Qu'est-ce que la Génération Thunberg?

Quelle est cette génération, tantôt appelée génération COVID, tantôt appelée génération Adama, si complexe et à l’ordre du jour politique et médiatique ? Nous l’appelons, nous, la génération Thunberg. Ses inquiétudes sont à bien des égards contextualisées, mais elles se rejoignent dans cette aspiration fondamentale, basique : avoir également le droit, comme ses ascendants, à un avenir.

Grève de la jeunesse pour le Climat organisée par Youth Stricke For Climate UK, le 15/03/2019 à Londres – ©Victor Chaix Grève de la jeunesse pour le Climat organisée par Youth Stricke For Climate UK, le 15/03/2019 à Londres – ©Victor Chaix

L’intergénérationnel et la jeunesse au cœur de l’actualité

La jeunesse mondiale, dont je me sens intimement faire partie, est la génération qui souffre probablement le plus des multiples crises entrecroisées que sont les crises sanitaire, économique, sociale et écologique actuelles. Pour la jeunesse française, comme le président Macron l’a lui-même admis dans son « adresse aux français » du dimanche 14 juin, c’est bien elle « qui porte la dette écologique et budgétaire de notre pays » - cette dernière 'dette', « budgétaire », plus arbitraire et négociable que voudrait le concéder Monsieur Macron (et comme on a pu le constater ces derniers mois) servant par ailleurs de prétexte pour ne pas agir et investir face à la première. Il redoute ainsi un véritable « vent de révolte » de la part de la jeunesse voir un « conflit de générations » du fait qu’elle est le plus durement pénalisée par le confinement et ses effets. Il craint de « la perdre », sans comprendre qu’il l’a déjà perdue dans sa majorité depuis bien longtemps et que le désespoir profond de la jeunesse ne date pas d’hier.

Le jour même, Le Monde titrait sa une : « génération COVID : la jeunesse victime de la crise économique ». Pour les éditorialistes du quotidien, la préservation de la vie des plus âgés a « conduit de façon collatérale à fragiliser l’existence », déjà bien précaire de cette génération, qui avait tout à perdre dans le confinement mais qui l’a accepté, par solidarité avec ses ainés. « Entre des études fortement perturbées, des stages qui se sont évaporés, des contrats courts non-renouvelés, des débuts de carrière compromis, cette génération doit affronter un environnement particulièrement chaotique », résument-ils sur le plan scolaire et professionnel. Ce ne seront pas « des mesures techniques, si indispensables soient-elles dans cette période, qui suffiront à donner un horizon à la jeunesse. Plus que jamais, celle-ci a besoin d’un projet de société, qui se montre plus inclusif et plus soucieux de l’environnement. Cette crise constitue une opportunité d’en dessiner les contours » - dont je tenterai d’évoquer quelques-uns, à la fin de l’article.

Quelle est cette génération, tantôt appelée génération COVID, tantôt appelée génération Adama, si complexe et à l’ordre du jour politique et médiatique ? Nous l’appelons, nous, la génération Thunberg. Ses inquiétudes sont à bien des égards différentes et localisées, contextualisées – mais elles se rejoignent dans cette aspiration fondamentale et plutôt basique : avoir également le droit, comme ses ascendants, à un à venir.[1]

Il y a aussi, bien tristement, la « génération identitaire », cette (encore) infime frange d’une génération si profondément désorientée qu’elle croit désormais pouvoir trouver refuge dans un repli ethnique et nationaliste, voire négationniste.

La génération COVID est décrite par Le Monde donc comme cette génération qui, tel Mathis, 17 ans, « éclate de rire » lorsqu’on « lui demande comment il se projette dans l’avenir, avant qu’il ne « pianote sur son téléphone, ailleurs ». C’est aussi celle qui, durant le confinement, fut plus ou moins comme Mathilde, lycéenne en terminale dans la Sarthe : « passé le stress pour les dossiers d’inscription et le regret de ne pas voir [ses] amis, [Mathilde a] profité de ce temps pour lire et réfléchir. » La génération Thunberg est une rude mais fructueuse articulation entre ce Mathis et cette Mathilde. C’est d’elle dont il sera question dans cet article.

