, pour les plus modernes, on les considère comme pilotés par un logiciel, l’ADN programmable et reprogrammable à loisir.

Que fait-on alors face à ces menaces nouvelles et à leurs causes diverses, mais qui trouvent leurs origines communes dans une techno-science qui massacre tout à la fois l’écosystème et la science ? On propose une solution technique, un « techno-fix » rapide, et on en oublie de réfléchir et travailler sur leurs causes, ancrées dans ce rapport déformé et anti-scientifique à l’écosystème, au vivant.

En soi, l’invention des vaccins à ARN messagers est une possibilité technique innovante et très intéressante. Elle a été retardée par une vision génocentrée dominante (où tout se jouerait au niveau de l’ADN) qui a empêché pendant trop longtemps de financer ces recherches hétérodoxes, qualifiées par certains d’« épigénétiques », proposées depuis les années 1990, par exemple par Katalin Karikó aux USA, une pionnière de ces études sur l’ARN, ou par Bruno Canard en France ; par ailleurs, elles ne promettaient rien de rentable à court terme. Toutefois, face à la pandémie et une fois compris les gains financiers potentiels de cette technologie, des gigantesques sociétés pharmaceutiques totalement financiarisées, comme Pfizer, ont saisi la valeur de ces possibles vaccins, étudiés par un ou deux petits laboratoires - qui travaillaient en fait à des immunothérapies mono-anti-gène contre le cancer (BioNTech), et ont ainsi développé un vaccin contre le COVID-19 en quelques mois, grâce aussi à des financements publics très conséquents. Et dans l’urgence, ces vaccins ont très probablement sauvé des dizaines, voire des centaines de milliers de vies, ayant été en priorité utilisés pour les seniors et les gens avec co-morbidités pertinentes.

Que faire désormais ? Réfléchir aux causes de cette croissance des épidémies, qui deviennent aisément des pandémies aujourd’hui ? Reprendre les engagements des premiers mois à l’égard des infrastructures de la santé publique ? Tout le monde se souvient de la reconnaissance par nos gouvernements des besoins, si longtemps négligés par eux-mêmes, des hôpitaux, transformés en entreprises, dans lesquels « tout acte de soin » devait être d’abord évalué financièrement et à court terme, y compris le stockage des masques. On se souvient aussi de la reprise en main par les soignants de leur cœur de métier en s’adaptant à la situation, au début de la pandémie, en dépit des priorités financières qui leur étaient imposées. Pendant quelques mois, dans les hôpitaux, on a priorisé la médecine avant l’optimisation financière, on a reconnu les besoins de la médecine de ville, incapable de soigner en ambulatoire ou à la maison. Tout cela paraît désormais oublié, il n’y a plus que « le vaccin » et toute discussion critique à ce sujet est condamnée à être taxée de position anti-vax. 

L’efficacité des vaccins ARN messagers dans la protection des personnes âgées ou fragiles paraît remarquable : on peut en juger par les hospitalisations et la situation des soins intensifs. Mais il est propre à la techno-science de dénier ses propres limites : on devrait maintenant vacciner tout le monde, les enfants, la terre entière. En l’absence de données consolidées par le temps et un recul suffisant, seule la considération de la balance bénéfice/risque semble raisonnable. Pour les personnes vulnérables par leur âge ou avec des comorbidités, le bénéfice potentiel, même en l’absence de ces données, justifie l’incitation forte à les vacciner, avant l’approbation définitive des vaccins (FDA ou EMA), approbation encore attendue, car conditionnée par une méthodologie établie pour apporter le niveau de preuve scientifique suffisant. Concernant les autres personnes, celles pour lesquelles les chances de conséquences graves de l’infection au Sars-Cov2 sont très faibles (et on le sait depuis mai 2020, par des observations largement confirmées), le bénéfice du vaccin pose question, surtout lorsque ces risques sont encore inconnus. D’autant plus que, aujourd’hui, le virus est en voie d’endémisation : plus contagieux mais moins pathogène, il tend à se rapprocher des quatre coronavirus déjà en circulation depuis des décennies ou des siècles.

