Quand le convivialisme se fait concret
par Marc de Basquiat
Lors de ma première participation à une réunion du réseau convivialiste – les années passent – j’ai testé le groupe sur son beau principe de « s’opposer sans se massacrer », en me déclarant abruptement anti-« Indignez-vous ». Ingénieur, mon engagement de citoyen va vers la recherche de solutions robustes et consensuelles, rien de commun avec la propagation victimaire de récriminations sans fin ou à de douces mélopées utopiques. Faire émerger des idées qui marchent, qui répondent aux besoins, qui soient compréhensible par tous : voilà comment je vois mon engagement convivialiste !
Heureusement, nous comptons dans nos rangs nombre de philosophes, sociologues, linguistes et autres anthropologues pour digérer et synthétiser la masse d’intelligence mobilisable pour définir un projet convivialiste parfaitement adapté aux enjeux de notre temps d’inquiétude planétaire. Mais après les beaux principes, éminemment respectables et satisfaisant pour les consciences, il s’agit de passer au concret.
Nous sommes tous d’accord pour énoncer un principe de commune naturalité, en partageant l’objectif d’un mode de vie en harmonie avec les rythmes essentiels de notre milieu de vie, un principe de commune socialité en reconnaissant à chacun sa place dans le groupe, ainsi que la légitimité de sa différence selon le principe de commune individualité, etc. Les convivialistes sont ainsi toujours prêts à dégainer leurs signatures pour soutenir, en affichant vigoureusement leur soutien, telle ou telle initiative médiatique ou dans les réseaux sociaux. C’est bien.
Comment aller plus loin ? Alternant avec la publication du premier puis du second manifeste convivialiste (en 2013 et 2020) deux recueils de propositions ont contribué à mettre de la chair sur les principes : Eléments d’une politique convivialiste (2016) et Demain un monde convivialiste. Il ressemblerait à quoi ? (2021). En juxtaposant à chaque fois les productions d’une cinquantaine de contributeurs convivialistes, le nombre d’idées propulsées représente une masse assez considérable de projets généralement peu aboutis mais inspirants. A l’évidence, cet ensemble est trop diffus pour fédérer l’action.
Début 2021, une nouvelle approche a tenté de faire émerger des « mesures basculantes », soumises à discussions puis vote des convivialistes. Parmi les dix mesures présentées, quatre sont nettement sorties du lot1 :
Instituer la codétermination dans l’entreprise ;
Sortir du Tout-Prison en généralisant autant que possible la justice restauratrice ;
Garantir un socle de revenu inconditionnel à chacun ;
Rendre l’exil fiscal illégal.
Nous avons pu valider que ces quatre mesures basculantes sont bien conformes aux principes et aspirations convivialistes. C’est parfait. Maintenant, comment passer à l’acte ?
Dans toute démarche d’innovation, il s’agit d’alterner des étapes de divergence, où toutes les idées sont bienvenues et se fécondent entre elles, et des phases de convergence où le groupe choisit des objectifs précis et limités avant de définir un plan d’action volontariste d’implémentation. C’est là que le mode de fonctionnement des convivialistes atteint ses limites et doit passer le relais à la société civile puis aux institutions. En considérant par l’exemple l’objectif d’instaurer une « justice restauratrice », les convivialistes peuvent faire intervenir des philosophes et sociologues spécialistes de cette idée pour animer des conférences, des débats, voire des négociations. Mais il faut une structure dédiée pour porter un tel projet.
D’une certaine manière, en ouvrant un blog convivialiste sur Médiapart, nous invitons la société civile à prendre le relais de certains de nos combats intellectuels collectifs, pour les transformer en authentiques projets de transformation sociétale. Qui répondra ?
Pour ma part, je travaille avec acharnement depuis plus de 15 ans à l’instauration d’un revenu universel. Ce thème a été débattu plusieurs fois parmi les convivialistes, avec des points de vue variés mais toujours constructifs (« s’opposer sans se massacrer »). Le projet mûrit depuis plus de 30 ans au sein de l’Association pour l’instauration d’un revenu d’existence (AIRE)2. Je publie régulièrement sur le sujet3 et mesure avec confiance les progrès du concept dans la société et parmi les responsables politiques. Maintenant, comment imposer ce projet – bien connu mais encore très mal compris – comme une priorité nationale ? La question se pose pour chacune des quatre « mesures basculantes » convivialistes.
Toutes les idées et propositions sont bienvenues, en commentaires sur ce blog ou sur le site des convivialistes.
1 http://convivialisme.org/2021/03/25/4-mesures-basculantes/
2 http://www.revenudexistence.org/
3 Marc de Basquiat, L’ingénieur du revenu universel. Voyage d’une idée pour notre temps. Oct. 2021, Editions de l’Observatoire