La génération Thunberg est aussi bien la génération Adama[2] ou Floyd – celle qui fut la plus présente dans les manifestations contre les violences policières et les discriminations sociales, en Amérique comme en France et ailleurs. Nous pourrions également parler d’une ‘génération parapluies’ – soit la jeunesse hongkongaise qui fut si résolument investie, depuis le mouvement des parapluies en 2014 jusqu’à aujourd’hui et malgré l’ampleur du défi, dans la protection de sa singularité territoriale en terme de juridiction, constitution et liberté de pensée et d’expression.

La génération Thunberg par tranche d’âge mais surtout par opposition au modèle Boomer

La génération Thunberg – si l’on s’en tient à ce dernier qualificatif tiré de la figure Greta Thunberg – peut être considérée comme la ‘génération climat’ : qui défila dans les rues depuis fin 2018 et durant toute l’année 2019 – bientôt deux ans – les vendredis et au-delà, pour son avenir : ce qui requiert avant tout la sauvegarde d’un monde au climat vivable, dans les décennies et siècles encore à venir.

Il est difficile de donner une tranche d’âge précise pour cette ‘génération Thunberg’. Si nous voulions insister encore une fois sur le Thunberg, nous pourrions dire qu’elle se situe plus ou moins entre 15 et 25 ans – la tranche d’âge la plus mobilisée au sein du mouvement Youth For Climate (YFC) et autres mouvements écologiques plus radicaux : entre la fin du collège, le lycée, les études supérieures et l’entrée dans la ‘vie active’.

Néanmoins, il me semble qu’il faudrait quelque peu élargir la tranche d’âge de cette génération, tout à la fois concernée par son avenir et caractérisée par une forte pratique des outils numériques depuis sa naissance. Le World Wide Web ou ‘réseau mondial’ fut inventé par Tim Berners-Lee suivi de Robert Caillau, en 1989-1990. Nous pourrions comprendre la génération Thunberg comme cette ‘génération connectée’, depuis les années 90.

Nous pourrions même remonter jusqu’à 1986, soit la première année du ‘jour du dépassement’ : date à partir de laquelle l’humanité est supposée avoir consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an (cette année-là, ce fut le 31 décembre ; l’année dernière, soit 33 ans plus tard, ce fut le 29 juillet). La génération Thunberg pourrait ainsi, comme l’estime Esther Haberland, de YFC et de l’Association des amis de la génération Thunberg (AAGT), consister en la tranche d’âge entre 0 et 30 ans. Il y aussi 1976 : la dernière année (avant bien longtemps) où la température globale fut plus froide que sa moyenne du XXème siècle. 

Source : https://www.climate.gov/news-features/blogs/beyond-data/how-unusual-2016s-record-temperature-three-peat-and-will-hot-streak Source : https://www.climate.gov/news-features/blogs/beyond-data/how-unusual-2016s-record-temperature-three-peat-and-will-hot-streak

Ces délimitations par tranche d'âge semblent toutefois ne pas correspondre à la réalité qui se joue dans le concept de 'génération Thunberg'. Pour moi, il s'agit avant tout d'un conflit générationnel entre deux modèles aspirationnels : deux représentations bien distinctes de l'ordre des choses et de la trajectoire historique. Il s'agit d'une profonde désillusion quant au modèle dit Boomer [3], qui se retrouve politiquement dans l'augmentation de l'indicateur PIB, dans une foi certaine en le 'progrès', notamment technologique, en estimant que les défis qui se posent actuellement à l'humanité pourront être résolus en grande partie par des percées et innovations technologiques majeures qui, à terme, « nous sauveront ». La génération Thunberg se distingue par opposition avec cette foi inébranlable en la sacro-sainte croissance et la fétichisation technologique. Elle n'y croit plus - car c'était bien d'une croyance dont il s'agissait.   

