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Billet de blog 1 oct. 2021

Pragmatisme ou radicalité ? Là n'est pas la question

Pour les commentateurs, la victoire de Yannick Jadot à la primaire écologiste est celle du « pragmatisme » contre la « radicalité ». Poser le débat en ces termes, c'est montrer à quel point nous sommes dans l'impasse, car il n'y a pas à choisir entre les deux. Par Bernard Perret

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Pragmatisme ou radicalité ? Là n'est pas la question

par Bernard Perret

Pour les commentateurs, la victoire de Yannick Jadot à la primaire écologiste est celle du « pragmatisme » contre la « radicalité ». Poser le débat en ces termes, c'est montrer à quel point nous sommes dans l'impasse, car il n'y a pas à choisir entre les deux. La situation de la Planète exige de dire la vérité aux Français sur l'ampleur des changements auxquels ils devront tôt ou tard consentir. Mais le réalisme oblige à reconnaître qu'ils n'y sont pas prêts et que le contexte politique et social impose de faire preuve de pragmatisme. La seule manière d'être crédible pour un candidat écologiste à l'élection présidentielle serait de prendre acte devant les électeurs de l'extrême gravité de la situation et de l'écart énorme entre ce qu'il faudrait faire et les attentes de la population, et de proposer un chemin pour réduire progressivement cet écart tout en se préparant aux changements brutaux que risquent d'imposer la multiplication des catastrophes et les impacts économiques de la crise environnementale.

La croissance de la production matérielle n'est pas soutenable, il est aisé de le démontrer en se fondant sur les indicateurs usuels de « découplage » entre l'évolution du PIB et les émissions de gaz à effet de serre. En l'état actuel des connaissances, rien ne permet d'espérer que le progrès technique changera la donne, les économistes « mainstream » eux-mêmes en conviennent désormais. Dans une note de Terra Nova, Jean Pisani-Ferry reconnaît ainsi que « les sceptiques de la croissance n'ont pas tort lorsqu'ils affirment que la technologie n'est pas une solution miracle. ». Or, la fin de la croissance est incompatible avec les promesses de bien-être fondées sur l'augmentation des dépenses publiques. De ce point de vue, Pisani-Ferry a tout à fait raison de dire qu'il est « parfaitement fondé, psychologiquement, d'avertir les gens que des changements de comportement seront nécessaires. » Et les changements qu'il évoque n'ont rien de réjouissant, ils s'annoncent plutôt comme des traumatismes sociaux majeurs – une accumulation de contraintes, de renoncements et d'appauvrissements massifs, même avec un effort important de redistribution des richesses. Pas de quoi conforter le mythe d'une transition heureuse : « Nombreux sont les logements périurbains à forte consommation d'énergie qui échoueront à passer le test de la neutralité carbone et risquent de se transformer en actifs échoués. Ce sera un désastre pour les ménages dont le principal actif est la valeur nette actuelle de leur maison. De même, la transformation profonde des régimes alimentaires fortement carnés perturbera d’anciennes traditions agricoles et alimentaires. » Quant à notre sacro-saint droit à la mobilité, il faudra bien se résoudre à reconnaître qu'il n'est pas sans limite : « les riches devront renoncer à partir en vacances sur d'autres continents ». Sur ces différents sujets on pourrait certes noircir encore le trait, mais peu importe : l'essentiel est dit.