Le succès de ces vaccins doit être donc appréhendé dans le cadre de leurs limites. En vain, certains articles scientifiques les éclairent. Voici par exemple quelques points d’un article récent, bien documenté, dans The Lancet

 - Les personnes entièrement vaccinées peuvent s’infecter et avoir une charge virale maximale similaire à celle des cas non vaccinés.

- Les individus entièrement vaccinés peuvent efficacement transmettre l'infection, y compris à des contacts entièrement vaccinés (bref, ils n’existent pas des vaccins contre rhume et mal de gorge, manifestation bénignes du Covid19 – le virus s’arrête et se reproduit  « aux portes » de l’organisme, voir cette « lettre aux élus » de 800 collègues.

- Les Pass Sanitaires ne sont donc que très peu ou pas du tout efficaces contre la diffusion du virus.

- Les interactions hôte-virus au début de l'infection peuvent façonner l'ensemble de l’évolution virale, dans un individu et dans une collectivité.

- Les mesures d'hygiène, dont les masques, sont utiles pour se protéger du Sars CoV 2.

- La prévention autour de la manipulation des aliments et des boissons est très importante.

Malheureusement nous sommes désormais entrés dans la spirale suivante : toujours plus de zoonoses qui suivent les déforestations et les activités qui dégradent les écosystèmes, réduisent la biodiversité ; un usage sans connaissance et peu contrôlable des techniques de manipulation génétique ; toujours plus de dégradation de nos systèmes de santé, à bout de moyens humains et financiers. La réponse d'urgence est pérennisée, un nouveau vaccin, sorte de "magic bullet" moléculaire, sur lequel on mise tout, en le comparant aux grands succès historiques (polio, variole...) avec lesquels il a peu en commun du point de vue biologique, et on ne discute plus des causes ecosystémiques ou techniques ni des failles dans les systèmes de santé à l'origine de la crise. Son efficacité est de trois-six mois (en Israël on en est à la quatrième dose) ? Rien de grave, au contraire : c’est un « business model » parfait. On ne connaît pas les effets à long terme de ces technologies à base d’ARN, administrées à des quantités colossales d’individus[3] ? Que les enfants et les jeunes se fassent vacciner et se taisent et que les scientifiques qui essayent de mettre en évidence les limites de cette technique nouvelle soient classés comme anti-vax. Que rien ne change dans la financiarisation de la médecine et de la recherche « à projets rentables », de plus en plus transformée en une technoscience aux promesses sans connaissance. Voilà donc une réponse basée sur la même attitude anti-scientifique qui, par son action sur les écosystèmes ou par les jeux d’une manipulation moléculaire insensée, est à l’origine de presque toutes les épidémies de ces dernières décennies, parfois étendues à des pandémies.

Nous nous devons de mieux réfléchir collectivement à cette débâcle, due à une agression de la nature sans sens des limites et à la dégradation programmée de nos systèmes de santé. Les réponses techniques rapides ne sont que des palliatifs qui confirment une logique perdante mais financièrement hégémonique ; même dans l’urgence, l’investissement et la recherche dans les soins médicaux et les vaccins multi-antigènes doivent procéder en parallèle. Moins précipitée, plus discrète, la production et l’échange de connaissances théoriques et pratiques, capables de prendre soin de la biosphère et de développer une pensée critique de la technosphère, nous semble constituer une issue par laquelle nous éviterons la répétition de ce type d’épisode, dont la nouveauté est leur lien à notre rapport contemporain à l’écosystème et à la façon de construire la science.

Giuseppe Longo

CNRS et École Normale Supérieure, Paris

Président de l’Association des amis de la génération Thunberg (AAGT, https://generation-thunberg.org/)

[1] Morand S., Figuié M. (coord.) 2015. Émergence de maladies infectieuses. Éditions Quæ, téléchargéable gratuitement ici

[2] H. Hartley, "Agriculture as a source of raw materials for industry”, Journal textile institute, 28, 1937

[3] Cet article de 2019 discutait déjà les risques de l’usage des ARN double-stranded en bio-technolgie : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0160412019306038?via%3Dihub ; voir aussi : https://www.bmj.com/content/372/bmj.n627 .

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