Il s’agit donc bien d’une guerre entre deux mondes. Une grande majorité de la jeunesse mondiale, silencieuse ou non, ne s’identifie plus avec le monde de ses ascendants – qui semble avoir perdu toute force fédératrice et attractive pour cette jeunesse. Cette perte d’identification commune entre générations est dangereuse pour nos sociétés, le processus d’identification étant « ce qui à la fois distingue et relie les générations »[4]. Elle en appelle donc explicitement ou implicitement à la création et l’émergence d’un monde nouveau et vivable, si ce n’est enviable. Cela concerne en premier lieu une véritable politique climatique et écologique mais également les impératifs de justice sociale, territoriale, démocratique et de liberté d’expression – ces derniers pour lesquels la jeunesse hongkongaise s’est courageusement battue pour, rappelant aux Européens que ce n’était absolument pas un acquis.

La génération Thunberg n’est rien sans ses ‘amis’ – vivants comme morts

Pour accomplir la tâche sans précédent qui est la sienne – soigner et régénérer une biosphère et une sociosphère mourantes – la génération Thunberg doit s’appuyer sur des amis. Ses premiers amis sont une partie de ses ascendants, qui se définit notamment par deux caractéristiques : une reconnaissance de la tragédie qui lui fait face et des difficultés incommensurables qu’elle doit affronter pour son avenir, ainsi qu’une volonté sincère de l’accompagner et lui livrer les outils théoriques et pratiques indispensables pour soigner le monde qui l’entoure, le recréer sur de nouvelles bases singulières et porteuses d’espoir.

En cela, les amis de cette génération collaborent et travaillent étroitement avec elle – souvent même intimement avec elle, les processus de transmission et d’éducation étant « fondés sur la philia, c’est-à-dire sur la familiarité des engendrés ».[5] Un travail intergénérationnel permettant in fine une régénération des sociétés. Dans le même temps, ce travail et ce projet en commun permettent de retisser des liens intergénérationnels en apprenant entre générations et perspectives singulièrement différentes – comme le fait le groupe de l’AAGT, depuis 6 mois, dorénavant à chaque fin de semaine, en y élaborant un projet d’économie politique alternative commun tout en y créant du « savoir vivre, faire et théoriser, c’est-à-dire contempler ».[6]  

Ces derniers savoirs, de l’ordre de l’expérience partagée, ont été détruits depuis presque un siècle par le marketing, qui pousse à une consommation passive d’objets matériels et moins matériels – ce qui finit par nous irresponsabiliser. Comme l’écrit Bernard Stiegler dans Prendre Soin. De la jeunesse et des générations (2008), « la responsabilité est une compétence socialement acquise, et que la société est en charge de la transmettre aux enfants et aux adolescents » et cela par l’éducation, qui est « précisément le nom de cette transmission de compétence sociale qui élève à la responsabilité, c’est à dire à la majorité. » Bernard Stiegler parlait déjà à l’époque d’une « inversion générationnelle qui est le signe le plus évident de la véritable ruine de l’éducation à quoi a conduit le marketing télé-visé de la société des consommateurs. »

C’est-à-dire ? Selon Bernard Stiegler, les industries culturelles devenues industries de captation de l’attention ont court-circuitées les générations, en court-circuitant l’expérience – soit en « effaçant ce qui les distingue comme enfants, pères et grands-pères, en effaçant les parents et avec eux la mémoire, la conscience et l’attention à ce qui est légué par l’expérience humaine ». Pourtant, cet effacement de l’expérience présente et passée obstrue « par avance la possibilité d’une expérience future, c’est à dire aussi une projection du futur comme expérience » et cela notamment « par les appareils des psycho-technologies qui permettent le contrôle attentionnel et qui ne s’adressent plus au désir, mais aux pulsions. »

