La Lettre du collectif Internation à António Guterres

Nous soutenons que le manque général de volonté est le symptôme d’une profonde désorientation quant aux défis posés par l’époque contemporaine, celle de l’Anthropocène. L’absence d’un cadre théorique nous permettant d’avoir une juste compréhension de ces défis fait obstacle à la réalisation d'actions susceptibles de renverser véritablement les tendances qui menacent la biosphère.

[Nous publions aujourd'hui la traduction française d'une lettre adressée à António Guterres - secrétaire général de l'ONU - par le collectif Internation, avec lequel Les amis de la génération Thunberg s'associe étroitement.]

Monsieur le Secrétaire Général,

Comme vous l’avez à maintes reprises souligné, malgré des anticipations très documentées par le GIEC, ainsi que par divers autres organismes ou équipes scientifiques, les efforts menés à l’échelle internationale pour s’engager sur une trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre compatible avec les objectifs fixés par l’Accord de Paris ont été jusqu’ici largement insuffisants.  

Le fossé séparant ce qui est requis de ce qui est réellement effectué est souvent interprété comme traduisant un manque de volonté (politique et collective) et une montée de l’apathie (politique et collective). Cet état de fait, où nous sommes témoins d’une incapacité collective à changer de cap, inquiète tout le monde : les investisseurs comme les populations, et en particulier les jeunes générations, qui se demandent de quel monde elles hériteront. 

Étant donné l’état d’urgence que constitue en lui-même cet état de fait, le collectif transdisciplinaire Internation/Genève2020 a été formé aux Serpentine Galleries de Londres le 22 septembre 2018, sur l’initiative d’Hans Ulrich Obrist et de Bernard Stiegler. Il est composé de 52 membres issus de différentes régions du monde, notamment des scientifiques, mathématiciens, juristes, économistes, philosophes, anthropologues, sociologues, docteurs, artistes, ingénieurs, chefs d’entreprises, activistes ainsi que des designers.  

Nous soutenons que le manque général de volonté est le symptôme d’une profonde désorientation quant aux défis posés par l’époque contemporaine, celle de l’Anthropocène. L’absence d’un cadre théorique nous permettant d’avoir une juste compréhension de ces défis fait obstacle à la réalisation d'actions susceptibles de renverser véritablement les tendances qui menacent la biosphère. Notre principale thèse est que l’Anthropocène peut être décrit comme un Entropocène, dans la mesure où il se caractérise avant tout par un processus d’augmentation massive de l’entropie sous toutes ses formes (physique, biologique et informationnelle). Or, la question de l’entropie a été négligée par l’économie « mainstream ». Nous pensons par conséquent qu'un nouveau modèle macro-économique conçu pour lutter contre l’entropie est requis.

Afin d’instruire scientifiquement ces problèmes et de construire des solutions démocratiques, nous pensons également qu’il est nécessaire de développer des méthodes de recherche inédites, que nous appelons recherche contributive. Proche de ce que vous avez qualifié de « multilatéralisme inclusif », la recherche contributive vise à associer étroitement des chercheurs issus de différentes disciplines et des acteurs du territoire (habitants, entreprises, associations, élus et administrations publiques) dans de nouveaux réseaux de recherche et d’expérimentation. De cette manière, les territoires pourraient expérimenter des activités économiques et des outils technologiques tout à la fois soutenables, solvables et désirables. L’objectif de cette mise en réseau serait de permettre aux sociétés locales de développer des solutions reproductibles, à travers des processus de transferts rapides de savoirs. 

Adopter une approche territorialisée de ce type pourrait être l’occasion de relire les réflexions que l’anthropologue Marcel Mauss consigna dans divers manuscrits publiés en 1920 sous le titre La nation.Mauss recommandait alors que le développement de l’internationalisme ne se fasse pas aux dépend des spécificités territoriales et culturelles des nations. Il esquissa dans cette optique le concept d’internation, une dynamique selon laquelle les nations seraient appelées à coopérer sans pour autant effacer leurs dimensions locales.

Un siècle après la fondation de la Société des Nations, c’est en référence à ces travaux que nous pensons qu’une telle internation pourrait être constituée en vue de former le cadre institutionnel d’un nouveau multilatéralisme inclusif. Sa fonction serait d’encourager, de lancer, d’accompagner et d’évaluer des opérations d’expérimentations qui pourraient être initiées à partir d’un appel d’offre, invitant les acteurs de territoires candidats à s’engager collectivement et en réseau dans des démarches de recherche contributive. 

Afin d’établir un cahier des charges pour ces initiatives de territoires laboratoires et de leur mise en réseau, le collectif Genève 2020 a défini un ensemble de questions théoriques et d’axes thématiques susceptible de structurer une telle approche. Ils sont présentés succinctement dans l'annexe jointe au présent courrier, qui décrit des chapitres consacrés à :

1. l’épistémologie, 2. les dynamiques territoriales, 3. l’économie contributive, 4. la recherche contributive, 5. l’internation comme institution, 6. le design contributif, 7. l’éthique dans l’ère Anthropocène, 8. l’addiction et le système dopaminergique, 9. l’économie politique globale du carbone (du feu) et du silicium (de l’information).

Nous publierons ces travaux à la fois sur le site internation.world, en anglais, et sous la forme d’un ouvrage qui sera publié en français aux éditions Les Liens qui Libèrent.

Nous souhaiterions pouvoir vous présenter ces travaux ainsi qu’à vos collaborateurs, et les rendre publics à Genève, si possible au moyen d’une conférence de presse rassemblant différentes parties prenantes (équipe de l’ONU, représentants du monde politique et économique, mouvements citoyens, universitaires).  

En vous remerciant de votre action et de l’attention qu’il vous sera possible de prêter à cette initiative, nous vous prions de croire, Monsieur le Secrétaire Général, en l’assurance de notre dévouement très respectueux.

 

Pour le collectif Internation/Genève 2020,

 

Hans Ulrich Obrist, directeur de la Serpentine Gallery

Bernard Stiegler, président de l’Institut de recherche et d’innovation

 

Letter in English (pdf, 186.1 kB)

Conférence de Presse du 10 janvier © Club suisse de la presse

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