En 2021, on ne devrait plus tenter de faire croire aux électeurs que l'on détient par la magie d'un programme la solution aux immenses défis techniques qui sont devant nous et aux problèmes sociaux que ne manqueront pas de provoquer des mesures évidemment nécessaires comme celles qui auront pour effet d'augmenter le prix de l'énergie – avec ou sans taxe carbone, cela se produira de toute façon. Et que l'on ne parle pas de « transition », car il ne s'agit pas d'un mauvais moment à passer. À supposer même que, grâce au progrès technique et à des investissements dans l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables, l'humanité voie s'ouvrir devant elle une ère d'énergie propre et à bon marché, certaines limitations - à commencer par celle de l'espace disponible pour construire des logements, des usines ou des infrastructures de transport – ont un caractère définitif. C'est donc bien une autre vision du progrès social qu'il s'agit de mettre en chantier, inséparable d'une certaine forme de sobriété matérielle. Il ne s'agit pas seulement, comme on l'entend souvent, de « financer la transition », mais bien d'inventer d'autres manières de créer et de faire circuler la richesse. De ce point de vue, peu importent les mots « décroissance », « post-croissance » ou « démarchandisation » : l'important, c'est de commencer à réfléchir sérieusement au fonctionnement d'une société, d'un État et d'un système économique dont la dynamique ne reposerait plus sur la production et l'accumulation illimitée de biens matériels appropriables et échangeables.

Sans croissance des flux de biens et services marchands, on ne voit pas sur quelle base pourraient être prélevées les recettes fiscales nécessaires pour financer les services publics et les dépenses sociales, sachant que la réponse habituelle « faire payer les riches » ne vaut durablement que pour une économie qui créé suffisamment de richesse taxable. Symétriquement, nous ne réduirons pas les atteintes à l'environnement sans adopter un mode de vie plus sobre et contraint.

Il est important de le dire clairement, mais cela ne suffit pas. Il faudrait aussi pouvoir dire comment une société complexe comme la nôtre pourra continuer à fonctionner dans un cadre de contraintes et de pénuries de toutes natures. Comment les entreprises pourront continuer d’embaucher et d’investir et comment l’État s’y prendra pour financer ses dépenses. Personne ne songe plus, certes, à exiger des candidats au pouvoir qu'ils détaillent le coût et le financement de leur programme : l'expérience des dernières décennies nous a rendu sceptiques devant les chiffres donnés en pâture aux électeurs. Mais on a quand même envie d'en savoir plus sur les ressorts de l'action publique dans une France sans croissance. Soyons concrets : où trouver l’argent dont ont besoin les hôpitaux, les écoles ou la police si les recettes fiscales stagnent ? Si l'on écarte le fantasme de l'économie de guerre rationnée et planifiée et le recours forcément temporaire à la planche à billet, le défi posé par un appauvrissement financier structurel semble immense. La faiblesse actuelle des taux d'intérêt ne doit pas faire oublier que le crédit est toujours un pari sur la croissance future. Il est paradoxal de voir les écologistes participer à l'aveuglement général sur la soutenabilité d'une économie d'endettement généralisé.

Il existe pourtant des réponses plus satisfaisantes, à tout le moins plus cohérentes avec l'idée que l'on se fait d'un autre modèle de développement, mais on n'en trouve pas trace dans les programmes. L'une d'entre elles pourrait être la mobilisation citoyenne au service de l'intérêt général grâce au temps libéré par la décroissance des activités productives. On ne part pas de zéro : réserve sanitaire (dont le rôle a été décisif au cours de la pandémie), pompiers volontaires et protection civile, « communautés de voisins vigilants et solidaires », service civique et associations caritatives impliquées dans la mise en œuvre des politiques sociales, la liste est longue des dispositifs existants qui permettent à des millions de nos concitoyens de participer gratuitement à la production du bien-être collectif. À quoi s'ajoutent désormais les initiatives collaboratives d'intérêt général qui tirent parti des potentialités du monde numérique – la création du logiciel Stopcovid en est un exemple. L'engagement citoyen pourrait être la clef de voûte d’une nouvelle dynamique de progrès social dans un monde sans croissance, mais il faudrait pour cela changer d’échelle et susciter un vaste élan civique. Faute de prendre à bras le corps, dans toute sa complexité, l'enjeu d'une transformation en profondeur et au long cours des rapports sociaux, des modes de vie et des institutions, l'écologie politique manque de souffle. Qui peut croire que c'est avec les moyens limités d'un État financièrement affaibli qu'elle changera la folle trajectoire de notre civilisation ?

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