Exactement dix ans plus tard émerge, aux yeux du monde entier, la figure de Greta Thunberg et sa force fédératrice pour toute une génération. Assénant tout haut et courageusement ce qu’une majorité de sa génération pense ou déclare plus discrètement – jusqu’aux dirigeants mondiaux lors d’un sommet spécial, aux Nations Unies – Greta Thunberg a fait éclore au grand jour une tension intergénérationnelle devenue insupportable et désormais intolérable. « How dare you ? » : cette phrase, prononcée devant l’ONU, désigne en fin de compte une « absence totale de bienveillance à l’égard de la génération des descendants », comme l’aura écrit Bernard Stiegler en début 2020.[7]

Comme il l’explique, « ce rapport entre générations, qui devrait s’exposer et se concrétiser comme circulation de la sagesse des plus anciens et des plus expérimentés vers les nouveaux venus qu’il faut enseigner, ce rapport s’est inversé et paraît en cela littéralement sacrilège : ce sont les ‘ainés’ qui y apparaissent infantiles, dénués de raison, ignorant toute sagesse, cependant que les enfants et les adolescents s’en trouvent contraints de leur faire la leçon ». Greta Thunberg expose ce sacrilège de la manière la plus virulente et explicite – ce qui aura déclenché des réactions des plus honteuses de toutes parts – et c’est cette courageuse épreuve de la vérité, de parrêsia qui permet de projeter ce qui « combat l’ubris [des hommes] dont Créon [dans Antigone] témoigne en ne respectant pas les règles de la loi divine quant aux rapports entre les vivants et les morts – et cela, par une utilisation et une instrumentalisation illégitimes de la loi profane (écrite). » C'est donc Antigone, en tant que représentante mythique de la jeune génération, qui ose se dresser contre lui pour faire valoir la loi divine (non-écrite, mais qui semble aller de soi). Aujourd'hui plus que jamais, la loi divine, qu'Antigone disait divine et que nous désigneront plus largement transgénérationnelle sinon 'éternelle', est bafouée par les lois profanes menant aux catastrophes que l'on connaît.

Il surgit ainsi, concomitamment à Greta Thunberg à la fin de 2018, le mouvement Extinction Rebellion (XR), en Angleterre. Il naît dans une volonté de faire respecter les 'lois divines', en désobéissant aux lois profanes. Pour faire valoir la primordialité de la loi pour la vie, contre celles menant à l’extinction de cette dernière. Ce mouvement originellement britannique se voulait d’enfreindre la loi profane, par des occupations illégales d’espaces publics ou privés aussi bien que des sabotages de certains organismes et institutions tout à fait dans le cadre de la loi écrite mais néfastes à la loi sacrée (qui oserait le contester ?) du maintien de la vie sur Terre. En somme : désobéir en tant que groupe, pour mieux obéir en tant que collectivité et espèce.

Lorsque le mouvement Youth For Climate insiste notamment, dans son discours, sur les solidarités et responsabilités intergénérationnelles – et même si Extinction Rebellion, s’associant étroitement avec ce mouvement, y insiste aussi fortement – une dimension plus transgénérationnelle est ajoutée à XR : c’est-à-dire ce qui relie les générations vivantes avec les générations disparues et celles encore à venir. Ce fut du moins la volonté et conception originelle des co-fondateurs du mouvement, en Angleterre, qui attachaient une importance particulière à la notion de devoir historique [duty] de se « rebeller pour la vie elle-même », avant de lancer leur première action, en novembre 2018. La co-fondatrice et scientifique Gail Bradbrook affirma ainsi agir à partir d’un « besoin plus profond d’avoir été un bon ancêtre pour les générations futures, de savoir qu’[elle a] fait de [son] mieux lorsque les grands défis sont arrivés. » L’universitaire Rupert Read, un porte-parole important du mouvement britannique, justifiait également ses actions comme une « tentative » pour les « générations futures ».

Pour véritablement « honorer [leur] descendance », il s’agit d’abord d’en prendre soin : « c’est la condition de l’honneur fait aux morts ». Ces derniers s’immortalisent, selon Bernard Stiegler, par leurs savoirs légués aux générations futures au travers de traces écrites ou autres supports artificiels sur lesquels le savoir est extériorisé. Il s’agit dès lors, pour honorer ces ancêtres, de retracer et de se réapproprier ces savoirs extériorisés – avec soin.[8]

Le plus grand besoin de notre génération : du travail, à la fois rémunérateur et sensé – régénérateur.  

Grève de la jeunesse pour le Climat organisée par Youth Stricke For Climate UK, le 15/03/2019 à Londres – ©Victor Chaix Grève de la jeunesse pour le Climat organisée par Youth Stricke For Climate UK, le 15/03/2019 à Londres – ©Victor Chaix
Malgré son courage manifeste, la jeunesse d’aujourd’hui est profondément désorientée quant à son avenir. Au lieu de rester la génération sacrifiée qu’elle est actuellement, lui procurer un travail sensé pourrait réorienter et féconder ses potentiels – si lourdement gâchés aujourd’hui. Il y a en effet un impératif éthique catégorique de pallier le « sentiment d’abandon qui peut devenir ruineux, et même mortel » qui est sans doute désormais majoritaire dans cette génération.

Le projet de refondation épistémologique, économique et politique du collectif Internation est aussi celui de reconstruire l’avenir des différents territoires et de la biosphère en totalité avec cette jeunesse qui est sans aucun doute la plus concernée par cet à venir qui lui est aujourd’hui si incertain.

Cet impératif de reconstruction économique, sociétale et écologique pourrait lui offrir une perspective professionnelle bien plus émancipatrice et dé-prolétarisante que les débouchés professionnels, plus automatisés et abrutissants que jamais, de la vie active contemporaine – ce que David Graeber décrit comme des « bullshit jobs ». Si ce n’est simplement avoir un débouché professionnel tout court ou bien éviter de se résoudre aux « emplois » Uber, Amazon ou Deliveroo.

Pour cette jeunesse, à laquelle je me sens appartenir, l’angoisse prend aujourd’hui le dessus de notre capacité à nous projeter, individuellement et collectivement – l’angoisse devenant presque notre identité en cela que nos vies, nos exploits, nos expériences et personnes sont encore bel et bien devant nous et dans cette projection du encore à venir. Cette école et académie de la génération Thunberg que nous tentons de constituer, nous la conceptualisons ainsi comme une école du soin - c’est-à-dire qui parviendrait à canaliser nos envies et besoins dans de véritables investissements pour l’avenir, sur le temps long, qui puisse nous réorienter dans la désorientation qui caractérise, aussi et surtout, notre génération. Il s’agit dans cette école en cours de constitution de penser tout en pansant ces émotions qui nous possèdent, malgré nous. 

Néanmoins, cette angoisse peut aussi se révéler profondément féconde, comme l’explique Esther Haberland. Pour cette jeune bachelière et militante au sein de Youth For Climate, membre fondatrice de l’Association des amis de la génération Thunberg, « l’angoisse a été motrice : c'est elle qui [l]'a obligée à [s]e renseigner sur la situation climatique, politique, économique et sociale. Comme a dit Nietzsche [dans Ainsi parlait Zarathoustra] : à l'origine, on désir connaître pour maîtriser son environnement, et ainsi maximiser ses chances de survie – c'est quelque chose d’assez instinctif. Mais ce faisant, l'angoisse s'est peu à peu dissipée pour [Esther], jusqu'à en être réduite à une forme plus saine : parce que ce qui fonde l'angoisse avant tout, c'est l'ignorance. En deux mots : savoir c'est pouvoir ! » C’est aussi ce qu’elle avait coutume de dire aux journalistes, qui lui demandaient si elle avait peur pour son avenir. 

Comme je l’ai rapidement exposé au début de cet article, toute la génération Thunberg ne se situe pas au même niveau de danger et de menace directe quant à son droit à l’existence – à court et moyen terme, du moins. Selon moi, la conséquence éthique directe de ce constat est que la génération Thunberg (connue pour être davantage aisée et favorisée, rien que pour accéder à des études supérieures) se porte comme garante et protectrice solidaire de la génération Thunberg plus large, qui bien qu’aussi régulièrement dans la rue avec un gilet jaune ou un gilet noir, ne bénéficie actuellement pas des mêmes conditions financières, temporelles, scolaires et sociales pour mener à bien des projets restaurateurs profonds - à commencer par refonder une nouvelle économie et une organisation sociétale qui soient soigneuses. C’est donc aussi son rôle particulier, il me semble au sein de cette génération complexe et différenciée.

Cette refondation économique et politique – qui passe avant tout par une élaboration et une appropriation de concepts, nouveaux ou laissés par nos ancêtres au travers de leurs traces – c’est le rôle des amis de cette génération et l’objectif de notre association plus large. Comme l’a très bien formulé, dans une lettre, le prix Nobel en littérature J.M.G Le Clézio – qui fut à l’initiative aux côtés de Bernard Stiegler de cette association – sa première raison d’être est bel et bien, avant tout, que « les générations futures vivent dans un monde meilleur ».  

Victor Chaix

(avec la généreuse relecture de la luchadora Agathe Dighiero Brecht, de Marie Chollat-namy ainsi que les ajouts d’Esther Haberland et Bernard Stiegler)

 

PS : l’ouvrage collectif Bifurquer, écrit sous la direction de Bernard Stiegler et publié aux Liens Qui Libèrent, est disponible en bibliothèque depuis le 10 juin – il s’agit des travaux sur lesquels se basent particulièrement la génération Thunberg de l’association.

 

[1] En espagnol également, la nuance entre ‘avenir’ et ‘à venir’ existe : une nuance entre ‘porvenir’, soit ‘l’avenir’ et ‘por venir’ – ‘ce qui vient’.  

[2] Quant aux circonstances de la mort de Adama Traoré, en 2016, je vous recommande vivement de lire cette enquête menée rigoureusement par Nicolas Chapuis, du Monde.

[3] On se représente souvent les boomers comme les anciens 'soixante-huitards'. Ici, il faut se souvenir du film Rebel Without a Cause (1955) dans lequel Jim - brillamment interprété par James Dean - est un tel boomer. Il y lutte pourtant contre son père, dont l'attention est captée par la télévision : ce qui lui fait perdre par là même sa responsabilité paternelle.

[4] Bernard Stiegler, Prendre Soin. De la jeunesse et des générations (Flammarion : 2008).

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Bernard Stiegler, Qu’Appelle-t-on Panser ? 2. La Leçon de Greta Thunberg (Les Liens Qui Libèrent : janvier 2020).

[8] Ibid. Ces traces, que Bernard Stiegler nomme « nécromasse noétique », peuvent être conçues de cette manière, au travers de Jacques Derrida : « Comme toute trace, un livre, la survivance d’un livre, dès son premier instant, c’est une machine mort-vivante, sur-vivante, le corps d’une chose enterrée dans une bibliothèque, une librairie, dans des caveaux, des urnes, noyée dans les vagues mondiales d’un Web, etc., mais une chose morte qui ressuscite chaque fois qu’un souffle de lecture vivante, chaque fois que le souffle de l’autre ou l’autre souffle, chaque fois qu’une intentionnalité la vise et la fait revivre en l’animant, telle, […] un corps propre animé, activé, traversé, transi de spiritualité intentionnelle. », J. Derrida, Séminaire. La bête et le souverain (Galilée : 2001-2002) [merci à Anne Alombert pour cette citation].

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